‹ La langue française d'aujourd'hui; évolution, problèmes actuelsChapitre 20 sur 58 · Voir l'explication de ces mots, p · texte numérisé non relu

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orthographique tentée en 1906, sous le patronage actif de M. Roosevelt, l'un des présidents les plus populaires qu'aient eus les États-Unis, est particulièrement symptomatique à cet égard.

L'espagnol et lallemand n'ont pas eu leur graphie fixée avant le xvi« siècle — l'époque de Cervantes et de Luther. L'évolution phonétique de ces deux langues est d'ailleurs assez lente, ce qui leur assure à l'heure actuelle une orthographe relativement satisfaisante. Souhaitons à 1' Académie de Madrid, qui prétend être la gardienne de la langue, de se montrer moins rebelle aux réformes que l'Académie française *. Quant à l'orthographe allemande, elle a été plusieurs fois améliorée : il y a une vingtaine d'années, notamment, on aémondétouteune frondaison exubérante et inutile d'/z et de lettres doubles. Les réformes orthographiques sont plus faciles à effectuer dans les langues où le besoin s'en fait le moins sentir : moins l'écart est grand entre la prononciation et la graphie, plus les modifications à apporter sont légères et susceptibles, par suite, d'être acceptées facilement par le public.

Les Italiens, qui peuvent lire sans apprentissage des écrivains de la fin du xiii^ siècle, comme Dante, connaissent peu les inconvénients d'une mauvaise

1. En Portugal, l'Académie de Lisbonne s'est refusée à toute réforme, mais de nombreux écrivains et de grands journaux emploient déjà l'orthographe simplifiée. L'Académie brésilienne vient d'adopter une réforme analogue {Le Réformiste, 15 avril 1908). — Une réforme orthographique a été effectuée dernièrement en Norvège avec facilité et a donné de bons résultats.

orthographe. Leur langue, encore si voisine du latin, n'a évolué que fort lentement à travers les siècles.

Les écoliers français ou anglais sont donc dans un état d'infériorité manifeste vis-à-vis de leurs voisins; tandis qu'ils passent des années à s'assimiler une orthographe burlesque, ceux-ci prennent de l'avance sur eux, en cultivant des connaissances rationnelles, qui meublent utilement le cerveau et développent l'intelligence : sciences, histoire, géographie, langues vivantes.

Il serait à souhaiter qu'on débarrassât le plus tôt possible nos écoles de ce cauchemar, et il faut savoir gré aux hommes — éducateurs, hommes de lettres ou linguistes — qui ont appelé l'attention sur la question, en ont montré l'importance, et ont lutté el luttent encore contre la cacographie actuelle.

Une mauvaise graphie est en outre pernicieuse pour la langue elle-même. A notre époque où J)eaucoup de mots s'apprennent et se transmettent par la voie du livre et du journal, les tares de l'orthographe contamineront fatalement la prononciation, en produisant par une inévitable réaction des altérations, des confusions regrettables. Passe encore lorsqu'on défigure ainsi des mots étrangers importés comme néologismes ^ : mais que penser d'une orthographe

i. Ci-dessus, pp. 77-78.

qui finit par dénaturer sa propre langue, — vêtement imprégné de germes morbides qui communique des maladies à un organisme sain?

On se met, par exemple, à prononcer des consonnes finales ou préfinales qui, les unes n'avaient jamais eu d'existence phonique, les autres étaient oralement tombées depuis des siècles : on ressuscite des morts du moyen âge, on donne une vie factice à des ombres grammaticales. Faut-il songer à l'influence des Méridionaux? Je n'y crois pas, devant l'intensité du phénomène dans la région parisienne, où l'on est bien plus porté à ridiculiser la prononciation des Méridionaux qu'à l'imiter. Il ne faut voir là qu'un excès de scrupule orthographique, l'intention de prononcer les mots comme ils s'écrivent*, alors que l'écriture n'est qu'une transcription de la parole. Mais la prononciation semble aujourd'hui de bien peu d'importance pour le public demi-lettré, tant la forme orthographique a de prestige à ses yeux ^ : ei chacun se demande chaque jour avec angoisse s'il ne commet pas de gros péchés de lèse-grammaire en négligeant, dans sa parole, quelqu'une de ces lettres augustes qui font le plus bel ornement de nos mots.

Nos ancêtres avaient changé lais en legs^ mais ils

1. L'intention, au fond, est bonne en soi, et les mots devraient en effet se prononcer comme ils s'écrivent — s'ils s'écrivaient comme ils se prononcent. Le bon sens populaire lui-même, on le voit, prononce ainsi la condamnation de notre orthographe.

2. En voici peut-être une raison : c'est que l'orthographe de la langue est fixe et unique dans toutes les publications imprimées (à l'exception des rares organes réformistes) : au contraire, la prononciation varie d'un individu à Tautre, surtout à Paris.

continuaient à dire le : de nos jours, lèg est courant; certains même commencent à faire sonner Vs final! On a longtemps écrit respect en prononçant respè : aujourd'hui le respèque, ridiculisé par Daudet, n'est plus propre à Tarascon et s'est insinué à Paris. Dompeter commence à sévir ^ Combien de gens, dans toute la France du Nord, font entendre le t final de août^ et de juillets C'est au point que j'ai vu des hommes du peuple écrire Juillet te. Cette fois, c'était un choc en retour de la prononciation sur 1 orthographe. Il reste fort peu de puristes aujourd'hui pour dire 6m {but).

Dans les noms propres, c'est pis encore. A Paris surtout, il devient de bon ton de faire sonner toutes les lettres. Parfois, c'est pour éviter une homonymie fâcheuse; souvent, c'est par pur pédantisme, généralement inconscient. Si vous allez voir quelqu'un qui s'appelle Poux ou Choux ayez bien soin de dire Monsieur Pouks ou Monsieur Chouks^ sinon vous risquerez fort de le froisser. Les Arnould se font appeler ^rno«/c/e (autrefois : Arnou), Gounod ôeYieni Gounode (comme tous les noms propres od ^ prononcés ô dans l'Est, leur pays d'origine) ; le z final dans les noms les plus français résonne comme si l'on dénommait le plus espagnol des caballeros ^, et

1. Le p, dans l'histoire de ce mot, n'a jamais eu d'existence verbale : le latin domitare a donné directement le vieux français douter.

2. Il est vraisemblable que l'abondance, de plus en plus grande, des noms propres étrangers, dans lesquels on prononce les finales, a contribué à produire ce phénomène.

tel qui dira vouzavé = vous avez, prononce Lepèze dès qu'il s'agit de M. Lepez^ parce qu'il a vu une majuscule. Je me rappelle encore l'étonnement des Charlrains au procès Brierre, en entendant le défenseur de l'inculpé, M® Comby, prononcer — comme le faisaient tous les Parisiens — M™® Desstass (Destas) K Et cependant, pour la même orthographe « des tas », on dit dé ta. Personne, à Paris, n'avait fait évidemment ce rapprochement.

La conservation de graphies archaïques fait ressusciter de nos jours des prononciations disparues depuis longtemps. L'a d'août était tombé dès l'époque de La Fontaine ^ : certains le prononcent aujourd'hui ^ Dans quelques provinces, on a conservé la prononciation correcte de Noël en disant nouai (en une syllabe comme pouale = poêle (f.), mot dont l'histoire phonétique est analogue *) : pour le premier mot, on est revenu, en bon français, à la prononciation du xir siècle, le jour où un grammairien a eu la fantaisie de surmonter l'e d'un tréma.

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