‹ La langue française d'aujourd'hui; évolution, problèmes actuelsChapitre 22 sur 58 · A la Comédie-Française on prononce encore désir {(Tzir · texte numérisé non relu

A la Comédie-Française on prononce encore désir {(Tzir

2. Je ne connais qu'un cas — tout différent — où le peuple de la région parisienne prononce une consonne double, formée par la réunion de la consonne finale d'un mot et l'initiale du mot suivant : c'est il l'a, qui, coupé i ll'a (le peuple disant i vient), donne par analogie je ll'ai, tu ll'as, etc.

unanimes contre les chinoiseries artificielles, inventées de toutes pièces par des grammairiens ingi nieux, et qui n'avaient que des rapports fort lointains avec la syntaxe. Il y a quinze ans à peine, les écrivains se moquaient volontiers des règles grammaticales. M. Anatole France affectait pour rorthograi)he un beau dédain de gentilhomme du Grand Siècle : il répétait que c'était aux protes à corriger les fautes de la copie; il ne s'abaissait pas pour lui, à une besogne de typographe... Les temps sont aujourd'hui bien changés, et les écrivains de la nouvelle école, qui se sont faits les champions de l'idolâtrie orthographique, en remontreraient, sous le rapport du pédantisme, aux grammairiens les plus « vieux jeu ».

Un premier coup de hache fut cependant donné dans le maquis de l'orthographe par l'arrùlé du 26 février 1901, dû à M. Leygues, alors ministre de rinstruction publique. En instituant des « tolérances » dans les examens pour un grand nombre de « règles » reconnues artificielles et fantaisistes, l'arrêté portait un coup mortel à de nombreux illogismes qui faisaient le désespoir des écoliers et absorbaient le meilleur de leur temps au détriment d'une étude rationnelle du français ^ .

Et pourtant on avait vu mieux encore trente ans

1. L'arrêté touche en deux ou trois points à la syntaxe profonde de la langue, et il se montre très hardi — bien plus que le rapport Paul Meyer — en autorisant, par exemple, il faudrait qu'il vienne (Cf. ci-dessus, p. 46). — 11 consacre encore inconsciemment quelques archaïsmes, devenus complètement hors < l'usage, comme « une lettre franche de port », locution qui est tt ut bon-

LE VÊTEMENT DE LA LAlilGUE. L'ORTHOGRAPHE 127

plus tôt! A l'heure où la majorité des écrivains s'efforcent de réhabiliter le culte de Torthographe, il n'est pas inutile de rappeler quelle fut jadis sa tyrannie et combien elle était belle sous FEmpire.

J'ai retrouvé une vieille « grammaire syntaxique », qui était destinée aux instituteurs, et qui eut beaucoup de succès voici une quarantaine d'années. Elle est bien amusante à feuilleter aujourd'hui, car elle date d'une époque où l'on avait, non pas même le respect, mais la superstition de l'orthographe. Chaque auteur s'ingéniait à raffiner sur les règles — ces fameuses règles tant vénérées, qu'aujourd'hui nous traitons irrévérencieusement de « chinoiseries », — et renchérissait à plaisir en distinguo^ en complications, en subtilités grammaticales.

On frémit en pensant que les instituteurs de 1865 avaient pour mission de faire ingurgiter à nos pères les 360 pages indigestes de ce volume, bourré de préceptes et de citations. L'auteur, un ancien directeur d'École normale, Adrien Guerrier de Haupt, était d'ailleurs un homme intelligent; mais il ne pouvait échapper à la mentalité qui dominait dans les milieux universitaires de l'époque.

n avait eu l'idée judicieuse d'extraire les règles syntaxiques des œuvres de nos grands écrivains clas-

nement, aujourd'hui, du vieux français. Les grammairiens, qui se copient les uns les autres, ne s'occupent guère de ce qui se passe autour d'eux : mais peut-on oublier qu'il existe des timbres-poste depuis soixante ans! (Cf. Remy de Gourmont, Le problème du style, pp. 244 et suiv., où l'auteur a signalé quelques imperfections de l'arrêté).

siques. Mais au lieu de reconnaître que ceux-ci attachaient fort peu d'importance à l'orthographe, et mettaient ou supprimaient souvent les s au petit bonheur, il s'ingéniait à trouver les motifs imaginaires de différences dues au hasard, où les auteurs n'avaient pas vu malice.

L'emploi de la négation ne, entre autres, lui avait mis l'esprit à la torture. Il n'a pas établi moins de neuf « règles » et dix « exceptions », du genre de celle-ci : « après douter on emploie /ze, à moins qu'on n'exprime une vérité éternelle ». Et voilà ce qu'on appelait de la syntaxe en 1865!

Nous avons tous appris la règle à'amour masculin au singulier et féminin au pluriel. En 1865, c'était beaucoup plus compliqué. Je cite textuellement — le passage en vaut la peine :

« Amour, dans son acception la plus générale, est masculin tant au singulier qu'au pluriel. Désignant la passion d'un sexe pour l'autre, il est du masculin au singulier et du féminin au pluriel... Il est du féminin au singulier, lorsqu'il désigne l'affectiori d'une personne pour une autre... Il est masculin au pluriel, lorsqu'il est pris dans le sens de passion. »

On se demande comment les pauvres écoliers pouvaient se retrouver dans cet inextricable labyrinthe. Si les grammairiens d'alors avaient connu un peu l'histoire de notre langue, ils auraient simplement rappelé qu'amour avait été primitivement féminin, et que, après une assez longue période de flottement, le genre masculin l'avait peu à peu emporté. Hais on

avait encore le préjugé de l'immobilité du langage : on ne se doutait pas qu'il pût évoluer; et les contemporains de Napoléon III s'imaginaient de bonne foi parler une langue identique à celle de Racine.

Quant aux pluriels des noms propres, c'était un véritable poème de subtilités. On disait deux Télémaque, sans s, parce que c'est le nom de l'œuvre, et : deux Fénelons, avec s, parce que c'est le nom de l'auteur. Encore dans ce dernier cas faut-il supprimer l's si les deux exemplaires ne sont pas de la même édition! Après cette chinoiserie-là, je crois qu'on peut tirer l'échelle.

Et voilà comment, en croyant faire de la syntaxe, on se complaisait dans un byzantinisme orthographique, absolument stérile, et sans rapport avec l'organisme vivant de la langue.

Si la réforme de M. Leygues, en 1901 fut acceptée sans trop de protestations, il en alla autrement lorsque M. Chaumié, voulant continuer et généraliser l'œuvre de son prédécesseur, nomma, en 1904, une commission pour la réforme de l'orthographe, qui comptait parmi ses membres les romanistes français les plus distingués, tels que MM. Paul Meyer et Antoine Thomas *.

Le projet très remarquable, élaboré par le rappor-

1. Elle comprenait aussi, toutefois, quelques membres d'une compétence plus discutable.

A. Dauzàt. — Langue française d'aujourd'hui. ' 9

teur, M. Paul Meyer, fut alors soumis à FAc; demie française. Ici apparaît une erreur de tactique qii contribua pour une grande part à l'échec de la réforme. L'Académie n'avait pas été consultée à propos de la réforme de 1901 ; elle avait été tenue à l'écart lors de la nomination de la commission, qui opéra en dehors d'elle avec assez de mystère. Cette compagnie qui se croit — à tort ou à raison — la gardienne de la langue, se froissa de ce qu'elle considérait comme un manque d'égards à son endroit, et riposta en rejetant la plupart des conclusions de la commission, à pari quelques concessions de détail. Certes l'Académi 3 française n'a pas une compétence suffisante pour régler à elle seule, à l'heure actuelle, des questions qui touchent à la linguistique : depuis la mort de (iaston Paris, aucun de ses membres ne peut se vanler de connaître scientifiquement l'histoire de la langue française. C'est donc bien à la Sorbonne et non à l'Académie, aux linguistes et non aux hommes de lettres qu'il appartient de tracer le programme de la réforme orthographique. Il ne faut pas oublier cependant que l'Académie représente, même à l'heure actuelle, une puissance morale et littéraire considérable, et qu'il était imprudent, de la part des réformateurs, de se l'aliéner. Aux yeux de beaucoup de Français — de la majorité peut-être — elle reste la a gardienne de la langue» : préjugé si l'on veui, mais c'est là un fait avec lequel il faut compter. On a eu tort de ne pas y songer — ou d'y songer trop tard. Pour mettre d'accord l'Académie et la commission

ministérielle, M. Briand, alors ministre de l'Instruction publique, chargea un autre romaniste, M. Brunot, professeur à la Faculté des lettres de Paris, d'élaborer un projet transactionnel, qui, dans la pensée de tous, devait avoir une sanction. Il est fâcheux que la [campagne, généralement injuste et violente, qui fut menée contre la réforme, pourtant si judicieuse et si modérée, préconisée par M. Brunot, ait fait revenir M. Briand à d'autres sentiments.

Après la lecture du rapport de M. Bi'unot, le Ministre avait vivement félicité l'éminent philologue, en promettant de saisir prochainement de ses conclusions le Conseil supérieur de Tlnstruction publique. Mais les sessions du Conseil supérieur se sont succédé, sans qu'il ail jamais été question de discuter le projet, enterré — ont dit ses adversaires — « avec élégance ».

La réforme, pour le moment, a donc échoué. Mais du moins elle n'a pas été condamnée publiquement et ne pouvait pas l'être : les objections de ses adversaires étaient si faibles! Le détour qui a été pris prouve, mieux encore que les meilleurs arguments, le bien fondé et l'opportunité de la réforme.

Cet avortement est d'autant plus regrettable que le projet, dans sa partie technique, avait été élaboré avec compétence et consciencieusement mis au point. Le rapport de M. Brunot, qui a été publié, n'était rien moins que révolutionnaire (à part une ou deux réserves de détail). Fort sagement, son auteur était resté un peu en deçà des conclusions de M. Paul Meyer, pour

ne pas eflFaroucher Fopinion, et avait borné son oeuvre à sarcler les mauvaises herbes de notre orthographe, sans chercher à faire du phonétisme (simplification des lettres doubles, suppression des lettres parasites, des chinoiseries syntactiques qui re-taient encore, etc.).

Malheureusement, comme je le montrerai plus loin, la manière d'appliquer la réforme que prcposait M. Brunot, était défectueuse, et devait soulever de légitimes protestations.

Une partie tout au moins du public est, à 1 heure actuelle, beaucoup mieux préparée à la réforiiie que vingt ans auparavant. On n'a pas assez ren arqué l'attitude prise dans ce débat par lesinstituteur<, dgnt le concours était précieux, puisque ce sont eux qui enseignent aux enfants à écrire leur langue. Jadis ridée seule d'une telle réforme scandalisait les vieux maîtres, qui avaient divinisé l'orthographe : ils la plaçaient sur un piédestal si haut qu'il leur semblait sacrilège de toucher à leur idole. C'était répo({ue où la dictée constituait à elle seule près de la moitié de l'enseignement primaire et où l'on s'imaginait encore qu'apprendre l'orthographe c'était apprendre le français.

Aujourd'hui l'opinion du corps enseignant esi complètement retournée : toutes les revues pédago;(iques des instituteurs — à de rares exceptions près — ont

vigoureusement rompu des lances en faveur de la réforme ; de nombreuses Amicales ont émis des vœux dans ce sens. Mieux avertis et plus instruits que leurs devanciers, les maîtres ont compris l'intérêt intellectuel et démocratique de la question de Torthographe, qui a une importance pédagogique considérable. Ils savent, mieux que personne, le temps perdu par les écoliers pour apprendre les complications d'une graphie illogique : car, parmi ses « règles », les unes sont purement arbitraires et dues à des caprices de grammairiens ; les autres reposent sur des évolutions anciennes, et ont leur explication dans l'histoire de la langue, dont les écoliers ne possèdent aucune notion. L'apprentissage, si long et si laborieux, de notre orthographe, constitue donc une gymnastique de mémoire absolument stérile, qui empêche de développer d'autres connaissances plus utiles, et qui ne contribue même pas — puisqu'elle est illogique — à former l'esprit.

Par contre, une évolution" en sens inverse s'était produite chez une grande partie des écrivains. Ceuxci, à vrai dire, passent encore condamnation sur la suppression des dernières « chinoiseries » pseudosyntactiques. Mais où leurs attaques deviennent vives, c'est lorsqu'il s'agit de modifier l'orthographe de certains pluriels, et surtout des « mots d'usage ». Ils accusent les réformateurs d'altérer la physionomie des mots, de vouloir défigurer le français.

On n'a pas compris l'esprit de la réforme. Et certaines critiques portent tellement à Çaux qu'on se

demande si leurs auteurs ont lu même les conclusions des rapports incriminés.

Les adversaires de la réforme ont protesté au nom de la tradition linguistique et de Tétymologie. Singulière prétention de la part de littérateurs qui ignorent le premier mot de la phonétique et de la science étymologique! Le même homme qui s'estimerait ridicule de vouloir en remontrer à un chimiste ou à un physicien sur les matières de sa spt'cialité, croit de bonne foi — parce qu'il se rappelle q lelques mots de latin — résoudre d'intuition, d'inspiration, des problèmes linguistiques depuis longtemps élucidés par les savants. M. Paul Adam n'a-l-il pas écrit gravement que si hominem est devenu homme^ c'est « sans doute » parce que les scribes ont confondu, avec un m les jambages de 1'/ et de Vn î C'est ainsi que jadis Ménage tirait haricot de faha, en déclarant qu'on avait dû dire fabaricus, puis faharicotus, aricotus et haricot. Ce qui était excusable du temps de Ménage ne l'est plus aujourd'hui : personne ne devrait ignorer qu'il existe une science linguistique, et que les lois de la phonétique ont la même rigueur et la même certitude que les lois de la physique ou de la chimie.

Les philologues, en linguistique, sont éminemment conservateurs. Qui donc, plus qu'eux, aurait le souci et le respect d'une tradition dont ils connaissent,

jusque dans ses secrets, révolution et la raison d'être? L'orthographe moderne et traditionnaliste des mots ne présente-t-elle pas à leurs yeux, en réduction, tout le mécanisme merveilleux et délicat de la transformation régulière et progressive des sons, depuis le latin vulgaire jusqu'au français du xx^ siècle? Pour qui la physionomie graphique des mots serait-elle évocatrice, sinon pour eux, aux yeux de qui elle a une signification autrement précise et précieuse que pour les littérateurs?

Les romanistes, nous proposer une orthographe phonétique? On peut être rassuré à cet égard. L'orthographe phonétique existe (il y a même plusieurs systèmes) ; elle est usitée dans les travaux linguistiques, auxquels elle est absolument nécessaire pour la transcription précise des sons, comme les formules chimiques pour la nomenclature scientifique des corps. Mais jamais on ne la proposera à Tusage courant, pour bien des motifs, dont deux seuls sont dirimants : elle est infiniment trop complexe, ne fût-ce qu'au point de vue typographique, et, par sa définition même, elle varie, comme les sons qu'elle représente, d'un individu à l'autre.

La réforme orthographique qui avait été élaborée, avait tout au contraire pour but — on ne l'a pas assez répété — de respecter la tradition linguistique et de la restaurer là où elle a été altérée. On voulait débarrasser les mots des vêtements d'arlequin dont la Renaissance — qui croyait, de bonne foi, habiller le français à la mode grecque et latine — les affubla

à tort et à travers. Parce qu'au ^^vi® siècle des grammairiens mal informés, sur la foi de fausses étymologies ou d'analogies mal interprétées, se sont audacieusement livrés sur les mots français aux opérations chirurgicales les plus extravagantes, — scalpant ceux-ci, amputant ceux-là, pour leur ajouter un faux nez ou un membre postiche, — doit-on éternel] ament respecter des fantaisies barbares, et conserver des monstres historiques et linguistiques? Quaiid les écrivains invoquent la tradition, ils ne songent cu'aux trois derniers siècles : la tradition plus que millénaire, qui relie Tépoque gallo-romaine à la Renaissance, n'est pourtant pas une quantité négligeable. D'ailleurs pour être respectable et respectée, la tradition doit être rationnelle, et non point basée sur des caprices individuels qu'étayaient de grossières erreurs.

La réforme proposée simplifiait, par exemple, les consonnes doubles. Les consonnes doubles du latin se sont toutes unifiées en Gaule dès le vu® sièc'e. Le moyen âge ne les a donc pas connues. La Rc naissance, en souvenir du latin, a redoublé, au petil bonheur, certaines lettres dans l'orthographe de certains mots : tandis qu'on gardait achète, on chargeait jète en jette en face de Jetons; on conservait chiriot, tout en redoublant Vr de charron, charrette etc. Mais l'ancienne prononciation traditionnelle a pe sisté jusqu'à notre époque, où Ton s'est mis, dans certains milieux, à faire sonner les lettres doubles sous l'influence de l'écriture : habitude fâcheuse, à

laquelle un changement orthographique couperait court.

Le remplacement par s de Vx des pluriels et de certaines finales (faix, faux, etc.) n'était pas moins satisfaisant. L'origine de cet x est assez curieuse. Dans de nombreux manuscrits, vers la fin du moyen âge, Vx final était un signe graphique qui équivalait à Ms : on écrivait chevax tout en prononçant chevaus (au = aou). Plus tard, on perdit le sens de cette notation, et on garda l'a:; en rétablissant Vu. Tandis que l'ancien s était conservé dans certaines finales, Vx s'installait, au hasard, dans d'autres. Il n'y a aucune explication rationnelle, ni historique ni linguistique, du caprice qui a divisé en deux séries les mots en ow, et nous fait écrire des choux d'une part, des cous de l'autre. Il faudrait se féliciter de voir disparaître cet illogisme, suivant l'exemple que M. Clédat, doyen de la Faculté des lettres de Lyon, a donné depuis longtemps dans sa Revue de Philologie française.

Et les mots isolés? Si la présence du g est déplacée dans doigt, — dont l'ancêtre digitum avait perdu son g dès le latin vulgaire, et se prononçait ditum lorsqu'il fut introduit dans les Gaules, — que dire de legs et de poids que de maladroits étymologistes ont défigurés? Le premier était lais au moyen âge (substantif verbal de laisser : ce qu'on laisse en mourant). Par un de ces coups de baguette magique, dont les « grands rhétoriqueurs » avaient le secret, on l'a métamorphosé en legs, pour le rapprocher du

latin legatum, avec lequel — est-il besoin de le dire? — il n'avait aucune accointance. Quant à poids, on lui fit présent de son c?, comme héritage tardif de pondus, dont on s'imagina qu'il était le descendant. Singulière époque où les grammairiens dénaturaient les mots selon leurs fantaisies étymologiques! Or pondus avait disparu en latin vulgaire; et poids, écrit peis, puis pois au moyen âge, vient de pensum (participe passé substantivé de pendere : ce qui est pesé), comme l'italien joeso, et le provençal />es.

Il est temps de rendre à ces mots — et à d'autres encore — leur physionomie normale, et de les délivrer du martyre orthographique qui les a trop longtemps torturés. Sans doute, on pourra créer ainsi quelques nouveaux homonymes graphiques : mais du moment que ces mots, déjà homonymes à l'audition, ne sont pas sujets à confusion dans la langue parlée, pourquoi en serait-il autrement dans la langue écrite? A la rigueur, si l'on veut continuer à les différencier, on pourrait songer à des signes diacritiques, les accents par exemple, qui ort une valeur purement conventionnelle.

Les h et les y des mots savants seraient étyirologiquement défendables si, ici encore, on n'était en présence de l'irrégularité la plus désordonnée. Du moment qu'on a renoncé à crystal, pourquoi conserver analyse, puisque la voyelle, dans les deux cas, représente un u grec? De même pour les groupes ph, th; et de plus, n'est-il pas illogique, somme toute, de représenter par deux lettres le o ou le 6? Nous

n'avons plus les mêmes raisons que les Latins qui, par la notation ph^ th, entendaient figurer une aspiration qui existait dans leur prononciation. Depuis longtemps les Espagnols, les Italiens surtout se sont engagés dans cette voie *. Pourquoi ipnotico semblet-il tout naturel, tandis q\ï ipnotique est déclaré barbare? Vérité en deçà des Alpes, erreur au delà!

Une objection, assez spécieuse de prime abord, mais qui ne résiste pas à Texamen — et qui a fait sourire les romanistes — a été présentée par Berthelot dans un article publié peu avant sa mort, et qui eut alors quelque retentissement^. Un savant comme Berthelot n'a eu garde de nier l'évolution des langues; mais, plus au courant des problèmes de la chimie que de l'histoire de la linguistique, il a lancé cet extraordinaire paradoxe : les philologues voudraient précipiter l'évolution du français, et faire évoluer l'orthographe plus vite que la langue! C'est exactement le contraire qui est vrai. J'ai déjà eu l'occasion de montrer que les efforts des grammairiens se sont toujours exercés dans un sens archaïque et conservateur. Quant à l'orthographe du français, à part l'adjonction de lettres parasites qui ne signifient rien, j'ai dit comment elle est restée figée, depuis le

1. Le portugais, au contraire, est resté, comme le français, fidèle à Vh. (Voir cependant ci-dessus, p. 119, n. 1.)

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