‹ La langue française d'aujourd'hui; évolution, problèmes actuelsChapitre 16 sur 58 · Voir ci-dessus, p · texte numérisé non relu

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s'étalent sur les affiches électorales? Les nous de sujets sont tantôt en iste {antimililarisle, anticolleciivisle)y tantôt de terminaison identique à l'adjectif composant {anticlérical, antipatriote, aniisémiie). Ici encore la nature du radical importe peu, et le préfixe a été complètement assimilé par la langue. Faut-il citer, pour clore la liste, le célèbre anticonslitiitionnellemeniy qui détient en français le « record » de la longueur?

Quoique nos suffixes soient extrêmement nombreux et apportent chacun avec eux des nuances de sens variées et délicates, les créateurs de dérivés ne s'embarrassent pas pour si peu, et ne se mettent ^uère en frais de recherches. Le suffixe isme pour les mots abstraits, iste pour les noms correspondants de sujets ou d'agents ^ onner pour les verbes^, voilà presque tout Toutillage, plutôt sommaire, de cette fabrication. Seuls les adjectifs sont un plus variés.

La plupart de ces mots répugnent aux amoureux du beau langage; et certes on ne peut dire qu ils sont jolis, jolis! Mais, il faut bien le reconnaître, en revanche : ils expriment souvent, sinon une idée, du moins une nuance nouvelle, qui était jusque-là inconnue à la langue, ou qui ne pouvait être tra«iuite

1. Jusqu'à nos jours, comme l'a judicieusement montré M. Antoine Thomas, les suffixes -isme et -iste n'allaient pas de pa r. Au contraire, il y a parallélisme entre les deux suffixes dans presque toutes les formations nouvelles de ce genre.

2. Ajoutons la dérivation verbale simple, comme baser ce hase (que les puristes rejettent encore), sérier de série (celui-ci d*origine scientifique), etc.

qu'à Taide d'une périphrase. -- Sectionner n'est pas couper, car il désigne primitivement une coupure anatomique . Sélectionner n'est pas le synonyme exact de choisir : il éveille l'idée d'un choix rationnel et scientifique, d'où le caprice est exclu. Ascensionner, auditionner, émotionner peuvent remplacer avantageusement « faire une ascension », « donner une audition », « causer une émotion » : tout dépend du doigté de l'écrivain, et de la nature — technique ou littéraire — du morceau. D'ailleurs, du moment qu'on admet le substantif, pourquoi répudier le verbe, qui est formé par un procédé aussi français que raisonnerai

L'actualité politique ou littéraire crée chaque jour une foule de mots en isme et en iste, qui disparaissent le plus souvent avec elle. Beaucoup sont formés avec des noms propres. — Se souvient-on encore des soumissionnistes, dont on parlait tant à la fin de 1906? Le mot, si barbare qu'il paraisse, avait cependant son utilité, tout au moins passagère, puisque, pour en donner la traduction exacte, il faut recourir à cette interminable périphrase : « catholiques partisans de la soumission à la loi portant séparation de l'Église et de l'État ». — Nous avons eu naguère le gambettisme, le boulangisme, V opportunisme et bien d'autres encore. Vhervëisme date de 1906 ; la forme de ce dernier mot est curieuse : elle montre en effet qu'aujourd'hui, au lieu d'élider la finale du nom propre, on la juxtapose au suffixe, sans craindre l'hiatus : procédé barbare, mais qui a l'avantage de conserver la

physionomie intacte du nom propre dans les dérivés. — La littérature nous a donné le renanisme^ le bovarysmcy le masochisme. Il serait fastidieux de prolonger Ténumération*.

Comme le suffixe ard, le suffixe esque^ d'origine italienne, qui est fréquent dans les adjectifs néologiqu^s, est souvent péjoratif : citons funambulesque, simiesque, livresque, et — avec les noms propres — des formations encore peu acclimatées du type donjuanesque.

Le suffixe savant atique est peu usité {fantomatique); al est plus fréquent (phénoménal, etc.), souvent sous la forme -ial (mondial) par analogie avec la finale de certains radicaux, reportée au suffixe (bestial).

Quelques formations isolées sont plus curieuses. Nous avons vu imprimé plusieurs fois hugolâtre. tiré de Hugo, avec le suffixe -âtre, et par contamination phonétique (comme disent les linguistes) avec idolâtre : au point de vue même du sens, le hugolâtre est ridolâtre de Hugo. La création est vraiment très jolie : c'est à se demander si l'auteur de ce métissage linguistique — dont j'ignore le nom — pensait, comme celui du fameux « quoi qu'on die », y mettre tant d'esprit ^.

1. Les mots en -at, -iat (abstraits) sont, en général, relativement anciens. Patronat, prolétariat ont été d'abord appliqués aux institutions romaines : le premier date du xyiu® siècle. Seul salariat est récent. La langue du droit affectionne cette formation.

2. Joignons-y midinette, dérivé de midi sous Tinfluence évidente de dîner ou dînette.

Plus hardi est un autre genre de dérivation, qui commence à apparaître. On sait que beaucoup d'associations sont désignées couramment aujourd'hui par les initiales de leur titre complexe. La réunion de ces lettres, dont la prononciation conventionnelle n'en est pas moins fixe (en représentant pour l'oreille une image auditive très nette), constitue un nouveau mot susceptible, à son tour, d'engendrer des dérivés. Le T. G. F. (Touring-Glub de France) appelle, depuis quelque temps, ses adhérents les tëcéfîstes. Le cas ne doit pas être isolé. Au moment où l'on parlait beaucoup de la G. G. T., je ne serais nullement surpris que des journaux aient appelé cégétistes ou cégétards — suivant qu'ils étaient amis ou adversaires — les membres de la Gonfédération Générale du Travail. G'est là un indice curieux de l'importance toujours plus grande qu'acquiert de nos jours la physionomie graphique des mots.

L'invasion des néologismes étrangers inquiète les puristes plus encore que celle des mots savants. Une ligue s'est fondée au début de 1907, sous la présidence de M. Abel Hermant, pour parer à ce danger; il en existe une semblable au Ganada français *.

1, Si paradoxal que le fait puisse sembler, les emprunts anglais sont parfois moins fréquents au Canada qu'en. France : les Canadiens disent un carré et non un square, un char et non un wagon, une entrevue, et non une interview.

Ce phénomène n'est pas nouveau dans la langue : on le rencontre à chaque pas de notre histoin. Les mots italiens firent irruption en abondance pendant la Renaissance jusqu'à Marie de Médicis; avec Anne d'Autriche, ce fut l'Espagne qui, mise à la mode, nous donna à son tour une foule de mots nouveaux. L'anglomanie commença au siècle suivant : elle n'a cessé de s'accroître jusqu'à nos jours, bien qu'elle sévisse surtout dans la langue des snobs et des hommes de sport. Viennet s'en plaignait déjà en 1855, et, dans sa Lettre à Boileau^ protestait spirituellement contre la mode d'anglicisme qui faisait déjà fureur. On n'entend, disait-il :

Que des mots à déchirer le fer, Le railway, le tunnel, le balla&t, le tender, Express, trucks et wagons : une bouche française Semble broyer du fer et mâcher de la braise. Faut-il pour cimenter un merveilleux accord, Changer l'arène en turf et le plaisir en sporti Demander à des clubs l'aimable causerie? Flétrir du nom de grooms nos valets d'écurie ? Traiter nos cavaliers de gentlemen ridersl Et de Racine enfin parodiant les vers, Montrer, au lieu de Phèdre, une lionne anglaise Qui dans un handicap ou dans un steeple chose Suit de l'œil un wagon de sportsmen escorté Et fuyant sur le iur/par un truck emporté i?

La langue courante écréme aussi les emprunts étrangers : après avoir fait son choix, elle les digère,

l.Il est intéressant, au bout de cinquante ans, de constater quelle a été la fortune des mots cités par Viennet. Tunnel, exj ress, wagon, sport, groom, sont complètement assimilés et adoptés par la langue courante ; club et turf, après un vif engouement, sont en recul; ballast, tender et truck (ou truc) sont restés dans lalajigue

si Ton peut dire, et les assimile lentement. C est surtout pour de tels néologismes transplantés dans un sol nouveau que Tacclimatation au milieu est indispensable. Le phénomène est délicat et complexe. D'abord l'adaptation phonétique est nécessaire car il faut que le mot modifie sa physionomie. Rien n'est plus pédant que la pratique contraire : toute oreille musicale est écorchée à vif par les fausses notes criardes — jetées dans une phrase française, — de mots étrangers prononcés exactement (ou à peu près) comme dans leur langue d'origine. Si le mot pénètre en français, il doit s'harmoniser avec la prononciation des autres mots.

Mais comment se fera l'assimilation?

Autrefois la question ne se posait pas. Tous les néologismes arrivés de l'étranger étaient transmis par la parole, et leur orthographe dans la langue d'origine ne comptait point. Les sons étrangers étaient rendus par les sons français les plus voisins, l'accent tonique était conservé, les finales étaient assimilées à des désinences connues, et souvent Fétymologie populaire brochait sur le tout. Ainsi le haut allemand Boll-werk est devenu boulevard; l'ancien alsacien sûerkrât (pron. soûeurkroûti) s'est altéré en choucroûte, parce qu'on a pensé au chou; l'italien campo, au xvi^ siècle, s'est réduit à camp^ Le point de départ,

technique; handicap, steeple-chase (réduit de plus en plus à steeple), sportsman sont acclimatés dans le langage des sports; gentlemen rider reste aussi pédant qu'en 1855; railway semble définitivement rejeté par la langue — tout comme la métaphore « lionne », qui ôt fortune sous le second Empire.

on le voit, était toujours la prononciation étrangère, mais — plus ou moins habilement — assimilée.

Le même phénomène se produisait encore au début du xix" siècle, quand on changeait reading coal (pron. rédin' khôtt) qh redingote. Même plus tard roaslbeefei heefsteack (pron. rostbif^ btfsteck) furent uniformément modelés sur la prononciation anglaise, mais on laisse tomber le t du premier et Ys du second. L orthographe finit par suivre, et on écrit aujourd'hui de préférence rosbif, bifteck.

De nos jours, la question est plus complexe. Par suite de la diffusion du journal et du livre dans toutes les classes de la société, les néologismes étrangers ne sont plus transmis à la majorité du public par la voix et Toreille, mais bien par l'écriture, par la vue^ Le peuple ne connaît d'abord, en général, que leur physionomie graphique : il les lit tant bien que mal à la française, tandis que les hommes de sport et les gens cultivés continuent à modeler, en en polissant inconsciemment les angles, la pronon

1. 11 est cependant exagéré d'affirmer, comme M. R( my de Gourmont {L'Esthétique de la langue française, i'" partie, ch. ix) que « les mots étrangers arrivent aujourd'hui presque exclusivement par l'écriture seule ». N'oublions pas que le nombre des Français connaissant des langues étrangères augmente chaque jour : c'est là un contrepoids sensible à l'influence graphique du livrj et du journal. Et surtout, je me refuse absolument à conclura avec l'auteur qu' « il faut prononcer ces mots comme ils s'écrivent ». Encore la superstition orthographique! Attendons au moins que l'usage ait légitimé ces prononciations graphiques avant ve leur donner une sanction. Le linguiste préférera toujours, toi teg les fois qu'on le pourra, mettre l'orthographe en harmonie rvec la prononciation, suivant la tradition de la langue.

ciation de ces mots sur celle de la langue d'origine, assimilée et francisée à leur insu. On a ainsi toute une série de doublets suivant Tépoque ou le milieu social.

Tous les termes modernes de musique, empruntés à ritalien, sont arrivés par la voie graphique : aussi leur orthographe n'a-t-elle pas varié, tandis qu'on a transposé leur accent tonique sur la finale : opéra ^ proparoxyton en italien, adagio, piano^ etc., paroxytons, deviennent tous oxytons en français. Le même mot toscan qui, accentué à Titalienne, a donné concert pendant la Renaissance, a pénétré à nouveau chez nous, plus récemment, sous la forme concerto^ qui, prononcé à la parisienne, est bien plus incompréhensible que concert pour une oreille italienne : car un déplacement d'accent tonique, défigure bien plus un mot que la disparition d'une finale atone. Même remarque pour camp, introduit il y a quelque trois siècles, et qui est le doublet du tout récent campo (donner campo à quelqu'un) i. Il y a cependant encore des mots italiens qui arrivent par la voie auditive. Pour prendre l'exemple d'un nom de lieu aussi répandu qu'un nom commun, le peuple lisant Monte Carlo prononce montecarlô, en accentuant sur la finale, tandis que les gens cultivés disent montécarle : l'accent italien est resté à sa place, mais la finale atone o, qui n'existe pas en français, est inconsciemment assourdie et remplacée par e. De même

i. Casino a d'abord pénétré sous la forme casin (Xavier de Maistre, Voyage autour de ma chambre, XXIX).

Broglie se prononce Broyé (et même Breuil) dai s la bonne société, d'après Titalien Broglia^ accentué sur l'o. Le peuple, au contraire, dit hrogli.

Mêmes phénomènes contradictoires, mais encore plus sensibles, pour les néologismes anglais, dont le nombre est beaucoup plus grand. Là on rencontre des sons tout différents, qu'il faut à tout prix changer. Sans parler de l'aspiration de certaines consonnes anglaises, qui disparaît tout naturellement en français, il est de toute nécessité de briser ou de sinplifier les diphtongues, et de remplacer — toujours inconsciemment — ng [n guttural) soit par /i, soil par gn qui sont ses plus proches voisins*. Le Français cultivé, qui emploie ces mots, croit les prononcer comme en anglais; en réalité, à moins qu'il ne les détaille par affectation ou pédantisme, il en a déjà assimilé les sons à son insu. Il ne prononce pas high-life^ meeting^ toast comme un Anglais, — il ne les prononce pas même comme il le ferait en parlant anglais (je suppose qu'il connaisse bien cette langue) ; mais il dit aïlaïfe, mitigne (ou mitine), tosie, comme il prononce les mots français Ay, if, mite, ligne^ poste. Quant au peuple, se réglant une fois de plus sur l'écriture, il dit iguelife, métingue, tôaste. Cette double série est très nombreuse : il sera curieux de

1. Ainsi s'opère l'assimilation au Canada français, où les mots anglais pénètrent à peu près exclusivement par la voie auditive : la diphtongue ai (écr. i) est simpliflée en a, ng remplacé par n. L'orthographe se modèle sur la prononciation, et on a ainsi drave = flotter (ang. drive), cheurtine (ang. shirting), etc. (Cf. Uemy de Gourmont, V Esthétique de la langue française, p. 99.)

voir, dans l'avenir, quelle est la prononciation qui remportera, et si certains doublets ne subsisteront pas en face Fun de l'autre, en se spécialisant dans des sens différents, comme les doublets savants et populaires. Le sens aussi peut être altéré. Et d'abord un mot étranger n'a guère de chance de s'implanter dans une langue, s'il n'apporte pas avec lui une idée nouvelle ou s'il ne désigne pas un nouvel objet*. Avions-nous besoin, a-t-on dit, de challenge et de match, quand nous possédions déjà défi et concours ^2 Ces derniers mots ne sont pas les synonymes exacts des premiers : le challenge est un « défi sportif », le match un « concours sportif », ce qui est tout différent d'un défi quelconque ou d'un simple concours. Ticket s'est spécialisé à côté de billet, avec lequel il ne fait pas double emploi : on dit « un billet de chemin de fer » et « un ticket d'entrée pour une exposition ». Un meeting est-il une réunion publique, populaire ou politique? 11 est un peu tout cela, et autre chose encore, car il évoque l'idée d'une assemblée nombreuse, qui n'existe pas dans le mot « réunion ». N'en déplaise à Viennet, le sport est tout autre chose que le plaisir, et le groom n'a rien de commun avec le valet d'écurie.

1. C'est sans doute pour cette raison que club a reculé devant cercle. Le Parisien ne dit plus comme son aïeul : « Je vais au club », mais : « Je vais au cercle », bien que son cercle s'appelle V Automobile-club, ou VAéro-club, etc.

2. Vandaele, Le néologisme exotique : les emprunts anglais dans le français actuel, p. 11. (Discours prononcé à la Faculté des Lettres de Besançon, s. d. [mais postérieur à 1896J.)

A. Dauzat. — Langue française d'aujourd'hui. • 6

Tous ces termes sont donc utiles. On aurail pu créer les équivalents exacts avec les seules ressources de la langue : c'est incontestable. Mais le phénomène ne s'étant pas produit — on ne peut que le regretter — force est bien de les accepter comme pis aller, en nous rappelant, pour nous consoler, que beaucoup de mots anglais nous ont été empruntés au moyen âge, et que nous exerçons simplement à leur égard le droit de reprise ^ Ainsi l'anglais challenge^ que je viens de citer, vient du vieux français chalengier, qui était lui-même le représentant populaire du latin calumniari (« calomnier » et « chicaner »). Voilà un mot dont l'existence a été agitée et qui a quelque peu changé de sens au cours de ses pérégrinations.

Parfois la dissemblance sémantique est très grande entre le mot français et son père étranger. Dock signifie « entrepôt » en français et « bassin > en anglais. De l'autre côté de la Manche, le square est une place carrée^ le tramway un chemin à traîneau, le wagon un tombereau. Quant au snob — suprême ironie! — il désigne, dans l'argot des artistes londoniens, le « philistin », Y « épicier » de nos rapins, c'est-à-dire le bourgeois arriéré, plein de préjug<;s, et sans aucun goût artistique. Le terme a singulièrement gagné en « chic », en traversant le détroit I

M. Vandaele, qui cite des exemples de ce genre,

1. Souvenons-nous aussi que l'invasion des néologismes étrangers (surtout français) chez nos voisins, est encore plus^ nombreuse et plus brutale que chez nous. On s'en plaint en Angleterre comme en Italie, l'Allemagne a cherché à y mettre un frein par des mesures officielles, mais sans succès de part et d'autre.

s'en étonne, et fait grief de ces dissemblances à la formation néologique, qui ne sait même pas comprendre, dit-il, ce qu'elle veut maladroitement imiter ^ Sans doute la filiation de certains de ces sens n'est pas toujours facile à expliquer (en général cependant elle se conçoit fort bien). Mais, pour ma part, j'estime que le reproche n'est pas fondé. Je retourne au contraire l'argument et je dis que ces transformations sont tout à l'honneur de la langue française et de sa vitalité, puisqu'elle crée encore, même lorsqu'elle emprunte.

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