‹ La langue française d'aujourd'hui; évolution, problèmes actuelsChapitre 3 sur 58 · Voir ci-dessous, IV* partie, ch, ii · texte numérisé non relu

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et souvent passionnés, pour la plus grande joie des maîtres, qui préfèrent un petit cénacle d'initiés à une foule de profanes.

Quels sont les principes directeurs de cet enseignement? Dans quel sens oriente-ton Tactivité des étudiants et des chercheurs qui ont la noble ambition d'approfondir les mystères encore obscurs de notre langue? Quelle conception, en un mot, les maîtres actuels de la linguistique se font-ils du français?

La science moderne s'écarte de plus en plus des doctrines des anciens grammairiens qui, préoccupés surtout de littérature et n'envisageant une langue que comme un moyen littéraire, ont transmis la plupart de leurs idées aux écrivains contemporains. D'où, à l'heure actuelle, entre linguistes et littérateurs, des antinomies assez vives, qui sont souvent des malentendus résultant d'un isolement respectif : les deux conceptions opposées ont généralement leur raison d'être, voire leur nécessité, suivant le domaine dans lequel elles s'exercent.

Deux principes connexes dominent aujourd'hui la science du langage. Ils constituent également les idées directrices de ce petit volume, où je m'efforcerai, à chaque occasion, d'en montrer la vérité et l'exactitude, et de les inculquer dans l'esprit du public. A leur lumière s'éclairent tous les problèmes de la linguistique contemporaine susceptibles d'intéresser l'opinion : avec ce guide scientifique et certain, la solution s'impose presque toujours, nette, logique, et satisfaisante pour l'esprit.

Le rôle du linguiste est de constater les faits, non de les apprécier, encore moins de chercher à les influencer.

Une langue est en perpétuelle évolution; elle change constamment, et ne se fixe à aucun moment de son histoire.

Les anciens grammairiens prétendaient sans cesse régenter on « corriger » le langage, dans le but de le perfectionner. Les linguistes actuels l'étudient en savants, en observateurs impartiaux, en naturalistes qui dissèquent, analysent et recherchent les causes. Tout phénomène qui existe a sa raison d'être et mérite, au même titre que les autres, d'être étudié : il ne s'agit, pour eux, ni de louer ni de blâmer des faits, mais de déterminer les conditions dans lesquelles ils se sont produits.

Arsène Darmesteter, qui professait cette opinion, déduisait de ces prémisses les conclusions extrêmes. Il estimait que pour un indigène, il n'y a pas de locution vicieuse, et qu'un Parisien de Paris, de parents parisiens, quel que soit le rang social auquel il appartienne, parle français par définition : le français n'existe que parce qu'il le parle, et tel qu'il le parle. Un de ses amis lui demandait un jour si tel mot, dont il se servait, était français :

« De quelle province êtes-vous? lui demanda Darmesteter.

— De l'Ile de France.

— Alors le mot est sûrement français. » Malherbe, qui était cependant un puriste raffmé,

n'allait-il pas se documenter sur la langue auprès des crocheteurs du port Saint-Jean, estimant avec raison que des enfants de Paris, même du peuple, parlaient mieux le français qu'un Normand, fût-il gentilhomme? Le grammairien qui veut corriger le langage d'un Français de Paris, ressemble fort au psychologue qui déclarerait à une personne éprouvant une sensation agréable, que cette sensation est douloureuse, et qui s'efforcerait de le lui démontrer.

Sans aller aussi loin, il est indubitable que tous les phénomènes linguistiques ont leur raison d'être, et que les locutions dites vicieuses ne sont pas formées suivant d'autres procédés que celles de la langue classique.

Pour prendre un exemple, voici l'expression populaire je m'en rappelle. Littérateur ou grammairien se contentera de jeter l'anathème, et... il passera, après avoir dit, comme Philaminte et Bélise :

— Quel solécisme horrible !

— En voilà pour tuer une oreille sensible!

Le linguiste, lui, s'arrêtera et examinera : fût-il en présence d'un monstre (même au sens scientifique du mot), il n'a pas le droit de reculer, caries phénomènes tératologiques ne sauraient être négligés par les savants. Mais il n'en est rien : le peuple ne dit pas je m'en rappelle pour le plaisir de faire un solécisme et de taquiner l'Académie. Il obéit à une analogie très claire, qui change je me le rappelle en je m'en rappelle, sous l'influence évidente de je m'en souviens. Cette

analogie a même été précipitée par une nécessité sémantique, car si on peut direye me souviens de vous^ on ne peut former la même locution avec je me rappelle employé transitivement. Il était donc fatal que, au moment où se rappeler l'emportait peu à peu sur se souvenir dans la langue populaire, on fît inconsciemment appel à une construction capable de s'adapter à tous les besoins syntactiques. Solécisme sans doute, mais ni plus ni moins grave que celui qu'on commit il y a quelques siècles lorsqu'on substituaje m'er souviens à il m'en souvient. La linguistique prouve ainsi que toutes les transformations syntactiques ont été, à l'origine, des solécismes.

Est-ce à dire que les littérateurs et l'Académie française aient tort? Nullement, s'ils restent dans leur rôle. A eux de définir le langage de la bonne société, d'imposer un stage plus ou moins long aux néologismes de tout genre et de toute origine, à admettre dans la langue littéraire ou à en exclure telles expressions ou tels mots qu'il leur plaira : tnais ils ne sauraient, sans excéder leurs droits, nier l'existence des faits ou méconnaître la raison d'être des phénomènes linguistiques. L'Académie gardienne de la langue? soit, si l'on entend ainsi la langue littéraire, la langue du bon ton. Mais que l'Acadomie reconnaisse en revanche son incompétence linguistique. En admettant même que les quarante Immortels écrivent tous à merveille la langue française, est-ce une raison, parce qu'un ouvrier connaît par la pratique le maniement d'une machine et la fait fonc-

INTRODUCTION li

tionner excellemment, pour qu'il sache par là même, sans l'avoir appris, comment elle est constituée, comment elle a été fabriquée, quelle est sa raison d'être, le principe de son mécanisme?

Le rôle des littérateurs est de faire de l'art, en utilisant pour le mieux la langue parlée et vivante de leur époque, en faisant un choix dans ses mots et ses expressions, pour l'adapter, selon leurs conceptions personnelles, à une fin esthétique. Et voilà pourquoi les linguistes ne sauraient prendre pour type d'un idiome la langue des littérateurs qui est nécessairement individuelle, et — scientifiquement parlant — en partie artificielle.

La linguistique moderne — à une ou deux exceptions près, parmi lesquelles figure M. Bréal — ne croit pas au progrès des langues : pour elle, il y a évolution continue, mais non progrès. Le patois, à ses yeux, a un intérêt aussi grand que la langue littéraire, car il présente un système grammatical aussi régulier et aussi complexe. — Elle observe parfois des phénomènes indéniables de décadence, lorsqu'un patois, par exemple, est contaminé par une langue littéraire, ou lorsqu'une langue, comme le français moderne, a subi à une époque donnée, l'invasion brutale et hétérogène de mots savants et de mots étrangers peu ou point assimilés. La plupart des romanistes s'accordent à considérer la langue actuelle comme bien inférieure — linguistiquement — au français du xii^ siècle, qui présentait une pureté, une régularité, une harmonie remarquables.

Naturellement les littérateurs se placent et do vent se placer à un point de vue tout différent. Littérairement, le français a progressé, sans conteste, d( puis le moyen âge, sll a démérité aux yeux des linguistes. Les écrivains Tout amélioré comme instrument de pensée, ainsi que les contemporains d'Ennius avjiient perfectionné le latin.

Encore doivent-ils, même à cet égard, se montrer réservés et modestes. Beaucoup de tentatives des grammairiens pour améliorer la langue, ont en un effet diamétralement opposé. Et puis vraiment a-t-on progressé depuis le grec de Platon et de Pindare? Oserait-on même affirmer que la langue de Rosi and soit littérairement supérieure à la langue de Corneille ou de Racine? Cela doit nous rendre modestes.

Toute question littéraire mise à part, les linguistes donnent le pas à la langue pariée sur la langue écrite, qui n'est que Fexpression, la transcription plus ou moinsi mparfaite de la première. Ce sont des auditifs. Les littérateurs, au contraire, son,, et deviennent de plus en plus des visuels : faute d'avoir reçu une éducation linguistique, ils s'hypnotisent trop souvent sur l'aspect graphique des mots, si fréquemment illogique et fantaisiste; ils semblent oublier qu'un beau vers, une belle phrase doit, avant tout, bien sonner à l'oreille, et que sa physionomie écrite devrait nous être complètement inditTérente.

De là l'origine des vives polémiques qui ont éclaté à propos de la trop fameuFe réforme de l'ortlio-

graphe * : c'est là que le malentendu a atteint sa plus grande acuité. Toujours isolés de la foule, les linguistes, pour la plupart, n'ont pas daigné expliquer au public, même au public lettré, la nature et le but de leur réforme : faut-il s'étonner si on ne l'a pas comprise, et si on a travesti leur opinion?

On les a accusés de vouloir torturer et défigurer la langue, suivant des idées a priori. Rien n'est plus faux. Les maîtres de la Sorbonne et les « chartistes » ont le plus grand respect pour la langue française, sinon toujours pour son orthographe, et ils n'hésitent pas à rabrouer les jeunes irrespectueux qui traiteraient volontiers Bossuet de « vieille perruque ». Même la nouvelle école serait plutôt portée à exagérer ce respect qu'à l'amoindrir. N'a-t-elle pas derrière elle l'expérience malheureuse de tant de grammairiens qui, depuis trois siècles, sous prétexte de corriger, de réglementer, de perfectionner le français, n'ont souvent abouti qu'à fausser quelque rouage de ce merveilleux mécanisme?

Loin d'être des révolutionnaires, comme on se le figure trop souvent, les linguistes sont avant tout des conservateurs; ce sont même parfois des réactionnaires, au sens propre du mot, puisque, dans la réforme qu'ils préconisaient, leur intention était précisément de rendre à la physionomie de la langue sa pureté ancienne. Mais la réforme était si radicale qu'elle

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