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Essais de philologie française, pp. 1 à il

LE FRANÇAIS ET SES VOISINS i 69

tone, dont le basque actuel est le résidu. Le phénomène est fort intéressant : car le pays basque est la seule région de la Gaule qui n'ait pas été latinisée. Ce qu'on ne sait point, par contre, c'est à quelle limite précise la romanisation s'arrêta. Nous ignorons tout de l'histoire du basque et de ses relations avec ses voisins, déclare M. Brunot^ On est assuré toutefois que, dès le moyen âge, le basque était refoulé au sud-ouest du gave de Pau et que Pau, dès cette époque, parlait roman. Si le latin n'a pas éhminé complètement le basque de la Gaule, il l'a réduit du moins à la portion congrue. Depuis dix siècles, le basque a continué à reculer, mais lentement, sous la poussée du béarnais, qui a eu l'honneur dans cette région d'être le portedrapeau des langues néo-latines : les parlers de langue d'oc ont ainsi regagné en pays basque ce qu'ils avaient perdu en Saintonge (quoiqu'il n'y ait eu, selon toute vraisemblance, aucune répercussion d'un phénomène sur l'autre). A l'heure actuelle, le basque est cantonné, en France, dans les arrondissements de Bayonne et de Mauléon *.

i. Histoire de la langue française, t. I, p. 24.

2. Deux cartes traçant la limite du basque ont été publiées, mais elles ne sont déjà plus exactes, la vieille langue ibère ayant quelque peu reculé dans l'intervalle : l'une est celle du prince L. Bonaparte (Carte du pays basque construite en 1863 à l'Institut géographique de Stanford); l'autre est dans l'ouvrage du D' P. Broca, Sur l'origine et la répartition de la langue basque, 1875. — Le territoire du basque se prolonge en Espagne, où il est plus étendu qu'en France.

A l'opposé du pays basque, la Bretagne — c'est Topinion actuelle des celtisants* — fut entièrement romanisée. Tout le pays parla latin, comme le reste de la Gaule, jusqu'au vr siècle. A cette époque, les Bretons d'Angleterre, fuyant devant l'invasion des Anglo-Saxons, débarquèrent eu grand nombre en Armorique, et occupèrent environ les trois quarts de la péninsule en y réimportant avec eux la lan^^ue celtique. L'étude des noms de lieux et des noms de personnes des cartulaires permet d'établir qu'à l'intérieur du pays l'invasion celtique s'arrêta à l'ouesL d'une ligne qui part de l'embouchure de la Loire à l'est de Saint-Nazaire, se dirige au nord-est, puis au nord, coupe la Vilaine vers Bourg des Comptes , laisse Rennes à l'est (côté roman) et rejoint la mer à l'embouchure du Couesnon. Telle était la situation au x^ siècle ^

Depuis cette époque, le celte a reculé très sensiblement sous la poussée des dialectes français : poussée purement linguistique — substitution de langues — car les populations du centre et de l'ouest de la Bretagne sont autant ou plus prolifiques que

1. Voir à ce sujet, Lolh.U émigration bretonne en Armoriq le, 1883.

2. Il semble même probable qu'il y eut quelques colonies celtes au sud de la Loire, comme Pornic (ce nom a une teriiiinaison nettement bretonne, et ne vient nullement de Portus nidu.- comme le prétendent les indigènes).

celles de Test*. Le recul fut bien plus considérable au nord qu'au sud, puisqu'il s'opéra ici de l'embouchure de la Loire à celle de la Vilaine, et là de la base du Mont Saint-Michel jusqu'à vingt kilomètres à l'ouest de Saint-Brieuc. La frontière actuelle quitte la mer à l'ouest de Portrieux, décrit un vaste arc de cercle, dont la convexité est tournée à l'ouest, jusqu'au canal de Nantes à Brest, qu'elle coupe à égale distance de Loudéac (côté français) et de Pontivy (côté breton); elle se dirige ensuite au sud-sud-est jusqu'à l'embouchure de la Vilaine, en passant à quinze kilomètres environ à l'est de Vannes. Les nombreux noms de lieux bretons, qui existent à l'est de cette limite — comme Loudéac, Ploërmel, etc. — sont les vivants témoins de la langue parlée jadis dans la région. Des documents historiques nous attestent que le celte fut parlé dans le pays de Gué-

1. La reprise du territoire exercée par le français fut au début très rapide, du xi' au xiii^ siècle, car, sur la zone frontière, devaient habiter alors des populations linguistiquement assez mélangées. Elle fut toutefois moins prompte que ne l'affirmait M. de Kerdrel (Congrès de Nantes, 1845, classe d'archéologie, p. 110), suivant lequel le breton, depuis le xiii'' siècle, n'aurait reculé que d'une ou deux lieues (Loth, op. cit., pp. 192-5.) — Les noms de lieux, issus de la finale gallo-romaine -acum, étaient -ac au VI* siècle, lors de l'invasion bretonne : ils sont devenus -é, ay, comme dans toute la France du nord, dans le pays resté roman (Acigné, Pacé, Fougeray, Nozay, etc.), tandis que dans la région devenue celtique du vi« au ix® siècle, ils sont restés ac, la finale ayant été conservée par la langue bretonne (Merdrignac, Tinténiac. Pipriac, Mazillac, etc.). Ce qui prouve — conformément aux principes de la phonétique française, et contrairement à ce que croit M. Loth {op. cit., p. 196) — que la langue romane avait disparu même de la zone frontière qui fut plus tard romanisée à nouveau.

rande jusqu'au xviii^' siècle, et même, jusq l'à nos jours, dans quelques hameaux près de Batz.

Au nord et au nord-est, le français ot les parlers romans se heurtent aux dialectes germaniques, de la Belgique à la Suisse. Ceux-ci se divisent en deux grands groupes : le flamand, qui occupe tout le nord de la Belgique, et les dialectes « haut-allemand », depuis Aix-la-Chapelle jusqu'à la haute vallée du Rhône. Sur toute la rive gauche du Rhin, la Gaule avait été complètement latinisée. Les langues {^'•ermaniques y furent importées à la suite des grandes invasions : les Flamands descendent en droite ligne des Francs, tandis que les populations qui s'échelonnent de la Lorraine allemande jusqu'au Valais sont en grande partie les représentants actuels des aaciens Alamans.

La question des variations de la frontière linguistique dans la Flandre française et en Belgique a été traitée dans un travail remarquable par M. Kirth*, qui, s'appuyant principalement sur les noms de lieux et plus encore sur les archives communales, a réuni un nombre considérable de matériaux, interj)rétés avec sagacité et impartialité. L'impartialité est surtout rare en pareille matière : car les questions linguistiques, qui ne devraient relever que de la science

1. La frontière linguistique en Belgique et dans le Nord de la France (t. I, Bruxelles, 1895; t. II,

pure, ont le don de soulever des passions politiques, d'exciter les rivalités nationales, surtout en Belgique, en Alsace-Lorraine eè en Suisse. Il importe de les aborder sans parti pris et de ne se servir, pour les analyser, que des seuls réactifs de la saine méthode scientifique.

Relevons d'abord la limite actuelle des langues. Elle quitte la mer du Nord immédiatement à l'est de Gravelines, se dirige au sud, puis au sud-est, en remontant le cours de l'Aa, laisse Saint-Omer à Touest (côté français), tourne à l'est (au nord d'Aire), passe au sud de Hazebrouck et de Bailleul (côté flamand), rejoint la frontière politique vers la Lys, et traverse toute la Belgique dans la direction ouest-est avec quelques sinuosités, en passant à 12 kilomètres au sud de Courtrai et d'Audenarde, à 13 kilomètres au sud de Bruxelles et de Louvain, un peu au sud de Tirlemont, Saint-Trond et Tongres, et atteint la frontière politique hollando-belge sur la Meuse au sud de Maëstricht, — laissant ainsi grosso modo au flamand, en France la majeure partie des arrondissements de Dunkerque et de Hazebrouck, en Belgique les provinces des deux Flandres, Anvers, le Limbourg et les deux tiers septentrionaux du Brabant. De la Meuse, la limite contourne la province de Liège pour redescendre vers le sud, échancrant un peu le territoire belge, puis pénétrant un instant en Allemagne pour rattacher au français le district de Malmédy; elle coupe le nord-ouest du grand-duché de Luxembourg, dont quelques communes parlent des dialectes

wallons*, entre à nouveau en Belgique où Arlon et les communes voisines parlent allemand, el rejoint la frontière politique franco-belge près de Longwy.

Tel est l'état actuel. A-t-il varié beaucoup depuis le moyen âge? A Touest, la réponse ne fait aucun doute. M. Kurth a établi de façon probante que, vers les x^-xi^ siècles, le flamand arrivait jusqu'aux portes de Boulogne : il était parlé dans toute la partie septentrionale du Pas-de-Calais actuel (pays de Guines, de Calais, d'Aire et de Saint-Omer) : la limite allait de Boulogne à Armentières, en passant au sud de Saint- Omer et d'Aire. La région se romanisa dès lo moyen âge, sous l'influence politique et linguistique de la France qui se fit sentir de très bonne heure dfins l'Artois et le Boulonnais. La noblesse se mit la première à parler français.

En Belgique, la question est plus controversée. Tandis que les flamingants et les pangermanistes — comme M. Karl Lamprecht, de Leipzig — alfirment que le pays se germanise, les francophiles — M. Onésime Reclus, par exemple ' — , assurent que h\ limite franco-flamande a beaucoup reculé depuis le moyen âge, en Belgique, un profit du français. Mais, dans aucun des deux camps, on n'apporte de preuves précises pour étayer ces assertions vagues. Les documents réunis par M. Kurth démontrent au contraire

1. En Belgique, on appelle wallons les dialectes français; les parlers flamands sont parfois dénommés thlois (mot an» ien, qui est identique à l'allemand deutsch, à l'italien tedesco).

2. Progrès du français en Belgique, La Revue, V mars lîi07, p. 6.

que cette limite a fort peu varié depuis dix siècles : à peine a-t-il pu noter trois ou quatre villages qui auraient changé de camp, passant du flamand au français. M. Kurth explique cette immobilité, en même temps que la forme assez bizarre de la limite, en constatant que la frontière linguistique coïncidait jadis avec de vastes forêts et des espaces inhabités. A un autre point de vue, on peut estimer que les forces linguistiques et ethniques se sont contre-balancées. Les populations flamandes sont plus denses et plus prolifiques. Mais la force d'expansion du français est infiniment supérieure. Elle s'exerce dans certaines villes de façon toute particulière. M. 0. Reclus, dans l'article que j'ai cité, a montré comment Bruxelles est en voie de francisation rapide : plusieurs agglomérations suburbaines (Ixelles, Schaerbeck, etc.), sont déjà françaises de langue. Il va se former ainsi un vaste îlot roman, à peu de distance de la frontière linguistique, et qui se soudera tôt ou tard à la masse wallonne.

Par contre, à l'est, il semble indubitable que l'allemand ait fait quelque peu reculer le wallon. M. Kurth a montré comment, au xv^ siècle, l'allemand, dans les documents publics d'Arlon, se substitue brusquement au français, qui avait lui-même remplacé le latin : mais il n'a pas tiré de ce fait, et de quelques autres similaires, toutes les conséquences qu'il comporte. Des noms de lieux nettement romans comme Massancy, situés aujourd'hui en territoire de langue allemande, attestent bien que le wallon n'a pas gardé ses

anciennes positions : mais le recul a dû êtr^ assez faible.

Désormais, sur la frontière romano-germanique, nous n'aurons plus à enregistrer que des victoires de l'allemand, plus ou moins prononcées. La pression ethnique des populations alamaniques a été partout très forte : en Alsace-Lorraine, toutefois, elle s'est heurtée à une population très résistante ; là ses gains ont été peu sensibles. La limite linguistique actuelle suit la frontière politique aux environs de Longwy, pénètre sur le territoire de la Lorraine annexée, en se dirigeant vers le sud-est, franchit la MoselL^ entre Metz et Thionville, sépare la Nied française de la Nied allemande, passe près de Dieuze, et rejoint la frontière politique un peu avant le Donon. En Alsace, où la question a été minutieusement étudiée par M. S. Simon*, la limite part du Donon, coupe la Bruche un peu au nord de Schirmeck, puis lourne vers le sud, en laissant au français quelques villages dans les hautes vallées des Vosges (versant est) : Sainte-Marie-aux-Mines, la Poutroie, Orbey. Au sud de ce village, la limite rejoint la crête des Vosges et suit à peu près exactement la frontière politique jusqu'en Suisse^.

1. Limite des parlers français et allemands sur la frontière d'Alsace {Bulletin de la Société des Parlers de France, janvier-mars 1S94).

2. A part quelques villages qui parlent français à l'e^t de la frontière, à la hauteur de Belfort. De Longwy à Délie, ;1 n'y a

Quoique Tétude historique et scientifique du pliénomène n'ait pas été faite, il semble que Fallemand, depuis dix siècles, ait gagné quelque peu de terrain en Lorraine (comme le prouvent les noms de lieux tels que Boiilay, Fouligny, où on parle aujourd'hui allemand). En Alsace, il est certain que l'invasion alamanique s'arrêta au pied des Vosges : par suite, les positions respectives des deux langues ont dû très peu varier depuis le moyen âge, quoiqu'il semble que l'allemand se soit rapproché lentement de la crête des Vosges, qu'il a atteinte au sud. L'annexion de 1871 n'a exercé aucune influence appréciable sur la situation de la limite linguistique \

C'est en Suisse, surtout au sud, que la poussée germanique a acquis le maximum d'intensité. L'histoire des déplacements linguistiques a été remarquablement traitée, dans un travail sobre et précis, par M. L. Gauchat, professeur à l'Université de Zurich ^1 la limite actuelle a été tracée dans un ouvrage très documenté de M. Zimmerh^

pas, sur tout le territoire français, une seule commune de langue allemande.

1. Quelques villages limitrophes sont seulement devenus bilingues, comme les Trois-Épis, station très cosmopolite, et une partie de la vallée de Sainte-Marie-aux-Mines (Simon, op. cit., pp. 129-130).

2. Langues et patois de la Suisse Romande (article Suisse du Dictionnaire géographique de la Suisse. — A paru à part, Neuchâtel, 1907).

3. Die deutschfranzosische Sprachgrenze in der Schweiz : t. I (Jura) 1891; t. II (Berne [fin] et Fribourg), 1895; t. III (Valais), 1899.

A. Dauzàt. — Langue française d'aujourd'hui. 12

La Suisse avait été latinisée comme le rest ' de la Gaule. Les grandes invasions du v^ siècle ont ^germanisé toute la Suisse du centre, — jusqu'à TAîtr et au Jura, au sud et à l'ouest \ — par l'organe d 's Alamans, pendant que les Burgondes, installés en i 'ouest, devaient peu à peu être assimilés et absorbés par les populations romanes. M. Gaiichat distingue trois phases principales dans la poussée germanique. Du vi° au ix^ siècle, à la suite de la ruine du premier r(>yaume burgonde, « les Alamans germanisèrent les contrées situées autour de Soleure, entre TAar et lo Jura, Bienne, la rive droite du lac de Bienne et de la Singine, rOberland bernois (excepté peut-être la vallée de Gessenay), enfin la partie la plus reculée du Valais jusqu'au district de Brigue (inclus) ». Après 1032, lorsque la Suisse fut rattachée à l'empire germanique, la germanisation gagna la contrée située entre Fribourg et la Sensé (à l'est), le val de Gessenay, et une grande fraction du Valais (districts de Rarogne et de Viège, vallées de Saas et de Zermatt ^). Enfin du xv*" au xviii^ siècle, l'allemand s'avance, au no] d, jusqu'aux lacs de Morat et de Neuchâtel, et gagne au sud le district de Loèche, Sion et Bramois. — Les dates ne doivent être considérées que comme des points de repère : à mon sens, M. Gauchat semble accorder une

1. Le sud-est de la Suisse est également resté roman jusqu'à nos jours (dialectes roumanches et ladins dans les GrisoEs), après avoir encore fortement reculé peu à peu devant l'allemand au début du moyen âge, les dialectes roumanc^ es se rejoign lieot par le Saint-Gothard aux papiers romans du Valais*

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