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CHAPITRE I

Le français et ses voisins :

Le déplacement des frontières linguistiques

Darmesteter a parlé le premier de la vie des mots et des luttes pour Texistence que soutient chaque élément linguistique tout comme les espèces animales. La comparaison n'est pas moins juste — bien au contraire — si, au lieu d'envisager isolément le mot (qui, somme toute, a une individualité assez restreinte), on considère tout un système linguistique. Chaque langue a une force d'expansion qui varie suivant l'époque et suivant les lieux : elle soutient avec ses voisins et ses concurrents des luttes continuelles,'où elle remporte parfois l'avantage, où tantôt elle a le dessous.

Il est souvent difficile de déterminer les causes précises de ces victoires et de ces défaites, car elles sont complexes et ne relèvent pas toujours de la science du langage : du moins peut-on analyser ces phénomènes et en dégager les éléments constitutifs. Une cause sociale et une cause ethnique paraissent surtout prépondérantes. Lorsque deux populations,

d'idiome différent, sont en présence, la plus ( ivilisée des deux verra sa langue faire reculer peu è peu la langue voisine, et parfois se substituer à elle dans un assez vaste rayon : c'est ainsi que la langue de la capitale — symbole d'une civilisation supérieure — élimine peu à peu les patois des campagnes. A un autre point de vue, une population plus prolifique gagnera du terrain et donnera, de ce fait même, plus d'extension à sa langue qui suivra les progrès territoriaux de la race. Si les deux forces agissent dans le même sens, le résultat n'est pas douteux; si elles se contrarient, il est difficile de prévoir Tissue de la lutte, qui finit souvent par un compromis : telle langue peut gagner du terrain comme langue maternelle, tandis que sa rivale prend sa revanche sur un autre domaine et acquiert de l'extension comme langue littéraire, ou comme « langue seconde ».

Ces phénomènes sont en effet très délicats, et, faute d'une analyse précise, on s'expose souvent à de graves malentendus. Pour avoir écrit un jour que le français perdait du terrain en Suisse, je m'attirai des protestations aussi véhémentes qu'immotivées, de la part de nos amis d'Helvétie. Et pourtant mes < ontradicteurs et moi, nous avions raison chacun à notre point de vue : car s'il est incontestable, comme je le disais, que le français, en tant que langue maternelle, recule devant l'allemand, il s'impose au contraire, de plus en plus, en Suisse, comme langue littéraire.

La question se présente sous trois aspects bien distincts, que j'envisagerai tour à tour.

Une langue littéraire, instrument social et politique d'une nation, rayonne peu à peu sur le territoire d'un État. Le français, dont le berceau fut à Paris *, était à l'origine un simple dialecte, avec lequel celui de Lille, de Bordeaux ou de Marseille pouvait traiter de pair à égal. Il a grandi avec la monarchie capétienne, dont il a partagé la fortune. Il s'est peu à peu superposé, comme langue littéraire, aux innombrables dialectes de France, ravalés ainsi au rang de patois^, pour arriver ensuite à les éliminer peu à peu. Son action ne s'est pas arrêtée aux frontières politiques toujours changeantes. Dans toute l'ancienne Gaule latine — France, Belgique wallonne et Suisse romande — partout où se parlait un dialecte roman, dont la parenté avec la langue de Paris était instinctivement perçue, le français s'est imposé comme langue littéraire, jusqu'à ce qu'il s'est heurté à d'autres langues latines qui avaient opéré de façon analogue dans leurs champs d'action : l'italien et l'espagnol. Par contre, même sur notre territoire politique, quand le français a rencontré des dialectes d'une autre souche — germaniques, celtiques ou basques — il les a traités

1. La langue littéraire et nationale d'un pays n'a pas toujours eu la capitale — ni même la ville la plus importante — pour berceau. Si le fait est vrai pour la France, TAng-leterre et l'Espagne, en revanche l'italien fut à Torigine un dialecte toscan, et l'allemand (langue nationale d'Allemagne et d'Autriche) un dialecte saxon.

2. La différence entre le dialecte et le patois est purement d'ordre social : celui-là a une littérature écrite, joue un rôle tout au moins social ; celui-ci n'est plus parlé que par le peuple, ne s'écrit plus couramment, n'est plus un instrument littéraire.

A. Dauzat. — Langue française d'aujourd'hui. 11

comme des langues étrangères : la lutte entre le français et le flamand, sur la frontière ling listique, s'est opérée dans les mêmes conditions en Belgique et dans le nord de la France — bien qu'ici le succès ait été plus grand.

Il faut ensuite envisager la grande masse des par- 1ers gallo-romans, des dialectes français — au sens large du mot — et déterminer leur frontière, qui ne coïncide presque jamais avec la frontière politique. Ces limites se sont déplacées, plus ou moins lentement, dans un sens ou dans l'autre, depuis le moyen âge jusqu'à nos jours : comme il ne s'est produit, sur ce territoire, aucune migration ou invasion de peuples pendant cette période, les phénomènes ont été généralement spontanés : leur étude n'en est que plus intéressante à poursuivre. Malgré sa diversité, l'armée des patois gallo-romans retrouve une réelle unité, en se rangeant sous la bannière du français, en face de ses voisins germaniques, celtiques, ou basques, dont les sépare toujours une limite linguistique très nette. Au contraire, on passe insensiblement* des dialectes romans de France à ceux d'Espagne ou d'Italie : dans ce dernier cas, il ne saurait donc s'agir d'un déplacement de frontière linguistique, mais d'une influence entre deux langues littéraires.

Reste enfin à étudier le rayonnement qu'exerce le

1. Sauf dans la partie centrale des Pyrénées ou, par saite de la quasi-impossibilité des communications, la limite linguistique est très nette jet suit le faîte de la chaîne. ,

français dans les pays voisins K Son action est multiple, car il est peu de langues douées d'une puissance d'expansion égale à la sienne. Ses luttes avec des langues sœurs (italien ou espagnol) pour se disputer des zones d'influence limitrophes; ses progrès, comme langue littéraire, dans les pays, tels la Suisse ou la Belgique, qui ne possèdent pas une langue nationale unique ; enfin sa pénétration comme langue seconde, dans les pays voisins où elle se juxtapose à une langue nationale et littéraire : autant de phénomènes intéressants, dont j'essaierai de dégager les grandes lignes.

L'absorption lente des patois par le français sera traitée au chapitre suivant. Je ne retiendrai ici qu'un fait curieux d'une nature assez spéciale.

Il est bon de rappeler, auparavant, que la France faillit un moment, comme la péninsule ibérique, avoir deux langues littéraires — et peut-être nationales. Jusqu'au début du xm° siècle, deux littératures rivales s'opposèrent l'une à l'autre : et celle du Midi, non moins brillante, atteignit certainement une perfection de forme plus achevée. Le Midi s'unifiait peu à peu politiquement sous le sceptre de la riche maison de Toulouse, qui allait bientôt rompre le lien

1 . Je me borne aux pays voisins : il faudrait un volume entier pour résumer seulement l'action exercée par le français dans le monde entier.

fragile de vassalité la reliant aux Capétiens. L unité linguistique se faisait aussi : comme dans le nord, au-dessus de la variété des dialectes se formait une langue commune, instrument de la poésie des troubadours; la langue d'oc s'opposait à la langue d'oïl, Toulouse à Paris. La croisade des Albigeois, dont les conséquences politiques furent incalculables, vint brutalement rompre ce dualisme naissant et créa, au prix de luttes sanglantes, l'unité de la France. Le comté de Toulouse fut annexé au domaine captHien ; le flambeau de la littérature méridionale s'étt^ignit brusquement.

Néanmoins cet antagonisme littéraire et linguistique a laissé des traces. S'il est impossible de tracer en France, de l'Océan au Jura — comme on l'a tenté* — une limite précise entre les parlers de langue d'oïl et de langue d'oc, il n'en est pas moins vrai que, pris dans leur ensemble, les patois du Midi forment un bloc qui s'oppose nettement à celui des patois du Nord : ils ont, dans chaque région, sur une étendue très vaste, tant de caractères communs, en phonétique comme en morphologie ou en syntaxe! I^t les populations du Midi ont fort bien conscienc e de l'étroite solidarité, de l'unité relative de leurs patois.

Et alors une question se pose : le bloc du Midi a-t-il mordu sur celui du Nord, ou au contraire les patois de langue d'oc ont-ils reculé devant ceux de

1. MM. de Tourtoulon et Bringuier en 1875. (Partis de l'embouchure de la Gironde, ils se sont arrêtés au département de la Creuse.)

langue d'oïl? A l'est, il est impossible de répondre à la question, car les transitions sont échelonnées sur un territoire si vaste, que certains linguistes' ont créé une nouvelle appellation, — le franco-provençal ~ pour dénommer l'ensemble des dialectes qui occupent en France les régions dauphinoise, savoyarde et lyonnaise.

A l'ouest, il en va autrement. Les deux types linguistiques, très distincts l'un de l'autre, sont en contact direct sur les deux rives de la Gironde, qui forme à cet égard une frontière exacte. Mais l'étude des noms de lieux nous montre qu'il n'en a pas toujours été ainsi et que, sur ce point, le bloc français a fait peu à peu reculer le bloc provençal. C'est en effet un phénomène curieux, et sur lequel je crois être un des premiers à avoir attiré l'attention : il y a dans le sud de la Saintonge toute une série de noms de lieux, notamment ceux en ac — qui sont en complet désaccord avec la phonétique des parlers indigènes. Des localités comme Pontaillac, Gemozac, Tanzac prouvent indubitablement que la population qui habitait autrefois ces régions, et dans la bouche de laquelle se sont formés ces noms, parlait un dialecte méridional ^.

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