‹ La langue française d'aujourd'hui; évolution, problèmes actuelsChapitre 15 sur 58 · Voir ci-dessous, IV« partie, ch. i, p · texte numérisé non relu

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la nomenclature scientifique, et en particulier contre celle des naturalistes et des chimistes ^ Sans de ute il n'est pas difficile de prouver que les suffixes qui servent à désigner les diverses séries de corps, sont pour la plupart créés de toutes pièces, et que les mots ainsi formés sont purement artificiels. Mais là n'est point la question. Il s'agit de savoir si les chimistes pouvaient désigner de façon précise les nombreuses combinaisons des corps avec les seules ressources de la langue. La négative ne saurait faire aucun doute. Et la nomenclature chimique, dont les désinences à elles seules indiquent la nature du corps, est trop symbolique, trop commode, et aussi trop complexe pour ({u'on puisse envisager la possibilité d y suppléer sans avoir recours à la fabrication gréco-latine.

Mais, protestent les puristes, ces mots sont trop barbares pour être français. Si l'on veut dire qu ils ne doivent pas être admis en principe par la langue littéraire, nous sommes parfaitement d'accord sur ce point. La nomenclature chimique n'est pas faite pour le public. Une langue scientifique n'est pas du français au sens étroit : c'est une langue en marine du français, c'est un instrument d'étude et de 1( cture indispensable pour le savant.

J'en dirai autant de la nomenclature des naturalistes. Il est vraiment trop commode, comme le fait M. Remy de Gourmont, de plaisanter le « latin de cuisine » des zoologistes et des botanistes, de dauber

1. Remy de Gourmont, Esthétique de la langue française, ch. m.

sur Linné, de maudire la nomenclature binaire et de vanter V esthétique des noms populaires donnés aux plantes ou aux animaux. Si M. Remy de Gourmont avait pénétré quelque temps dans Tinextricable labyrinthe — par exemple — des six mille coléoptères français, s'il s'était penché, la loupe et le microscope à la main, sur leurs innombrables espèces qui ne diffèrent souvent que par quelques points, des stries ou quelque autre dissemblance de dessin invisible à à Foeil nu, il aurait vu pourquoi la langue courante aurait été absolument impuissante à nous fournir même les premiers éléments d'une nomenclature. Parmi les plantes phanérogames les plus caractéristiques, le peuple n'a pas désigné une espèce sur dix. Et combien a-t-il nommé de coléoptères parmi les six mille espèces qui courent toutes, cependant, sous nos yeux, dans nos champs et nos bois? J'ai fait la statistique pour la région parisienne, et je n'ai pas pu atteindre le chiffre de cinquante! Que dire alors, si nous passons aux myriades des infiniment petits ! Ne donnons donc pas de leçons à la science — même des leçons de nomenclature. Parmi les nombreux termes des langues scientifiques, quelques-uns seulement pénètrent dans le langage courant, où ils obéissent alors au grand principe de l'assimilation — à moins qu'ils ne soient remplacés par un substitut lexicologique. Que les écrivains, eux, contribuent à conserver, à populariser les noms vulgaires des plantes ou des insectes, qui sont certainement plus pittoresques et plus évocateurs que les noms savants : ils

seront dans leur rôle. Mais au contraire, ils cherchent de plus en plus, en général, à faire assaut de pédantisme, à faire étalage de connaissances scientifiques (le plus souvent superficielles ou mal digérées). Ils ont vraiment mauvaise grâce à reprocher aux savants la barbarie de leur nomenclature, après avoir fait tous leurs efforts pour la leur dérober et la piller !

Le grec et le latin sont aussi mis à contribu tion pour désigner les choses et inventions nouvelles. La création de ces mots n'échappe pas à toute critique. Leur introduction dans la langue donne heu à d'intéressantes réactions.

La première remarque qui saute aux yeux — et sur laquelle il est inutile d'insister — c'est que les créateurs de néologismes connaissaient parfois fort mal le latin ou le grec, et ignoraient plus souvent encore le génie de ces langues. De là ces compositions hybrides \ gréco-latines ou franco-grecques, auxquelles je faisais allusion plus haut, du type bicychy centimètre, etc., dont un grand nombre ont ac([uis droit de cité. Comme fiche de consolation, nous pouvons invoquer le parrainage des Romains qui nous ont frayé la voie, avec des mots du genre d'epitogiam.

Tel de ces mots est dû à une boutade, comme bureaucratie que l'économiste Gournay, pestant

1. Le type de ces monstres hybrides est bicyclette^ formé d'un préfixe latin, d'un radical grec et d'un suffixe français.

contre l'influence des bureaux, forgea avec bureaumanie : le premier mot eut un succès rapide et durable, tandis que le second ne vécut pas : ils étaient pourtant constitués de même et avaient une valeur égale au point de vue linguistique. La composition n'était pas plus justifiée que celle du mot populaire et trivial, soûlographie (action de se soûler), qui montre de curieuse façon comment des mots grecs, utilisés à la finale de nombreuses combinaisons, peuvent, avec un sens assez vague, servir à former de nouveaux composés populaires.

Nous aurions eu iaxamètre, sans une intervention qui fut un véritable deus ex machina... linguistique. Lorsqu'on mit en circulation, à Paris, les compteurs horo-kilométriques, les loueurs de voitures les baptisèrent taxamètres, par un croisement assez barbare entre taxation et mètre. Dans une lettre adressée au Temps, M. Salomon Reinach protesta aussitôt contre cette désignation, et n'eut pas de peine à démontrer que taximètre était beaucoup plus correct. Quelques jours après, presque tous les loueurs — qu'on n'aurait pas crus aussi férus d'hellénisme! — honteux d'avoir commis un barbarisme, tinrent à honneur de le réparer, et remplacèrent sur leurs fiacres, par taximètre le malencontreux taxamètre. Quelques mois après, quelques semaines peut-être, il eût été trop tard : le public, habitué au mot, n'aurait pas accepté la substitution. Le linguiste est dans une situation analogue à celle du Dieu de Descartes, qui donne une chiquenaude au monde pour le mettre en mouvement.

et ne peut plus dans la suite modifier le jeu des lois mécaniques. Une fois un mot lancé, son crôateur n'est plus maître de son sort, et assiste, impuissant, à son évolution et aux luttes qu'il peut soutenir.

Voici un exemple encore plus typique de l)arbarisme spontané. Au début de 1907, on créait à Paris un nouveau type de voiture publique, auquel on donnait le nom officiel d' « omnibus automobile « : mot trop long, qui n'était pas viable. Le lendemain, le mot autobus, que nul n'aurait pronostiqué, avait jailli spontanément sur toutes les lèvres, dans tous les journaux. Pourquoi cette quasi-unanimit*' dans le barbarisme — et barbarisme particulièrement barbare, qui à juste titre a scandalisé les puristes, mais qui, en dépit des anathèmes, a fait son chemin, et est en voie de prendre racine dans la langue si l'institution dure? Le linguiste ne saurait s'effrayer des monstres, et doit au contraire s'efforcer de leur arracher leur énigme. Ici le phénomène est simple, quoiqu'en partie inconscient. On se trouvait en présence d'un auio, qui était en même temps un omnibus : la finale bus a été prise pour un suffixe... et le mol était fait. Attendons-nous maintenant à voir provignei cette ^nouvelle désinence ^. D'ailleurs un tel phénomène n'est pas isolé : beaucoup de nos suffixes n'étaient à Torigine que des finales de noms, voire des noms entiers, comme aud qui vient du germanique wald (forêt), et ard du germanique hard (dur).

1. On a déjà hasardé aérobas (Michel Provins, Le Journal^ 21 février 1908).

Les mots déformés — ou créés de toutes pièces — par un procédé artificiel et voulu, sont beaucoup plus rares. On sait que le mot gaz fut jadis forgé par Van Helmont. De nos jours, Tappel téléphonique allô doit son origine à la même cause, bien que l-altération artificielle ne porte que sur la finale. On croit généralement que ce mot est d'importation anglaise : telle est, entre autres, Topinion du Dictionnaire général de MM. Hatzfeld, Darmesteter et Thomas. Malgré la vraisemblance apparente de l'étymologie, cette explication est démentie par l'histoire du mot*. L'un des initiateurs du téléphone en France, M. Bivort, a rétabli la vérité des faits ^. C'était vers 1880 : on venait d'apporter d'Amérique le téléphone Bell, et on procédait aux premiers essais dans plusieurs postes établis sur une ligne privée. Comme signal d'appel, on se servit d'abord du mot allonsl Mais la nasale finale résonnait mal dans les appareils. On changea alors allons en allô, qui, déclare M. Bivort, « ne signifiait plus rien, mais sonnait nettement et se transmettait clairement ». Le mot resta, et eut la fortune que l'on sait.

C'est un préjugé assez répandu parmi les écrivains, qu'un mot nouveau, pour avoir chance de succès, doit être compris à première vue et porter son sens en soi. C'est une erreur. Les mots de formation popu-

1. D'ailleurs l'anglais /lafioo aurait donné hallou, mais jamais allô.

2, Dans une lettre publiée par le Bulletin de l'Association des Abonnés au téléphone, juin 1906.

laire ne contiennent jamais leur propre définition, et tendent simplement, en général, à évoquer dans l'esprit une des qualités de l'objet. Quant aux mots savants — ne l'oublions pas — ils ne peuvent être compris que par une minorité restreinte.

En 1894, V Intermédiaire de la timhrologie ouvrait une enquête auprès des membres de TAcadémie française, dans le but de savoir s'il fallait dénommer iimbrologie, timhrophilie ou philatélie le goût particulier des collectionneurs de timbres-poste. Bien suggestives sont la plupart de ces réponses, dont l'avenir devait démentir les prophéties. Le ton on est souvent amusant, si l'on songe que certaines p( rsonnalités consultées avaient une compétence linguistique fort discutable.

M. Jules Claretie. — Je trouve bon le mot timhrologie. Il est plus simple que son rival.

M. MÉziÈRES. — Gomme mon ami M. Alexandre Dumas, je me contenterais du mot timbre-poste. En aucun cas je n' accepter SLÏs philatélie, qui ne sera compris que des initiés.

M. Pasteur me charge de vous dire qu'il se range à l'avis exprimé par MM...., et que le néologisme timbrophilie est préférable à tout autre. — Vallery Radot.

M. DE Freycinet ne voit ancun inconvénient à l'introduction du mot timbrophilie.

M. Sardou (consulté par M. G. Brunel). — Timbrophilie a un grand mérite, c'est que tout le monde sait ce qu'il veut dire; tandis que philatélie ^ qui est peut-être régulier, est absolument incompréhensible pour le public.

La même erreur, on le voit, est répétée à satiété. Il était pourtant de toute évidence que seule la mino-

rite lettrée pouvait comprendre timhrophilie ou timbrologie : car, pour cela, il est nécessaire d'avoir quelques notions de grec, ce qui n'est pas précisément le cas de « tout le monde ». En revanche, il faut en savoir bien peu pour être incapable de décomposer philatélie. C'est justement ce dernier mot qui, aujourd'hui, l'a définitivement emporté, en dépit du verdict unanime de l'Académie. La raison? Inutile de la chercher dans les nuages : elle est fort « terre à terre ». Le mot timbre^ surtout dans un de ses dérivés, a familièrement un sens fâcheux : les amateurs de timbres-poste n'ont pas voulu, en adoptant timhrologie ou timbrophilie^ passer pour des gens « timbrés ». N'était-ce déjà pas assez de timbre pour prêter au jeu de mots? Et quelle erreur de croire que des spécialistes seront effarouchés par l'aspect rébarbatif d'un noml Tant mieux si celui-ci n'est compris que des seuls initiés. La majesté mystérieuse du mot prêtera plus de valeur à la chose aux yeux du public.

La réaction populaire, de nos jours, n'est pas aussi fréquente qu'autrefois : l'instruction étant alors moins répandue, les mots savants étaient plus difficilement acceptés. A la fin du xviii® siècle, aérostat ne put devenir populaire : on lui opposa ballon — qui jusque-là signifiait exclusivement « grosse balle », — et qui, s'il n'a pas éliminé son rival, l'a du moins réduit à la portion congrue. Plus récemment, au

contraire, télégraphe, téléphone, phonographe. — on pourrait allonger considérablement la liste — n'ont pas trouvé de concurrents.

11 en va autrement quand le néologisme est un composé, formé avec deux mots indépendants. Il est rare, dans ce cas, que le nouveau terme soit conservé tel quel. On continue bien à dire « chemin de fer » — sans doute parce que le mot est évocateur — mais la Bourse abrège et dit des « chemins ». On a conservé également — jusqu'à nouvel ordre — canot automobile, bien que l'Académie, consultée à nouveau, et toujours aussi peu chanceuse, ait partagé s< s préférences entre autoscaphe, autocanot et motccanot, et même autonef (Melchior de Vogtié) et aiitoyole (René Bazin). Mais il est vraisemblable qu'une formation populaire surgira, si ce mode de navigation prend de l'extension.

Quand le composé est formé à l'aide d'une préposition, l'abréviation peut se produire par ellipse du premier membre, le nouveau mot gardant le genre du composé. C'est ainsi qu'un bateau à vapeur dQYÏeni un vapeur, mot courant — et déjà ancien — qu on ne trouve cependant, avec ce genre et ce sens, dans aucun dictionnaire. A sa place, on y rencontre un mot étrange : mais il faut savoir le découvrir. Sait-on comment l'Académie appelle un « bateau à vapeur»? Pyroscaphel Beaucoup l'ignorent certainement, et je l'ignorerais sans doute moi-même, si l'italic n ne m'avait mis sur la voie. Piroscafo a en effet triomphé en Italie (du moins dans le Nord), tandis qu'en France

l'Académie — ou plutôt son dictionnaire — est seule à connaître le mot.

Le composé est-il constitué par l'adjonction d'un substantif à un adjectif, l'un des deux termes disparaît simplement. Il est rare que l'adjectif soit éliminé, car c'est lui qui, en déterminant le substantif, donne au mot sa physionomie caractéristique. Cependant le cas se présente, quand le substantif n'est pas — ou n'est plus — , dans la langue, d'un emploi fréquent. Le mot dépêche avait singulièrement vieilli dans ses acceptions primitives, et allait devenir un archaïsme, lorsque la dépêche télégraphique, réduite couramment à dépêche, lui a infusé une nouvelle sève*.

Le cas inverse est plus fréquent : c'est ainsi qu'un ballon dirigeable devient un dirigeable. On pourrait multiplier les exemples. J'ajouterai seulement pneumatique, qui est curieux à cause de son genre masculin dans la langue courante : s'il y avait ellipse, je ne vois guère à sous-entendre qu'un substantif féminin : carte, lettre ou dépêche. On ne peut l'expliquer qu'en supposant l'adjectif substantivé directement, abstraction faite du mot qui pouvait l'accompagner. Or l'adjectif substantivé ne peut être que neutre — genre qui est représenté en français par le masculin.

C'est, je crois, dans un procédé analogue — sup-

1. Dépêche télégraphique a été le premier mot officiel, seul usité dans les Instructions de 1850 à 1860. Télégramme est venu plus tard, et n'a pas réussi — pour le moment du moins — à supplanter dépêche dans la langue courante.

pression par ellipse de Tun des deux termes d'i ii composé — qu'il faut chercher Torigine des abrév ations, si nombreuses aujourd'hui dans la langue populaire et familière — métro, aiito^ etc., pour métropolitain, automobile, etc., — et qui n'ont pas encore reçu, à ma connaissance, d'explication scientifique. Les premières abréviations, historiquement, ont porté, en effet, sur des composés facilement reconnaissables. Quand on a dit piano au lieu de piano-forte, et surtout kilo au lieu de kilogramme — à côté de gramme — n'a-t-on pas obéi à la même ellipse qu'en réduisant dépêche télégraphique à dépêche'! De nos jours, le phénomène a été accéléré et facilité par la présence de la voyelle o dans le corps de la plupart des néologismes savants : voyelle qui attirait immédiatement la coupure et provoquait l'ellipse, par son identité auditive avec notre suffixe -eau (et -aud), si fréquent dans la langue. Faut-il s'étonner si le peuple coupe souvent mal — au point de vue de la composition — comme dans vélo * ?

La création populaire spontanée, en face d'un néologisme officiel, est aujourd'hui assez rare. Oa peut citer le cas de (carte) pneumatique : rebelle, à cause du groupe jD/i, à la prononciation française ^ le mot a vu se dresser en face de lui le métaphorique petit

1. Parfois il y a hésitatioa. Le cinématographe, qui fait fureur dans le peuple depuis deux ou trois ans, est abrégé vn ciné, cinéma ou cinémato. J'ai entendu à plusieurs reprises chacune des trois formes : mais la deuxième est la plus fréquente et remportera très probablement.

2. Le peuple, quand il se sert de ce mot, prononce plewnatique.

bleu, qui a eu son heure de célébrité mondiale. Elle a surtout sa raison d'être quand il se produit une hésitation entre plusieurs vocables. Il y a une quinzaine d'années, le mot vélocipède était un terme générique, englobant toutes les catégories de cycles, en face des noms d'espèces : bicycle, tricycle, bicyclette. Au bout de quelque temps, le bicycle et le tricycle ayant disparu, on se trouva en présence de deux mots pour désigner le même objet. Aucun d'eux ne s'imposant de façon absolue, il y avait place pour un troisième : l'analogie populaire créa bécane, très usité aujourd'hui dans la langue familière, et qui va lutter avec bicyclette. Car à l'heure actuelle, tout au moins dans la région parisienne, vélocipède est complètement abandonné, et n'est plus guère usité que sur les registres des Contributions directes.

Le genre des néologismes a donné lieu à de nombreuses controverses. L'une des plus célèbres est celle dont automobile fut l'enjeu. Le Conseil d'État, appelé à juger un procès d'automobilisme avant que l'Académie se fût prononcée sur le genre, fit le mot masculin. Mal lui en prit, car bientôt après, l'Académie française le déclarait féminin. Au point de vue grammatical, les deux thèses sont également admissibles : le mot est féminin si l'on sous-entend « voiture » ; il est masculin, si on le considère comme un adjectif neutre substantivé, comme je l'ai montré

A. Dauzat. — Langue française d'aujourd'hui. 5

pour pneumatique. L'usage seul décidera souverainement. Bien qu'il y ait encore un certain flot iement dans la langue, il semble bien que le féminin l'emporte aujourd'hui, surtout parmi les gens de sport ^ : il serait téméraire d'attribuer exclusivement ce résultat au verdict de l'Académie.

A la fin de 1907, un journal du matin annonçait une enquête sur le genre de certains ballons dirigeables. On a constaté cette anomalie bizarre : tandis que pour les vaisseaux de guerre, du torpilleur au cuirassé, on dit « la Liberté », « la Jeanne d'Arc », etc., toutes les fois que le nom propre du navire est féminin dans la langue courante^ (le ministre de la marine l'a attesté lui-même), — au contraire, lorsqu'il s'agit de ballons dirigeables, aérostiers et journalistes sont presque tous d'accord pour dire et écrire k le Patrie », « le Ville de Paris ». Ce changement de sexe est évidemment brutal. Il se pourrait néanmoins qu'il fît fortune, malgré les excommunications dont il a été l'objet. Il répond, en effet, au besoin de précision et de différenciation qui se manifeste de plus en plus dans la langue moderne : celleci entend manifester ainsi, par une distinction sensible à l'oreille, que « le Patrie » est tout autre chose que « la patrie ». Peut-être aussi se souvientelle du genre ordinaire de l'objet, qui n'en reste pas

i. On dit également « une automobile » et « une auto », comme une dynamo, une magnéto (par abréviation de : machine dynamoélectrique, etc.).

2. De même pour les journaux: « ia Liberté », « la Patrie ,etc.

moins un ballon, tout en portant un surnom féminin. Si l'on agit autrement pour les navires et les journaux (encore ceux-ci étaient-ils autrefois des gazettes, fém.) c'est en vertu d'anciennes habitudes qui se perpétuent : il faut en conclure qu'on est en présence d'une tendance linguistique récente. Il est certain que, jadis tout au moins, le navire avait une individualité, une personnalité que ne possède pas aujourd'hui le ballon : par suite, il s'identifiait davantage avec son nom de baptême, qui, soigneusement choisi, constituait un véritable palladium, une sorte de talisman aux yeux des marins simples et naïfs.

Notre époque a vu éclore de nombreuses professions féminines, inconnues de nos aïeux, et qui n'avaient pas de nom dans la langue. La formation du féminin a été parfois presque aussi laborieuse que l'admission de la femme aux emplois désignés *. Avocate a soulevé des résistances, bien que la formation fût régulière et déjà ancienne au figuré. Élec-

1. On s'est fort diverti, il y a quelques années, d'une note envoyée aux journaux par M"® Hubertine Auclerc qui, féministe ardente, demandait la « constitution d'une assemblée qui féminiserait la langue française » (Remy de Gourmont, Le Problème du style, p. 240). Tandis que les écrivains cherchaient un féminin à témoin et se déclaraient impuissants à délier ce nœud gordien grammatical, le peuple, lui, l'a hardiment tranché et dit couramment aujourd'hui une témouine. Cette formation est très curieuse et a été faite uniquement par analogie auditive : dans la finale oin, prononcée ouin, on a cru reconnaître le suffixe in, dont le féminin est me. Il est probable que ce barbarisme finira par s'imposer, puisque les lettrés n'ont rien trouvé pour lui faire pièce. Le féminin linguistiquement régulier serait témogne (comme besogne) ou témoigne {comme poigne) : mais nul ne songe à le mettre en avant.

tricey qui est historique, n'a plus rencontré d'opposition.

Doctoresse est plus intéressant. Le mot date du xv^ siècle ; il a été employé par Jean- Jacques Rousseau ; mais il n'a passé que tout récemment dsns la langue courante. Il est le féminin de docteur au sens de médecin^ et de médecin lui-même : on ne pouvait évidemment songer à médecine^ qui existe depuis longtemps, avec un tout autre sens. Au contraire c/octeur^ dans Tétat actuel de la langue, reste invariable quand il s'agit du grade universitaire. On dit : « je viens de consulter une doctoresse », et « M"= X..,, docteur en médecine ». Faut-il remarquer que le mot est très mal formé — par l'adjonction d'un suffixe français à un radical latin — et vient ajouter une nouvelle complication à la formation du féminin de notre malheureux suffixe ew\ déjà si éprouvé par ses nombreuses vicissitudes grammaticales^? — Par contre, autoresse^^ formé sur le même modèle, n'a pas encore réussi à s'imposer.

Plus récente est la cochèrcy qui date de février 1907. Le hasard me fit annoncer le premier dans les journaux ce petit événement de la vie parisienne. Ici la forme du néologisme s'imposait, mais je n'ai pas voulu risquer moi-même le mot, afin de pouvoir saisir sur le vif son éclosion, en observateur passif.

1. On a déjà les trois féminins euse (voleuse), trice (débitrice) et eresse (pécheresse),

2. Certains écrivent authoresse, je n'ai jamais pu comp -endre pourquoi : est-ce pour rendre le mot plus rébarbatif ou peur lui donner un faux air d'anglicisme?

D'ailleurs celui qui m'avait annoncé la nouvelle, ne Tavait pas créé, pas plus que son entourage; il m'avait dit : « Nous allons avoir une femme cocher. » Je me contentai de répéter ce terme dans le journal du soir où paraissait mon article — bien convaincu que le public trouverait une autre désignation, facile à prévoir. Gela ne tarda pas. Dès le lendemain matin, deux ou trois journaux avaient baptisé simultanément la cochère. Le mot fit fortune et ne rencontra pas d'opposants, pas même à l'Académie qui, consultée derechef, voulut bien consentir, cette fois, à homologuer le jugement populaire. Seul M. Faguet — et encore dans une fantaisie humoristique — déclara qu'il préférait cochetie, alléguant — ce qui est juste en soi — qu'à l'oreille du peuple les suffixes -er et -et sont identiques, et que par suite cocher pouvait fort bien recevoir un tel féminin, en évitant ainsi une fâcheuse confusion ei\ec porte cochère. Mais c'était oubher que les noms relatifs aux professions sont de la forme boucher , bouchère, à l'exclusion du suffixe el-ette. Quant à la confusion OYecporte cochère, elle n'est guère à craindre à l'heure actuelle : la phrase de Saint-Simon que M. Faguet a citée — « il a passé par toutes les portes et même par les cochères » — fleure un fort parfum d 'archaïsme ; la locution s'est tellement cristallisée que nous ne pourrions plus séparer les deux mots, sous peine de n'être pas compris par une grande partie de nos contemporains. — Dans tous les cas^ le verdict populaire s'est prononcé; et c'est lui qui juge en dernier

ressort, et qui consacre, définitivement et souverainement, les néologismes.

Il ne saurait en être autrement pour les néologismeg littéraires. Les créations des écrivains n'ont qu'une importance toute relative : au point de vue linguistique, ce sont de simples fantaisies individuelles qui méritent seulement de retenir l'attention le jour oii le mot est adopté par une partie tout au moins du public, et/)aWe par tout un ensemble d'individus. On a déploré les tortures que « l'écriture artiste » des « goncourtistes » et des « décadents » avait fait subir à la langue * : ne nous affligeons pafe outre mesure, car fort heureusement ces élucubrations n'ont eu aucune influence sur le français et n'ont pas porté atteinte à sa robuste santé. Les écrivains passent; la langue reste et évolue sans eux et en dehors d'eux; elle n'emprunte que peu de mots aux créations littéraires ; le journalisme même lui donne beaucoup plus. Encore la langue opère-t-ello une large sélection.

Les écrivains, qui accusent volontiers les savants et les inventeurs de forger des mots barbares, créent eux-mêmes beaucoup de néologismes qui n'échappent pas à toute critique. Mais au lieu de fabriquer de toutes pièces des termes avec des éléments grecs

i. Cf. A. Claveau, La Langue nouvelle, passim.

OÙ latins, ils recourent de préférence à la greffe linguistique, je veux dire aux dérivés. Les journalistes usent et abusent de ce procédé, si commode en français : la dérivation est en effet une des richesses des langues romanes, si pauvres — surtout le français moderne — en mots composés ^

11 n y a guère que deux séries importantes de composés à citer. L'une est la formation avec manie^ [mane pour les noms de sujets), qui tend à devenir un véritable suffixe. Les ancêtres sont le désuet bureaumanie de Gournay^ et Yanglomanie créée, semblet-il, par d'Alembert. Nous avons eu ensuite la mélomanie, la décalcomanie, plus récemment Véthéromanie, la mor phinomanie, avec les noms de sujets correspondants en -mane. Peu importe que le radical n'ait rien de commun avec le grec.

La politique a créé de nombreux mots de combat avec anti, et a multiplié les formations de ce genre déjà nombreuses dans la langue. Antipatriotique n'a pas été créé par M. Hervé, mais par Voltaire (dans L Homme aux quarante écus):le substantif, toutefois, est plus récent. Faut-il citer, parmi les derniers-nés, à la suite de V anticléricalisme, déjà ancien, Vantisémitisme, V anticollectivisme , V antiprotestant isme, Vanticatholicisme, V antimilitarisme, que je mêle dans un fraternel désordre, — et tant d'autres qui

1. Cf. A. Darmesteter, Étude sur la création actuelle des mots nouveaux, Paris, 1877, ouvrage remarquable, mais qui n'est plus au courant pour la langue actuelle.

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