‹ La langue française d'aujourd'hui; évolution, problèmes actuelsChapitre 30 sur 58 · Zermatt était encore roman au xii' siècle · texte numérisé non relu

Zermatt était encore roman au xii' siècle

influence trop directe, une répercussion immédiate exagérée aux événements politiques sur la germanisation. Le déplacement de la limite fut progressif, et s'il s'accéléra à certaines époques, il ne procéda point par secousses brusques depuis les grandes invasions. Les actions politiques et littéraires ont eu une influence très grande sur le développement de la culture française ou allemande, — mais bien moindre et infiniment plus lente sur le recul de la frontière linguistique.

A l'heure actuelle le français — par lui-même ou par les dialectes romans — occupe donc, en Suisse, le Jura bernois, les cantons entiers de Neuchâtel, Vaud et Genève, les deux tiers environ (ouest et sud) du canton de Fribourg ^ et un peu plus de la moitié (ouest) du Valais. Mais le recul du français s'accentue encore de nosjours, surtout dans la région de Morat, où il est très rapide. Les résultats des derniers recensements sembleraient prouver le contraire : d'après ces documents, de 1888 à 1900, les habitants de langue allemande auraient diminué de 714 à 698 p. 1000, tandis que les Suisses français gagnaient 2 p. 1000, et les Suisses italiens 12 p. 1000. L'invraisemblable accroissement de l'élément italien^ suffirait seul à faire suspecter ce document. Mais il est établi en outre que le snobisme — en Suisse comme en Bel-

1. Fribourg est linguistiquement coupé en deux : une moitié de la ville parle allemand, l'autre français. Là le français semble en progrès, comme dans tous les grands centres urbains où le français et le germanique sont en contact.

2. On Ta expliqué par une forte immigration d'ouvriers italiens, provoquée par les travaux du Simplon.

gique » — a faussé les résultats, et que de nombreux habitants de langue allemande se sont fait inscrire comme Français, parce que c'est une langue mieux portée. Défions-nous des recensements !

La réalité est tout autre. D'après le témoignage d'un maître de la dialectologie, M. Gilliéron. qui a étudié la question sur place, — en cinquante ans, sur le bord du lac de Morat, la frontière s'est déplacée de dix kilomètres à l'ouest aux dépens du français. La limite tracée, il y a une dizaine d'années, par M. Zimmerli n'est déjà plus exacte. Les causes de ce j hénomène sont incontestablement ethniques : les populations françaises se fondent, se dissolvent df ns les Allemands qui envahissent pacifiquement le territoire, se multiplient, créent de nombreuses familles, tandis que les familles françaises s'éteignent, disparaissent. La langue ne peut regagner le terrain perdu par la race. Tout le long de la limite, de nombreux villages ont une population mixte, non pas véritablement bilingue, mais nettement partagée en deux camps : certaines familles parlent uniquement le français, les autres exclusivement l'allemand — tout en comprenant, en général, la langue voisine. Or partout l'élément germanique est en progrès numé-

i. M. Onésime Reclus — qui est cependant tout l'opposé d'un flamingant — a reconnu lui-même cette tendance en Belgique (article précité). Et il ajoute ces lignes très justes (p. 6) : « D'un recensement à l'autre, la limite du français et du flaïaand n'a pour ainsi dire pas varié. Le flamand ne recule plus [il faudrait dire pas] son territoire propre, sauf à Bruxelles et environs; mais, chaque année, plus de Flamands acquièrent l'usage du langage dont le wallon n'est qu'un dialecte. »

rique constant. « Nous nous germanisons », disait à M. Zimmerli l'instituteur de Courgevaud^ — et bien d'autres avec lui.

Les faits ethniques qu'on relève tout le long de la limite linguistique sont du plus haut intérêt. Ils tendent à prouver que non seulement deux masses linguistiques sont en contact, mais deux races, deux peuples — Gallo-Romains et Germains — qui n'ont pas fusionné, même sur leurs frontières, depuis l'époque des grandes invasions. Si le français a hérité du prestige du nom et de la civilisation latine, si son pouvoir d'action et de rayonnement est incontestablement supérieur à celui de l'allemand, il n'en est pas moins vrai, malheureusement pour nous, que la vitalité, la force d'expansion de la race germanique est supérieure à celles des races latines, et que le Drang nach Westen (la poussée à l'ouest) s'affirme aussi nettement que le célèbre Drang nach Osten (la poussée à l'est).

Laissons dans le Valais la limite germano-romane, qui remonte vers le nord-est pour séparer l'allemand du roumanche : luttes trop lointaines pour intéresser le français, et en dehors de son rayon d'action. En suivant vers le sud la crête des Alpes, nous

1. Zimmerli, op. cit., t. II, p. 40. Môme en plein pays roman, il y a d'importantes colonies allemandes à Delémont, Porrentruy, Saint-Imier, etc.

rejoignons la frontière politique franco-italienne, qui ne constitue à aucun degré — je Tai déjà dit — une frontière linguistique. Si Ton va. par exemple, de Lyon à Turin, on passe insensibleinent, par une série d'intermédiaires, des patois du Dauphiné et de la Savoie à ceux du Piémont : il n'y a aucune solution de continuité entre les parlers des vallées d'Aoste, et de Suse, d'une part, et ceux du Faucigny, de la Maurienne, du Briançonnais ou du Queyras. Même peuple, même race, mêmes ( aractères linguistiques généraux sur les deux versants des Alpes. Les limites phonétiques importantes ne suivent ni la crête des montagnes glaciain s, ni aucune frontière politique, ancienne ou réctnte : elles se dirigent au contraire, pour la plupart, du sud-ouest au nord-est *.

La question, pour le français, se pose sous un tout autre aspect : la lutte, ici, consistera en une rivalité d'influence avec l'italien. Dans les Alpes occider taies, lequel des deux idiomes s'est superposé aux patois pour devenir la langue littéraire du pays? Dans quelle région l'un ou l'autre a-t-il triomphé? Les zones d'influences se sont-elles déplacées avec les siècles? Telles sont les questions à résoudre.

Remarquons d'abord qu'au point de vue linguistique la partie était égale. Les patois des vallées alpestres sur le versant occidental ou orienial — d'Aoste et de Suse comme de Digne ou de Briançon

1. Voir l'article de M. Rousselot sur ramuïssement de Vs dans le» Alpes, et la carte annexée, dans les Mélanges (j'aston Pa is.

— sont aussi éloignés de Titalien que du français : le Toscan a autant de peine que le Parisien à comprendre un patois du haut Piémont.

Cependant, Fitalien avait un avantage géographique incontestable : car sa patrie d'origine, la Toscane, est bien plus près que Paris de la crête des Alpes occidentales.

Néanmoins, c'est le français qui prit d'abord l'avance, en dépit de l'incomparable éclat que jeta la littérature italienne dès l'aube du xiv^ siècle, avec des noms comme Dante, Pétrarque et Boccace, qui laissaient à cent coudées derrière eux les écrivains français de la même époque. Il est vrai que le génie littéraire — souvent mal apprécié par les contemporains — ne contribue pas toujours à l'expansion d'une langue. Malgré le talent de ses poètes et de ses prosateurs, l'itaiien, au déclin du moyen âge, eut une influence bien inférieure à celle du français*, qui était son aîné dans la littérature par les œuvres si populaires des chansons de geste et des trouvères. D'ailleurs — fait capital — le français était la langue d'une nation puissante; le toscan, au contraire, n'était pas une langue nationale, au sens large du mot : l'influence politique des républiques toscanes était nulle au delà de l'Apennin. Quoi qu'il en soit, le français devint la langue littéraire des États primitifs de la maison de Savoie et noïi pas seulement

1, Brunetto Latini écrivait en français, parce que disait-il, « c'est une parleiire plus delitable et plus commune à toutes gens ».

dans la Savoie actuelle ; mais franchissant les monts, il déborda en Italie, s'installant dans la vallée d Aoste, le val de Suse, Pignerol, les vallées vaudoises. La maison de Savoie ne s'italianisa que lorsque, Turin devenu le centre de ses états, ses ambitions refoulées du côté de la France se donnèrent libre cours dans la péninsule. Mais jusqu'en 1870, l'influence de l'italien, à part la région méridionale, s'arrêta au pied des Alpes : le « toscan », comme on le disait alors, n'était pas plus compris, dans les campagnes de Suse et d'Aoste, que l'espagnol ou le portugais *.

C'était là, évidemment une situation paradoxale, le jour où l'unité italienne était constituée, avec Rome pour capitale et le toscan pour langue nationale. Les hommes d'État italiens comprirent qu'il fallait à une nation unie une seule langue littéraire : et la politique vint ainsi battre en brèche l'influence du français sur le versant oriental des Alpes. L'annexion de la Savoie et du comté de Nice détermina cette décision. L'Italie n'a pas manqué de remarquer que les sympathies des Savoisiens pour la France et la facilité avec laquelle le pays devint français, avaient pour cause principale la difl'usion de la langue française dans cette région. Désormais l'enseignement de litaHen fut substitué dans les écoles à l'enseignemc^nt du français, qui était encore donné dans plusieurs

1. C'est pour cette raison que M. Gilliéron a compris dans son Atlas linguistique de la France les vallées d'Aoste, de Sue^e et les vallées vaudoises.

LE FRANÇAIS ET SES VOISINS 18b

vallées du versant orientale Les effets de cette mesure n'ont pas tardé à se faire sentir. Quiconque parcourt aujourd'hui la vallée de Suse, par exemple, assiste à ce phénomène curieux : les vieillards parlent beaucoup plus couramment le français que les jeunes gens; par contre ils s'expriment rarement (et très mal) en italien. En revanche, la génération qui a été à l'école depuis 1870 a pour langue fondamentale l'italien (en dehors et au-dessus du dialecte) : le français ne s'ajoute que par surcroît, comme langue seconde. Notre langue, depuis une trentaine d'années, voit donc sa zone d'influence reculer jusqu'à la crête des Alpes ^.

Des faits similaires ne se sont pas produits sur la frontière franco-espagnole. A l'ouest, la langue basque forme un état-tampon ; au centre la chaîne des Pyrénées est restée une barrière immuable entre les deux peuples et les influences rivales — littéraires,

1. Un fait peu connu en France, prouvera combien la langue française, il y a une quarantaine d'années, était encore profondément enracinée dans ces régions : d'après une disposition spéciale du Statuto (la charte constitutionnelle d'Italie), les députés des provinces d'Aoste, Suse, Oulx, Fénestrelle, Pignerol, avaient le . J droit de parler en français à la tribune du Parlement italien. |VV/^ Cette curieuse disposition est tombée, depuis longtemps, en désuétude.

2. Le fait, que j'ai constaté sur place, a été aussi relevé par M. Paul Melon, dans sa brochure Le Français dans les vallées vaudoises du Piémont (Dôle, 1900). L'auteur est fâcheusement animé d'un esprit d'hostilité envers le Gouvernement italien, que je ne puis guère m'expliquer en la circonstance : il est pourtant assez naturel qu'une grande nation, unie et homogène comme l'Italie, travaille à assurer la suprématie de sa langue, nationale sur son territoire, et l'enseigne dans ses écoles. Agissons-nous autrement en France?

linguistiques et politiques — de Paris et de Madrid. A l'est, les phénomènes se compliquent par "entrée en scène d'un troisième élément : le catalan, en effet, au-dessus des dialectes, a une langue littéraire qui s'imprime et s'écrit couramment et qui a même eu récemment sa « renaissance », parallèlement à une résurrection du régionalisme catalan. Les parlers catalans débordent sur le territoire français, et occupent le département des Pyrénées-Orientales, au nord duquel ils se fondent dans les parlers de langue d'oc : mais en France, ils sont tombés de bonne heure au rang de patois. En Espagne, il n'en est pas ainsi : le catalan s'oppose à l'espagnol — le « castillan » comme on dit au delà des Pyrénées — et, même comme langue seconde, le français vient souvent concurrencer l'espagnol . L'influence de la langue française est très grande en Catalogne, et elle n'a fait que s'accroître depuis un demi-siècle : mids son histoire reste encore à écrire.

Le rayonnement du français s'est d'ailleurs exercé avec une égale puissance sur toutes les régions limitrophes. Si le français, comme langue maternelle, recule généralement sur la frontière germanique, en tant que langue littéraire il fait partout des progrès constants. La culture française conquiert sans cesse de nouveaux adeptes. Comme j'ai déjà eu l'occasion de le remarquer, la langue française est un symbole

d'élégance, d'éducation, de civilisation supérieure : elle est le langage préféré des classes cultivées.

En Belgique elle a le grand honneur d'être le drapeau du libéralisme. Il est bien évident que le flamand, comme langue littéraire, n'a aucune chance de résister au français, en dépit des deux mouvements flamingants qui se sont produits au xiv^ siècle et à la fin du XIX^ La grande majorité des Wallons ignorent le flamand, dont ils n'ont que faire ; au contraire, en dépit de certaines résistances intéressées, les Flamands apprennent de plus en plus le français, dont la connaissance se répand du fait des écoles, du livre du journal, de la caserne. Hors de la Belgique, le flamand n'est compris nulle part : aussi est-il fatalement destiné à tomber tôt ou tard au rang de patois K

En Alsace-Lorraine, avant l'annexion, la France n'avait rien fait — ou presque — pour répandre la connaissance du français dans la région de langue allemande. Il semblerait que ce fait aurait dû hâter la germanisation. Il n'en est rien. De l'aveu de tous ceux qui se sont occupés de la question — même en Allemagne — spécialistes, romanciers, journalistes ou simples observateurs^ — jamais le français, en dépit des efforts du gouvernement allemand, ne s'est autant parlé que de nos jours. La culture française

1. Voir l'article déjà cité d'O. Reclus, particulièrement pp. 6 et suiv.

2. Voir notamment Maurice Barrés : Au service de l'Allemagne-^ René Bazin : Les Oberlé; les enquêtes de MM. Masson-Forestier dans Le Temps, Frédéric Régamey dans La Liberté (en 1905), etc.

là aussi fait des progrès : par réaction coni re l'annexion, d'abord, et comme preuve de syaipathie envers la France; mais aussi en vertu de cette attraction irrésistible qu'exercent, au delà des frontières, la langue et la civilisation françaises. Les Allemands eux-mêmes, et les plus chauvins, n'échappent pas à la contagion, même en Alsace, et surtout hors lAlsace. Dans les provinces rhénanes l'usage du français, comme langue seconde, est extrêmement répandu ^ : c'est une marque de bon ton. De même en Bade et Wurtemberg.

Le même fait s'observe en Suisse, où nulle action politique ne vient entraver le libre jeu des phénomènes linguistiques^. On parle beaucoup plus le français dans la Suisse allemande querallemaiid dans la Suisse française. Dans le canton du Tessin, où la langue littéraire est l'italien, c'est toujours le français qui tient le deuxième rang, et qui joue, de préférence à l'allemand, le rôle de langue seconde ^ Sur la frontière romano-germanique, des villages, allemands de langue, gardent encore pendant longtemps un curé (ou un pasteur) et un instituteur français. Les habitants parlent allemand entre eux, mais ils veulent

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