CHAPITRE I
L'analyse des sons : la langue au laboratoire.
La parole est ailée, disaient les anciens. L'oreille qui nous la révèle, qui nous en transmet les vibrations fugitives, est un sens extrêmement délicat, capable de percevoir les variations de timbre les plus ténues, les nuances les plus fines : mais elle constitue en même temps un organe fort imparfait pour Tétude du langage, pour l'analyse rationnelle des sons. Les impressions qu'elle transmet à notre cerveau, sont des sensations subjectives, qui n'ont pas de commune mesure, qui ne se traduisent pas objectivement, qui ne peuvent se prêter, en un mot, à l'investigation scientifique : qualitatives et non quantitatives, disent les philosophes. Enfin l'oreille n'entend pas tout, et entend souvent mal, sous l'influence d'habitudes invétérées ou d'associations d'idées qui faussent la perception ^
1. Voir ci-dessous, pp. 50 et 60. « L'oreille n'entend pas tout, et nous ne pouvons pas assigner une valeur à tout ce qu'elle entend.... Les appréciations fondées sur les sensations purement acoustiques, ont toujours quelque chose de relatif, qui dépend de la qualité de l'oreille, et des habitudes de celui qui les utilise.... L'échelle des sons n'est pas la même pour tous, et nous man-
Gomment donc fixer cette chose fugitive qu'est le langage? Il ne faut pas songer à l'écriture, notation purement artificielle et conventionnelle et qui, par surcroît, dans les langues modernes, est généralement en complet désaccord avec la prononciation, c'est-à-dire avec la langue vivante et parlée. Que signifient la prononciation oua du groupe oz, la lecture actuelle du groupe m, quand on a donné aux lettres qui les composent les valeurs respectives o, /, n? Nous devrions prononcer oï, ine, comme nos ancêtres, pour être logiques. Même Thabitude invétérée d'un orthographe très éloignée de la prononciation, produit sur Touïe des illusions singulières. Nous sommes convaincus que nous prononçons médecin quand nous disons médsin ou, plus souvent encore, métsîn. Mais nous n'entendons pas le / : l'oreille est ici la dupe de l'œil : tandis que nous pensons au sens, que nous voyons l'orthographe, nous n'entendons plus le son exact.
Par une observation minutieuse et objective, les phonéticiens sont parvenus à rééduquer leur oreille, à dissiper les illusions et les habitudes acquises, et à entendre les sons tels qu'ils sont émis : on arrive assez vite à se refaire cette virginité de l'oreille, nécessaire à l'observation phonétique, dès que, on écoutant parler, on ne prête plus son attention au sens des mots, mais seulement à leur forme auditive. Pour fixer les résultats de leur examen dans
quons de la note fixe qui servirait de base à notre appréciation » (Abbé Rousselot, Principes de phonétique expérimentale, pp. 44-4 5).
une notation précise, les savants ont recours ensuite à une transcription spéciale, dite orthographe phonétique, applicable à toutes les langues : à l'aide des lettres de Falphabet, dotées chacune d'une affectation fixe et précise, et auxquelles viennent s'adjoindre de nouveaux caractères d'imprimerie, ils transcrivent chaque type de son par une lettre et par une seule : les signes diacritiques (accents, longues ou brèves, tildes, etc.} s'ajoutent pour préciser les variétés de timbre ou de durée.
Mais l'écriture phonétique elle-même n'est qu'une notation, arbitraire dans son principe : elle ne peut nous renseigner que sur les rapports des sons entre eux, et non sur leur nature. Par ce procédé, le savant, après avoir dépouillé la langue du vêtement de l'orthographe courante, l'a mise à nu et nous en a montré la forme réelle. Le phonéticien expérimental sera l'analomiste qui la disséquera pour en étudier l'organisme.
Pour décomposer scientifiquement le langage, la linguistique moderne est remontée aux sources de la parole. Faisant appel à la fois à, l'anatomie, à la physiologie, elle a étudié d'abord, chez l'homme, les organes producteurs du langage, leur structure, leur fonctionnement; puis, demandant main forte à l'acoustique, elle a pu, — grâce à ce nouveau renfort auquel les anciens grammairiens n'auraient jamais songé — saisir au vol l'insaisissable protée de la parole humaine, l'emprisonner dans les cylindres des appareils, en disséquer l'organisme, la loupe ou
le microscope à la main, dans les manifestations les plus fugitives de la vie. La phonétique expériment aie ^ , science née d'hier, a réalisé ce prodige : elle a recueilli et fixé sur le papier les vibrations des sons, qui sont venus s'inscrire automatiquement et se concrétiser en courbes géométriques : et Ton a vu sur les appareils, la plume docile écrire sous la seule dictée de la voix, la transcription scientifique de la parole. Le problème était ainsi résolu : la qualité du son, que seul pouvait apprécier le caprice variable de l'oreille, est réduite aux deux dimensions de l'espace; sa durée se mesure désormais au millimètre; sa hauteur, son timbre, son intensité se réduisent en lignes, en courbes, dont l'amphtude et les variaiions sont quantitativement et objectivement analysables. La phrase — suprême effort de la science — se résout en équations algébriques.
Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on a songé à exa-
1. Ce mot, qui fut créé en 1890 pour désigner la nouvelle science, est assez mal choisi. « Expérimental » était fort à la mode à cette époque, et l'on s'imaginait volontiers qu'on laisait de l'expérimentation dès qu'on touchait à des appareils. En réalité, la phonétique expérimentale, qui est avant tout une méthode d'observation, fait fort peu d'expérimentation, au sens philosophique du mot. L'expérimentation consiste, en principe, à faire varier les antécédents d'un phénomène pour en déterminer les causes; tant qu'il fait de la science pure, le phonéticien observe, avant tout, les phénomènes du langage, et se garde bien de les influencer (Cf. A. Dauzat, Essai de méthodologie linguistique, pp. 116 et suiv.).
miner la position prise par les divers organes vocaux pendant l'émission des sons. Mais de telles observations sont rares et souvent inexactes : les mouvements nécessaires pour la parole sont tellement rapides et automatiques que nous les ignorons, presque toujours, même lorsqu'ils sont le plus faciles à percevoir : nous ne nous doutons pas des mouvements complexes que nous imprimons à nos organes pour émettre les sons les plus simples ^ Demandez au hasard, à quiconque n'a pas pratiqué la phonétique expérimentale, comment il place sa langue quand il prononce le son s : votre interlocuteur sera incapable de vous répondre à Timproviste ; même si, dans ce but spécial, il prononce le son à nouveau avec un effort d'attention, il se trompera certainement, et ne remarquera pas l'étroite gouttière, laissée pour le passage de l'air par la langue dans la partie qui est appuyée contre le palais.
Les anciens Grecs nous ont laissé des remarques fines et délicates sur la prononciation des sons '. Le
1. Ces déplacements organiques ont été lentement appris pendant les premières années de l'enfance, et leur acquisition a été facilitée par une longue hérédité. Ils deviennent nécessairement inconscients de très bonne heure : heureusement pour nous, car si nous devions produire avec réflexion tous les mouvements nécessaires à la parole, il nous faudrait une heure pour prononcer une phrase.
2. La question de la phonétique descriptive fui soulevée surtout à l'occasion des perfectionnements orthographiques, dont le besoin se faisait déjà sentir. Pour la bibliographie de la question, se reporter au 2* volume du Handbuch der klassischen Altertumswissenschaft d'Iwan Millier, pour le grec pp. 22-23, et pour le latin à l'article « 8chriftzeichen », pp. 249 etsuiv.
moyen âge, si peu réaliste en matière scientifique, ne pouvait s'intéresser à une question qui nécessitait une observatiion minutieuse.
Une page fort curieuse — et certes on ne s'attendrait pas à la rencontrer en si frivole compagnie — est consacrée à la prononciation dans le Bourgeois gentilhomme : elle est d'ailleurs empruntée à un intéressant ouvrage d'un disciple de Descartes, le Discours physique de la parole (1668) de M. de Cordemoy, membre de l'Académie française et lecteur du Dauphin.
Les observations du maître de philosophio de M. Jourdain n'ont pas encore perdu leur valeur. Qu'on relise le passage : « La voix a se forme en ouvrant la bouche. La voix é en rapprochant la mâchoire d'en bas de celle d'en haut — et la voix i, en rapprochant encore davantage les mâchoires 1 une de l'autre, et écartant les deux coins de la bouche vers les oreilles... La voix o se forme en rouvrani les mâchoires et rapprochant les lèvres par les deux coins, le haut et le bas. » Et le professeur remarque avec esprit que l'ouverture de la bouche fait un ])etit rond qui représente un o. Quant à I'm, il faut « rapprocher les dents sans les joindre entièremeni, et allongeant les deux lèvres en dehors, les approchant aussi l'une de l'autre sans les joindre tout à fait ». Tout cela est très judicieux et très exact S et les phonéticiens actuels n'ont pas dédaigné de prendre
1. Au xvm* siècle, les éducateurs des sourds-muets ont fait également des observations très intéressantes sur rémissioii des sons du langage.
des photographies de la figure humaine pendant les émissions des voyelles ^ Mais pareille observation est incomplète : beaucoup d'autres éléments concourent à la production des sons du langage, et il est très difficile de lire la parole sur le seul alphabet des lèvres.
Pour émettre une voyelle, cinq organes entrent simultanément en jeu : il faut d'abord une expiration pulmonaire, qui produit le courant d'air initial; puis une vibration des cordes vocales du larynx; la langue doit enfin prendre une position spéciale, la mâchoire s'ouvrir, et les lèvres s'écarter ou se rapprocher dans des proportions déterminées. L'expiration pulmonaire est nécessaire à tous les sons : pour parler, il faut d'abord du souffle. La vibration laryngienne existe pour toutes les voyelles et les consonnes, appelées jadis « faibles » ou « douces », et que — pour cette raison — on dénomme aujourd'hui sonores (b, d, g, j, v, z, /, m, n,r); elle ne se produit pas pour les consonnes sourdes (anciennes fortes : p, k, i, ch, /", s). Le son fondamental produit par la vibration est renforcé par la bouche : celle-ci joue le rôle d'un résonnateur, dont la forme varie considérablement suivant la position de la langue, l'écartement des mâchoires et des lèvres. On sait que c'est le résonnateur qui, en renforçant certains harmoni-
1. P. Rousselot et F. Laclotte, Précis de prononciation française, passim (Paris, 1902); Zûnd-Burguet, Méthode pratique, physiologique et comparée de prononciation française, t. II, planches V-XVIII (Paris-Genève-Marbourg, 1902).
ques, produit le timbre (théorie de Helmholtz) : voilà pourquoi, à l'oreille, un o, par exemple, diffère d'un a. En outre, pour tous les sons nasaux (m, n, an^ in, etc.) le nez entre en jeu.
L'étude de ces divers organes, de leur structure, de leur fonctionnement est donc le préliminaire nécessaire de la phonétique expérimentale. Le linguiste qui se spécialise dans cette branche doit donc s'instruire auprès du physicien et du physiologiste, s'initier à la science de Tacoustique, fréquenter les laboratoires de laryngologie, de rhinologie, d'otologie. Ainsi ont agi les maîtres de cette science^ : et l'on a vu des revues scientifiques traiter simultanément les questions, si souvent connexes, de phonétique et de laryngologie ^ Cette alliance de la linguistique et de la médecine, qu'on n'eût pas soupçonnée il y a seulement vingt ans, aurait fort surpris, peutêtre même scandalisé les grammairiens de jadis.
Là où commence le rôle spécial du phonéticien, c'est lorsqu'il s'agit d'établir le rapport entre le jeu des organes et la production des sons. Pour observer les positions des organes, il ne faut pas songer à uti-
1. Voir notamment La Parole (Rhinologie, laryngologie, otologie et phonétique expérimentale); les Archives internationc les de Laryngologie, otologie et rhinologie ont également consacré divers articles à la phonétique expérimentale, à partir du tome XVI (1903, Paris).
liser directement la vue, les mouvements des lèvres et de la mâchoire mis à part. L'observation sur soi, même aidée du toucher, ne donnera pas de bons résultats, se limitât-on aux simples mouvements de la langue. Pour éviter toute erreur, inconsciente ou involontaire, il faut que les organes impriment ou transmettent eux-mêmes leurs positions, leurs mouvements aux appareils.
On a utilisé d'abord les inscripteurs directs. Le type de ces appareils est le palais artificiel, qui sert à étudier les positions de la langue dans tous ses contacts avec le palais. Il consiste en un moule très mince du palais dur, teint en noir, qu'on enduit de craie ou de poudre de kaolin et qu'on applique dans la bouche sur le palais*. On prononce la consonne que l'on veut étudier : la langue, en touchant au palais, enlève la craie partout où il y a eu contact. On reproduit alors le tracé sur un schéma. Ce procédé permit ainsi d'étudier les points d'articulation des nombreux sons linguo-palataux.
Le signal du larynx a pour but d'indiquer si un son
1. Pour le construire, on prend d'abord l'empreinte du palais dur, en mordant sur un moule métallique dans lequel on a versé de la cire tiède, ou mieux du godiva ramolli dans l'eau chaude. L'empreinte prise, on fait durcir le godiva dans l'eau froide. Après l'avoir fait sécher et en avoir cassé les rebords, on l'enduit d'une légère couche d'huile, on applique par-dessus du papier filtre, ensuite un mastic de poudre et de colle, puis une nouvelle feuille de papier qu'on estampe soigneusement avec une petite pointe mousse en bois. Au bout de douze heures, l'appareil est sec. On découpe, on noircit et on vernit. L'appareil ainsi constitué peut servir à un nombre indéfini d'expériences. (Rousselot, Principes de phonétique expérimentale, pp. 57 et suiv.).
produit ou non des vibrations laryngiennes. Il en existe plusieurs modèles. Le plus simple consiste en une plaque vibrante (tenue par un manche), sur laquelle s'appuie un petit marteau à grelot, élastiquement suspendu. En tenant l'appareil par le manche, et en Tappuyant sur la pomme d'Adam, le grelot résonne si on prononce une voyelle ou une consonne sonore, et ne fait entendre aucune vibration quand on émet une consonne sourde.
Malgré les services qu'ils peuvent rendre, il est facile de comprendre que ces appareils ont un champ d'action très limité. Une fois que le signal du larynx nous a renseignés sur la sonorité et la sourdité des sons d'un système linguistique, son rôle scientifique et terminé : on voit qu'il est minime. Aussi est-ce surtout un appareil d'enseignement et de démonstration. Quant au palais artificiel, il ne peut être utilisé que dans un cas bien déterminé : lorsque l'articulation du son est formée par le contact de la langue et du palais. Et encore est-il impuissant à nous instruire sur le jeu des autres organes qui peuvent concourir à la production du son. Ainsi, pour «, nous saurons que la langue s'appuie sur le pourtour antérieur et latéral du palais, mais nous n'aurons aucune indication sur les vibrations laryngiennes, ni sur le courant d'air nasal, ni sur l'explosion du courant d'air buccal qui suit l'occlusion.
La méthode graphique constitue donc la partie essentielle de la phonétique expérimentale. Inventée au XVIII® siècle par les météorologistes, et appliquée en 1847 à la physique par Ludwig, elle a été inaugurée en physiologie par Marey, qui ouvrit les voies à la phonétique. M. l'abbé Rousselot Ta définitivement appHquée à la linguistique, en créant au Collège de France le laboratoire de phonétique expérimentale, tandis que M. Marage, à la Sorbonne, faisait de son côté, de remarquables travaux, notamment sur la synthèse des voyelles.
La méthode graphique permet d'étudier, successivement ou simultanément, tous les mouvements de tous les organes phonateurs, en réduisant ces mouvements multiples et directement inanalysables — pressions, déplacements, vibrations, expirations, inspirations — en tracés qui en sont la transcription fidèle, et dont on peut analyser mathématiquement les courbes. Pour arriver à ce but, elle se sert de trois catégories d'intermédiaires qui se transmettent le mouvement produit par l'organe, et l'inscrivent finalement sur le papier.
Les explorateurs, appareils de formes multiples, (embouchures, tambours, ampoules, olives), sont placés à un endroit déterminé sur l'organe dont on veut étudier le mouvement. En se déplaçant, l'organe produit dans l'explorateur un mouvement — vibra-
A. Dauzat. — Langue française d'aujourd'hui. 7
tion, pression, déplacement d'air — qui (souvent amplifié par un levier) est communiqué au récepteur par un tube (déplacement d'air) ou une tige (vibration), généralement par l'intermédiaire d'une membrane vibrante.
Le récepteur se compose d'une plume qui inscrit sur l'enregistreur, sous forme de tracé, le mouvement qui lui est communiqué par l'explorateur.
Enfin l'enregistreur se compose essentiellement d'un cylindre mobile autour de son axe horizontal, et qui se déplace dans un sens hélicoïdal grâce à un mouvement d'horlogerie. Il est recouvert d'une feuille blanche enduite de noir de fumée, sur laquelle la plume du récepteur inscrit le tracé.
Une ampoule placée sur la langue ou entre les lèvres, et adaptée à un tube, nous renseigne sur la pression exercée par tel ou tel de ces organes; le pneumographe nous indiquera l'intensité de l'expiration pulmonaire.
L'analyse des vibrations est particulièrement intéressante, parce que c'est elle qui nous fait pénétrer le plus intimement la nature, l'essence même des sons. On peut analyser les vibrations émises par les sons successifs de toute une phrase : deux tracés simultanés nous donneront les vibrations nasales et buccales. A cet effet on introduit dans le nez une olive en caoutchouc reliée par un tube à une capsule à double membrane, qui communique à une plume, par l'intermédiaire d'un levier, les vibrations nasales; on parle devant un large cornet, au fond
duquel une membrane d'un autre tambour transmet — toujours par le moyen d'un levier — à une plume placée au-dessous de la précédente, les vibrations de Tair qui sort de la bouche ^
Mettons l'appareil en marche, et prononçons sur un ton normal la petite phrase suivante :
« Papa, tu ne viens pas. »
Arrêtons ensuite la rotation. On découpe la feuille où se sont imprimés les tracés, et on la regarde au microscope.
Voici d'abord la ligne qui a transcrit les vibrations produites par l'air sorti de la bouche. Pendant l'émission de chaque voyelle, la ligne se plisse en sinuosités régulières, qui d'ailleurs ne sont pas les mêmes pour un ûf, un e, ou un o. Chaque voyelle a sa courbe caractéristique. Au passage de la consonne />, la ligne est droite et se relève pour redescendre tout à coup : parce que l'air, un instant emprisonné par la fermeture des lèvres, fait explosion au moment où l'on va prononcer l'a. Au contraire Vn et le v produisent des vibrations.
Quant au tracé nasal, il n'y a eu de vibrations que pour ïn et la voyelle nasale en {in) de viens. Ce sont les deux seuls moments où l'air soit sorti totalement (pour Yn) ou partiellement (pour en) par le nez.
Les sinuosités de ces tracés sont agrandies. On
1. Généralement une troisième plume est fixée à l'extrémité d'un diapason et sert de contrôle pour la régularité de la rotation.
les analyse par les procédés mathématiques conaus pour la détermination et l'étude des courbes.
Depuis une dizaine d'années, les étrangers de toutes les nationalités ont parlé devant cet appareil; les organes vocaux de toutes les races du globe ont fait vibrer la membrane et dicté à la plume leurs mystérieux tracés. Fait curieux : les innombrables langues parlées sur le globe n'ont pas révélé des types de sons aussi nombreux qu'on aurait pu le croire. La variété phonétique des éléments est incomparablement moins riche que la diversité morphologique, lexicologique ou syntactique des langues. Cela se conçoit : l'organisme vocal de l'homme qui varie assez peu d'une race à l'autre, n'a pas à sa disposition un nombre illimité de moyens d'expressions; on finit rapidement par tourner dans le même cercle. Quand ils ont étudié à ce point de vue les langue s les plus caractéristiques de l'Europe, les phonéticiens n'ont plus de grandes surprises à attendre, même dans les idiomes nègres ou asiatiques les plus éloignés de nous. Tous les sons du malgache, par exemple, se retrouvent dans le français ou les jatois de France, à l'exception d'un seul, que possède l'anglais (prononciation anglaise du groupe ir). Avec les patois français et quelques parlers germaniques typiques, on a la gamme à peu près complète des sons proférés actuellement par toutes les bouches humaines.
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Cette constatation a des conséquences historiques de première importance. Comme Tensemble des langages parlés aujourd'hui sur le globe nous présente simultanément dans Tespace l'image des évolutions qui se sont succédé dans le temps ^ on peut tenir pour certain que les organes vocaux de Fhomme ont peu varié pendant toute la période historique, et que les ancêtres des peuples actuels n'ont pas eu à leur disposition d'autres types de sons que ceux que nous pouvons observer aujourd'hui. On conçoit qu'une telle constatation donne une force singulière aux déductions de la phonétique historique et fixe sur une base solide nos connaissances des évolutions linguistiques du passé.
Mais si les types généraux des sons se trouvent en nombre Hmité, les variétés pullulent à l'infini. La gamme des sons du langage connaît une prodigieuse diversité de gradations, qui relient les uns aux autres les tons fondamentaux par les chromatiques insensibles de toutes les fractions de sons : la palette linguistique n'est pas moins riche que la palette du peintre qui, avec les sept couleurs du prisme, produit une multiplicité illimitée de colorations. On peut passer d'un son à l'autre par une série d'intermédiaires juxtaposés dans l'espace : et le langage a suivi le même chemin dans le temps. Les parlers
1. Les langues romanes, notamment, présentent en raccourci, à l'heure actuelle, toutes les évolutions phonétiques par lesquelles a passé le latin depuis vingt siècles en Espagne, en France, en Italie, en Roumanie.
populaires actuels du Centre ou du Sud-Ouest nous fournissent tous les matériaux nécessaires peur reconstituer l'échelle linguistique qui relie Va à Té, le b au V : cette double échelle, la langue l'a descendue quand elle a passé de faba à fève, amenant Va latin tonique et Je b intervocalique à l'é et au v français.
Si un Allemand, au lieu d'un Français, prononçait la petite phrase citée plus haut — papa, tu ne viens pas — le tracé serait tout différent. Pour s'en tenir à un son dont le type existe dans chacune des deux langues, le p allemand est plus aspiré que le p français, et ne connaît pas la petite explosion d'air spéciale au p français. Cette différence, le Français la percevra chez un Allemand parlant français, ou l'Allemand chez un Français s'exprimant en allemand : car instinctivement nous parlons une langue étrangère avec les sons de notre langage, que nous parvenons seulement à modifier, souvent bien imparfaitement, au bout d'un temps très long, après un séjour prolongé en pays étranger.
Pourquoi cette modification est-elle si lente, si difficultueuse? L'étranger qui parle une autre langue que la sienne ne sait pas comment reproduire les sons, différents des siens, qu'il entend : ayant ap])ris inconsciemment et presque automatiquement sa langue maternelle, il n'a aucune notion sur l'émission des sons et sur les procédés nécessaires pour les produire. Forcément il tâtonne, en cherchant clans l'obscurité à faire résonner la note juste sur un inslru-
ment qu'il ne voit pas et dont il ignore le mécanisme^ Le professeur de langue étrangère — à supposer même qu'il prononce lui-même excellemment — est un maître de piano qui^ se cachant derrière un voile, demanderait à un élève novice de retrouver sur un autre clavier les airs qu'il joue lui-même, sans qu'on voie le mécanisme de ses mains.
Mais un autre obstacle, non moins important, s'oppose à l'assimilation rapide d'une prononciation étrangère : celui-là est dressé par notre oreille, qui ne perçoit pas des différences pourtant considérables, dès qu'il ne s'agit plus de la langue maternelle. Elle ne remarque guère que les sons totalement étrangers et qui lui étaient inconnus, comme, pour un Français, le ch — doux ou dur — allemand. Dès qu'il se sera— 'ou aura cru s'assimiler ces quelques sons, l'étranger croira de bonne foi prononcer comme les indigènes. C'est une singulière illusion. Pour reprendre notre exemple en le complétant, l'Allemand qui parle Français croit prononcer comme un Français; le Français qui parle allemand s'imagine prononcer comme un Allemand. Il ne perçoit pas des différences, qui lui sont si sensibles quand il s'agit de sa propre langue. Le Prussien du Nord qui dit pépé et qui aspire les p de papa croit prononcer comme nous bébé, papa. L'expérience a été faite et répétée : il n'entend pas, il ne perçoit aucune différence entre sa prononciation et la nôtre. S'il entendait, en effet, il lui serait facile de se corriger luimôme, tout au moins pour le deuxième cas, puisque
son 6 est à peu près identique à notre/? : mais lillision auditive est extraordinairement tenace. Si vous dites à un Prussien intelligent de prononcer papa on se servant de son h au lieu du /) — le 6 qu'il emploie dans Bad^ grob^ etc. (et qui est en réalité un p) — il lui sera facile de le faire et il dira immédiatement papa comme nous. Mais cette prononciation ne le satisfera pas, et lui paraîtra vicieuse : il croira, sur la foi de son oreille, qu'il prononce un 6, et il reviendra à son p aspiré, si vous ne lui montrez pas, de façon irrécusable, que les Français ne prononcent pas ainsi. Car on ne peut pas plus discuter des sons que des goûts et des couleurs, si on ne rem|*lace, dans l'argumentation, les impressions subjecti^es et inanalysables par des faits objectifs et précis. Cette preuve, c'est la phonétique expérimentale seule qui est susceptible de l'administrer.
Quittant le terrain de l'observation et de la science pure, la phonétique expérimentale est ainsi amenée à prêter main forte à la pédagogie, en lui donnant une méthode rationnelle, générale et rapide, pour enseigner la prononciation des langues étrangère : avant d'apprendre à proférer des sons, il était indispensable, en effet, d'en connaître le mécanisme.
Au fond d'une cour moussue et déserte, derrière les bâtiments spacieux du Collège de France, se tapit, caché au regard des curieux et des profams, un
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modeste baraquement en planches, qu'on a du mal à retrouver à travers un labyrinthe d'escaliers et de passages : c'est le laboratoire de phonétique expérimentale, annexé à la chaire de grammaire comparée. C'est dans un local aussi primitif, à l'École de physique de la rue Lhomond, que Curie découvrit naguère le radium. La France n'est pas prodigue pour ses savants.
C'est là que, chaque été, les étrangers — étudiants ou professeurs — inscrits aux cours de V Alliance française^ viennent, après les cours du maître, prendre des leçons pratiques de prononciation française sous le contrôle des appareils. Cette méthode, qui excite vivement leur curiosité, ils l'étudient avec soin pour être à même, plus tard, d'en faire profiter les jeunes gens de toutes les nations. Ils viennent de tous les points du globe : pendant la guerre mandchourienne, des Russes et des Japonais se sont rencontrés là, rapprochés par un même zèle et réconciliés un instant sur le terrain scientifique.
J'ai assisté à une de ces séances. Dans l'une des deux salles du laboratoire, entre les tables, où s'étalent les feuilles de tracés, et sur lesquelles les appareils, au premier signal, vont faire tourner leurs cylindres, une vingtaine d'auditeurs s'étaient assis en cercle autour du maître, sur des chaises de paille et des escabeaux : hommes et femmes, étudiants et professeurs de français à l'étranger, les uns très jeunes, les autres grisonnant déjà.
On procède d'abord au recensement linguistique,
car plusieurs assistants sont des « nouveaux ». Et M. Rousselot demande :
« Combien y a-t-il d'Allemands? Vous savez, j'appelle Allemand quiconque a pour langue maternelle l'allemand. De même pour le français. La linguistique doit ignorer les frontières de la politique. »
Là-dessus, les Autrichiens se sont joints aux Allemands : ils sont huit. Puis voici trois Anglaises, des Hollandais, un Hongrois, des Bulgares, des Polonais : presque toutes les pièces de l'échiquier européen.
La séance de lecture commence avec une professorin de Leipzig : une grosse femme un peu mûre, à la figure replète de chanoine, les yeux en fente, et coiffée d'un romanesque chapeau. Elle est émue — c'est la première fois! Au fait, sa prononciation est déplorable, et on a du mal à reconnaître les tirades de Don Sanche d'Aragon à travers ses zoi (soi) et ses foulez fous. A un moment donné, elle prononce faut-i{ia\ii-i\).
« Qui vous a appris à dire ainsi? » interrompt le maître.
L'Allemande cite le nom d'un phonéticien bien connu. M. Rousselot sourit :
« Oui, familièrement, il nous arrive de supprimer cet /, mais jamais quand nous lisons du Corneille. Pourquoi certains phonéticiens éprouvent-ils le besoin de faire de la réclame à la prononciation des concierges de Paris? »
On rit. Le maître a noté chemin faisant les défauts
de son élève. Tout à l'heure, on passera devant les appareils pour corriger la prononciation.
C'est maintenant le tour d'un jeune Hanovrien qui, lui, a subi la leçon des appareils. Aussi a-t-il perdu presque totalement son accent germanique. Sans doute il n'a pas encore la prononciation de la Comédie, mais c'est déjà un excellent français, dont plus d'un provincial pourrait se contenter.
Toutes les nationalités défilent. Le professeur encourage les efforts, note les derniers défauts à surveiller. Une Anglaise fait encore siffler le groupe tr\ un Bulgare appuie trop sur les atones finales. Quant aux débutants, ils vont s'exercer avec les appareils.
Quelquefois le procédé est très simple et on peut se passer d'instruments. M. Rousselot avise un Écossais, et lui demande :
« Dites a, lurliitutu. »
L'Écossais répète ou, iourloutouiou, sans pouvoir arriver à dire autre chose. Le son u n'existe pas dans sa langue.
« Vous entendez, nous dit le savant, ce jeune homme ne sait pas prononcer Vu. On dit souvent que les personnes de langue anglaise ne peuvent pas articuler correctement cette voyelle. Vous allez en juger. »
Et, se tournant vers l'Écossais, il reprend :
« Dites /, et tout en prononçant ce son, avancez les lèvres. »
L'Écossais suit ce conseil et il est très étonné luimême de voir que son i s'est ainsi métamorphosé en u. Ce n'était pas plus difficile : il suffisait de savoir
placer les lèvres et de faire la petite moue qi i amusait si fort M. Jourdain.
Généralement la correction exige plus de travail, surtout quand il s'agit, au préalable, de convaincre l'oreille, pour montrer aux Allemands, par exemple, qu'ils ne prononcent pas comme nous quand il:- disent pépé, foulez- fous, au lieu de bébé, voulez-vous. On se sert, dans ce dernier cas, du « cadran-indicatenr ». On place entre les lèvres une ampoule adaptée à \m tube qui, par l'intermédiaire d'une membrane, transmet le mouvement vibratoire, non plus à une plume inscrivant un tracé sur le cylindre — le procédé ne serait pas assez frappant — mais à une aiguille mobile sur un cadran. L'Allemand prononcera 6e6e, voulezvous; puis un Français fera après lui la même expérience avec une ampoule identique. L'étranger verra alors qu'il produit un déplacement de l'aiguillo, beaucoup plus considérable : il sera désormais convaincu qu'il prononce autrement que le Français, et il s'efforcera, en conséquence, par des exercices répétés à l'appareil, de diminuer la pression de ses lèvres jusqu'à ce que l'aiguille ait atteint la position voulue. Alors il prononcera correctement. La supériorité de cet instrument, c'est que l'élève peut se contrôler luimême et suppléer par la vue aux imperfections de l'ouïe. — Le « signal du larynx » dont j'ai parlé plus haut, permet aussi de montrer aux Allemands, qui s'exercent à parler français, la défectuosité de toute cette série consonantique. Quand un Français prononce un 6 ou un v, l'instrument, appuyé sur son
L'ANALYSE DES SONS i09
larynx, résonne, tandis qu'il reste muet si on l'applique sur la pomme d'Adam d'un Allemand, qui croit dire b ou v, et qui, en réalité, dit/) ou f. La démonstration est encore plus frappante, peut-être; mais cet appareil, qui montre le défaut, est — à l'opposé du précédent — impuissant à le corriger.
Nos voyelles nasales — an^ in, on, un — sont très difficiles à apprendre pour les étrangers. A cet effet, on introduit dans le nez des « olives », petites ampoules en caoutchouc prolongées par un tube de même substance, dont l'orifice est placé en face de la flamme d'une bougie. Toute la difficulté consiste, pour les étrangers, à soulever modérément le voile du palais, afin qu'une partie de l'air aspiré par les poumons sorte par les fosses nasales. La flamme sert de contrôle : elle oscille, dès que l'émission du son devient correcte.
Le palais artificiel a également un rôle pédagogique pour montrer le lieu d'articulation des voyelles et consonnes linguo-palatales^
Je n'énumérerai pas tous les appareils et procédés qui sont usités. Constatons seulement que si la phonétique expérimentale transforme les prononciations, si elle peut faire parler, au bout de peu de temps, un français très correct à des étrangers — et vice versa — elle ne saurait réaliser dans ce domaine la perfection intégrale. Je connais un phonéticien, originaire de la Suisse allemande, qui habite Paris depuis plus de
1, Rousselot, V enseignement de la prononciation par la vue (La Parole, 1901 à 1903).
vingt ans, et qui a commencé par s'appli({uer la méthode à lui-même pour la prononciation du français. Il a perdu tout « accent » germanique : c'est incontestable; tous les sons qu'il émet sont, à les détailler, très corrects et identiques à ceux des Parisiens. Mais Tensemble, la phrase donne uno autre impression à l'oreille. C'est une nuance indéfinissable et que les appareils ne peuvent saisir : on sent qu'on est en présence d'un étranger, sans qu'on puisse dire pourquoi. Différence de conformation dans les organes vocaux, selon toute vraisemblance : et cette différence-là est irréductible.
La phonétique expérimentale n'enseigne pas seulement à prononcer correctement les langues étrangères : elle rectifie encore, dans la langue maternelle, les vices de prononciation, de compte à demi, quelquefois, avec la chirurgie.
Elle intervient d'abord dans l'enseignement de la parole aux sourds-muets S auxquels on montre, par le raisonnement et par la vue, le mécanisme des sons, sans avoir besoin de recourir au sens atrophié de l'ouïe. Elle contribue aussi à rééduquer l'oreille et à développer les restes auditifs, après avoir étaljli des relations entre la hauteur des sons et les différents sons du langage.