‹ La langue française d'aujourd'hui; évolution, problèmes actuelsChapitre 19 sur 58 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le vêtement de la langue :

La question de l'orthographe.

La question de l'orthographe, à l'heure actuelle, se pose un peu partout, en Europe et en Amérique, avec une acuité différente. Elle a ses causes historiques, qu'il importe avant tout de dégager, afin de pouvoir envisager le problème sous son véritable aspect. Si Ton ignore l'histoire de la langue, il est impossible de ne pas commettre de lourdes erreurs d'argumentation. Aussi la réforme de l'orthographe — sur laquelle chacun a voulu dire son mot, en raisonnant souvent à contresens — est-elle une des questions qui ont fait dire et écrire le plus de sottises. Et cela, parce que la plupart des écrivains s'obstinent à méconnaître l'évolution des langues, et à attacher une importance exagérée à la graphie ^ L'orthographe, pure conven-

1. On n'y attachait jadis aucune importance. C'est seulement depuis la Restauration que l'orthographe devint un des signes conventionnels d'une bonne éducation. Victor Hugo est un des premiers écrivains qui ont eu souci d'écrire les mots comme le veut le dictionnaire. Sainte-Beuve renchérissait encore en déclarant que « l'orthographe, c'est le nécessaire pour quiconque écrit ». La superstition de l'orthographe atteignit son apogée vers la fin du second Empire.

tion, n'est que le vêtement extérieur des niots : elle est au langage ce que riiabillement est au corps.

A Tépoque — variable suivant les pays — où les langues modernes ont commencé à prendre conscience d'elles-mêmes et à acquérir le droit à l'écriture, les premiers scribes se sont efforcés d'em})loyer une orthographe phonétique, c'est-à-dire de rendre chaque son par une lettre et de n'employer qu'une lettre pour un son. A mesure que les langues évoluaient, l'orthographe se modifiait également, jusqu'au jour où vinrent les premiers grammairiens, qui, ignorant les évolutions linguistiques, prétendirent arrêter des règles immuables et fixer le langage, sous prétexte que de grands écrivains avaient écrit des œuvres remarquables dans une langue « définitive ». Mais les lois du langage n'obéissent pas à la férule des grammairiens. L'évolution continua, landis que l'orthographe restait inchangée. D'où aujourd'hui un écart souvent énorme entre le langtige et l'écriture qui le transcrit. Et non seulement la graphie de chaque langue est éminemment archaïque, mais encore elle est émaillée -de fantaisies burlesques, fausses pierres serties par le caprice trompeur des grammairiens.

Telle est l'histoire de toutes les orthographes. Une situation spéciale est faite au grec moderne : là, c'est la langue elle-même qui est torturée, dénature par l'écriture. M. Psichari, M. Pallis ont montré l'importance capitale pour la Grèce d'une réforme liiiguis-

tique, dont la question orthographique ne constitue que l'un des aspects.

La France est, avec FAngleterre, la nation occidentale la plus mal partagée sous le rappport de l'ortho- ^phe. C'est d'autant plus fâcheux que le français et Tangiais sont deux langues claires et simples, douées d'une grande force de diffusion. Malheureusement leur graphie ne peut que nuire à leur expansion. Qui s'en étonnerait, si l'on songe que l'orthographe française correspond à peu près, dans son ensemble, à la prononciation de la langue aux environs du xiii"' siècle. Joinville écrivait, exactement comme nous l'écrivons : « Il vint à moi et me tint ses deux mains »... — à part « deus » au lieu de « deux » *. Seulement il prononçait comme il écrivait et disait, en faisant sonner à peu près toutes les lettres, consonnes et diphtongues : « // vinnt a moï é me linnt séss déouss maïnns '. tandis que nous prononçons : il vint a moua é me tin se deu min. Au témoignage de l'écriture, la langue n'aurait pas changé : en réalité, quelle métamorphose

1. Encore n'est-ce pas un progrès, mais une pure bizarrerie dont je donne plus loin l'explication. Les projets de tous les réformistes nous proposent justement de revenir pour ce mot à l'orthographe de Joinville.

2. Ne voulant pas employer une notation phonétique — qui ne serait pas comprise par beaucoup de lecteurs, — je ne puis donner qu'une idée approximative de la prononciation à l'époque de Joinville. C'étaient nos ancêtres qui étaient logiques en prononçant toutes les lettres. La langue possédait alors Vi nasal (qui existe encore dans les patois du midi) et que le français transforma plus tard en in (voyelle nasale de è). L'u se prononçait ou dans les diphtongues, comme dans l'orthographe actuelle des félibres.

SOUS des apparences graphiques identiques 1 Depuis l'époque de Joinville, on n'a guère introduit que deux réformes importantes dans récriture : le change nent de oi en a/ dans monnaie, etc., et la suppression de Vs de besfe, teste, qui, opérée , dans l'écriture au XVIII'' siècle, était effective dans la langue depuis six cents ansl Les réformes orthographiques, on le voit, se sont toujours accomplies chez nous avec Une sage lenteur I En revanche, les « grands rhétoriqueurs » ont greffé sur la langue de nombreuses lettres parasites qui existent encore : changeant par exemple lais en legs, pois en poids, sur la foi de fausses étymologies * ; restituant à doit devenu doigt le g de digitum qui avait déjà disparu dans le latin vulgaire à l'époque où la langue des Romains pénétra en Gaule.

Comme le français, l'anglais a eu la double nalechance d'évoluer très rapidement au point de vue phonétique, et de voir son orthographe à peu près fixée il y a cinq ou six siècles, lorsque Chaucer fut proclamé « classique ». L'abîme qui sépare aujourd'hui la prononciation et la graphie ne paraît pas effrayer beaucoup la grande majorité des Anf lais, qui sont fort conservateurs et traditionnalistes. La réforme paraît encore moins probable qu'en Frrnce. Si elle s'opère, ce sera plutôt en Amérique; et pourtant, même dans ce pays d'initiative, elle rencontre de vives résistances. L'échec complet de la réfc rme

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