‹ La langue française d'aujourd'hui; évolution, problèmes actuelsChapitre 26 sur 58 · La République française, 14 octobre · texte numérisé non relu

La République française, 14 octobre

retraite. Une commission, réunie spécialemeni dans ce but au ministère de l'Intérieur, a décidé de ne pas donner suite au projet. De nouvelles instructions officieuses ont été envoyées dans ce sens, par 1 intermédiaire des préfets, aux archivistes départementaux qui ont été priés de ne pas continuer les travaux qu'ils avaient pu entreprendre dans cette voie.

Il est même curieux de constater que des membres de l'enseignement supérieur, partisans en principe de la réforme orthographique, ont opiné pour le stalu quo en matière de noms de lieux. Ils ont pensé qu il fallait sérier les questions, et se borner, pour le moment, à l'orthographe usuelle, afin de ne pas bouleverser à la fois toutes les habitudes du public.

Battus de ce côté, les réformateurs essayèrent d'un autre moyen.

« Une réforme de ce genre, écrivait encore M. A. Thomas dans la lettre citée plus haut, ne me s( mble pouvoir venir ni des archivistes, ni des préfets, ni du ministre de l'Intérieur. C'est aux communes intéressées qu'il appartient d'en prendre l'initiative officielle. Espérons que les corps élus qui les dirigent scoueront un jour où l'autre le joug de la routine et se laisseront entraîner au courant de plus en plus irrésistible de l'évolution qui modifie toutes les institutions humaines. »

Je ne crois pas, pour ma part, qu'il faille attendre — de longtemps! — la réforme orthographique du suffrage universel, que la question intéresse fort peu ! Des tentatives ont été faites — et dans les meilleures

LE VÊTEMENT DE LA LANGUE. l'oRTHOGRAPHE lb5

conditions — pour amener les conseils généraux à émettre des vœux en faveur de la réforme : elles ont échoué tout net — et c'était à prévoir.

D'ailleurs la petite anecdote suivante, absolument authentique, montrera à quelles chinoiseries interminables et à quelle force d'inertie se heurterait en pareil cas (comme en bien d'autres) l'initiative des communes, au cas improbable où elle se produirait : dans un pays centralisé comme le nôtre, il faut que les réformes viennent de Paris ^

Un membre de l'Institut qui fut et est encore un des plus actifs champions de la réforme, voulant passer de la théorie à l'action, avait offert à une commune, voisine de son pays d'origine, de lui faire cadeau d'un sceau neuf — l'ancien était fort usé — si elle consentait à modifier l'orthographe de son nom. C'était, à vrai dire, une petite modification, la suppression d'un / redoublé : Valière au lieu de Vallière. Mais le principe était important à poser.

On a peine à s'imaginer combien une si petite question souleva de montagnes de paperasses. La suppression de cet / mit en branle toute notre formidable machine administrative, à grand renfort de délibérations, de rapports et de communiqués.

Le conseil municipal, qui n'avait probablement aucune opinion sur la question de l'orthographe, n'en-

î. Rappelons que Torthographe officielle des noms de communes est fixée par les tableaux de recensement et non, comme on le croit généralement, par le dictionnaire des postes. Entre les deux documents, il y a souvent certains écarts.

visagea que Taubaine d'un sceau neuf, et prit une délibération favorable. Le maire opina dans le même sens. Le rapport fut transmis au sous-préfet, puis au préfet; on demanda Favis motivé de Tarchiviste, et peut-être (je n'en suis pas très sûr) celui du conseil général.

Le dossier alla ensuite au ministère de Tlntérieur. Mais là, comme je viens de l'exposer, on avait changé d'opinion dans l'intervalle. Et le dossier redescendit tout doucement, pas à pas, tous les échelons de la hiérarchie administrative, accompagné par une fin de non-recevoir. Le conseil municipal, assure-t-on, n'a pas été content, et estima que le préfet aurait bien pu résoudre lui-même la question... en sens contraire. Mais ce fonctionnaire pouvait-il prendre sur lui une détermination aussi grave 1

En attendant, les réformateurs — s'ils ne redoutent pas certains mécomptes postaux pour eux ou pour leurs correspondants — peuvent se livrer eux-mêmes à la propagande par le fait. Ainsi M. Thomas ne craint pas de prêcher d'exemple, et d'appliquer la réforme par anticipation, en attendant l'époque hypothétique de sa mise en vigueur. Originaire de Saint- Yrieix-la-Montagne, il écrit toujours Saint-Irié * sur l'adresse de ses lettres dans son pays natal. Et les lettres arrivent. On voit que le service postal est bien fait dans la Creuse : il en faudrait beaucoup moins, à Paris, pour faire jeter une lettre au rebut.

1. Le nom latin du saint est Aredius. Au moyen âge, on écrivait toujours Irié.

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