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CHAPITRE II

La disparition des patois de France et l'étude des parlers populaires.

C'est une vérité connue de tous que les patois de France sont en voie d'une disparition rapide. Si dans certaines régions — le Midi notamment — ils paraissent encore offrir une résistance sérieuse aux assauts perpétuels du français, leur vitalité est plus apparente que réelle, car ils sont profondément minés par le travail de sape incessant de la langue officielle, qui s'insinue partout, du vocabulaire à la syntaxe. Que dire du Nord et du Centre, où les anciens parlers indigènes se désagrègent, se dissolvent avec une extraordinaire rapidité? A l'heure actuelle, dans un rayon moyen de cinquante lieues autour de Paris, les patois ont totalement disparu, et le linguiste qui veut en retrouver quelques vestiges, doit se livrer, si l'on peut dire, à un minutieux — et souvent stérile — examen microscopique des français régionaux, où de loin en loin il peut recueillir une survivance intéressante des formes primitives. Pour rencontrer des patois vraiment sains et vigoureux, il faut aller

jusqu'à la pointe du Cotentin, dans les Vosf^es ou dans la Belgique wallonne.

Donc les patois s'en vont. C'est un fait contre lequel il serait puéril et vain de récriminer; c'est une évolution sociale nécessaire, que le savant doit constater, quels que puissent être ses regrets, sans avoir l'inutile prétention de l'enrayer. Mais au moins, avant leur disparition, la science aura-t-elle étudié et catalogué les patois dans le vaste herbier national que souhaitait Gaston Paris? Nous ne posséderons jamais trop d'éléments qui nous permettent d'étudier dans ses multiples manifestations la parole humaine, pour négliger bénévolement ceux qui sont à notre ])ortée. La linguistique aura-t-elle sauvé de l'oubli ces matériaux et ces documents précieux? On ne peut malheureusement répondre par l'affirmative. Les philologues se sont mis à l'œuvre trop tard et surtout en trop petit nombre. Les travailleurs locaux, mal prt'parés, sans direction, ont gaspillé à peu près en pure perte leur temps et leurs efforts. Et le linguiste ne peut se défendre d'un profond sentiment de tristesse à la pensée que nos patois vont pour la plupart emporter avec eux dans la tombe leurs secrets et leurs richesses*.

1. « Il n'est point de patois, si obscur et si humble qu'il paraisse, qui ne devienne précieux aux yeux de l'historien et cher à un patriotisme intelligent, si nous songeons qu( chaque dialecte contient une portion de notre passé et représt nte une des facettes du génie national » (Michel Bréal).

Est-il encore besoin de rappeler l'intérêt de premier ordre qui s'attache à l'étude des patois? Un grammairien — qui n'était pas un linguiste — Charles Nodier, déclarait déjà, au commencement du siècle dernier :

« Tout homme qui n'a pas soigneusement exploré les patois de sa langue, ne la sait qu'à demi. »

Il est de toute évidence que, dans les recherches linguistiques, toutes les langues-sœurs issues d'un même tronc se prêtent un mutuel appui. Isolé, le français n'aurait jamais pu reconstituer son histoire avec la rigueur désirable. Malgré le secours de l'italien, de l'espagnol, voire du provençal classique, bien des points restaient encore obscurs : ils s'éclaircissent, pour la plupart, au fur et à mesure qu'on fait appel aux patois. Si tous les parlers romans étaient connus, la plupart des questions, qui déroutent aujourd'hui la sagacité des romanistes, se résoudraient d'elles-mêmes. Aussi les étymologistes les plus réputés de l'heure actuelle puisent-ils à pleines mains dans les patois.

Toute étymologie d'un , mot français , qui ne s'appuie pas sur la comparaison des formes patoises, n'est qu'une hypothèse, qui pourra être, dans la suite, définitivement confirmée ou rejetée. Ainsi, pour citer un exemple entre mille, l'étude des patois de l'Est, où le mot est populaire, a ruiné l'étymo-

A. Dauzat. — Langue française d'aujourd'hui. 13

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logie (ïomelelle qu'on voulait expliquer pa' rancien français alemelle. Il est impossible, aujourd hui, pour un linguiste sérieux, de proposer une élymologiè française, sans expliquer du même coup loutes les formes du mot (quand il y figure) que M. Gilliéron a relevées dans les huit cents patois gallo-romans de son Atlas linguistique. Pareil travail n'est pas aussi considérable qu'il le semble au premier abord, car, au lieu de se contredire, ces formes se com})lètent et s'expliquent les unes les autres.

Les matériaux que nous offrent les parle rs populaires sont considérables, si on songe que pour une langue littéraire comme le français, il existe — ou plutôt il existait il y a un siècle — environ trente mille patois différents (à peu près autant que de com^ munes). Seuls ils permettent d'utiliser, avec toute l'ampleur qu'elle comporte, la méthode expérimentale qui a rénové complètement la phonétique. La phoné^ tique expérimentale aurait pu difficilement se constituer sans les patois, qui lui offrent la varié lé infinie dont elle a besoin pour étudier la gamme de- sons de la parole, saisir sur le fait les transformation» actuelles et reconstituer l'histoire des évolutions pas^ sées.

Les patois de France — depuis ceux du Ruussillon et des Alpes-Maritimes, encore voisins de leurs ori^ gines latines, malgré les siècles qui les en séparent, jusqu'à ceux du Nord, dévorés et rongés par une activité phonétique incessante — nous présentent un aperçu simultané, dans l'espace, des phénomènes qu;

se sont produits dans le temps à des époques très différentes, car les mêmes évolutions se renouvellent fréquemment à plusieurs siècles de distance. Ils rappellent les multiples espèces actuelles d'animaux, qui nous montrent en raccourci toutes les évolutions anciennes des formes vivantes, les unes très voisines des types primitifs, les autres représentant le résultat de sélections et d'hérédités combinées à Tinfini.

Aux yeux du linguiste, le patois de chaque commune est une langue qui présente un intérêt non pas identique, mais équivalent à celui d'une langue httéraire. Les phénomènes généraux sont les mômes : mais ils se présentent dans des conditions différentes. Les patois ne possèdent pas, comme le français, une longue suite de textes qui permette de suivre pas à pas leur évolution depuis Fépoque gallo-romaine jusqu'à nos jours. En revanche, ils ont échappé à toutes les influences littéraires et grammaticales qui sont venues si souvent troubler le libre mécanisme des langues nationales. Ils sont moins riches, mais plus purs d'alliage, en mettant de côté l'influence du français, qui est récente, et dont on peut facilement faire la part chez les parlers encore sains. Peu ou pas de flottement dans le lexique, dans la signification des mots, dans la prononciation, tandis qu'en français l'influence de l'orthographe et le mélange incessant, à Paris, d'individus originaires de toutes les provinces, ont produit le résultat opposé.

Moins complexes, plus faciles à étudier, les patois constituent un merveilleux instrument d'éducation

linguistique. Tous les linguistes d'aujourd'liui lont grand cas des patois; la plupart se sont formés à leur école. Gaston Paris a fait fonder Tenseii^nement de la dialectologie, en 1883, à TÉcole des Hautes- Études; et quelques années plus tard, en 1888, dans un magistral discours prononcé au Congrès des Sociétés savantes, il montrait l'urgence de ces études, et conviait avec chaleur, on peut même dire avec émotion, les chercheurs et les érudits à apporter chacun « leur gerbe bien drue et bien bottel '>e ». Un des maîtres actuels de la philologie romane, M. Antoine Thomas, s'est formé en grande partie a l'étude des patois, et plus encore le fondateur de lu phonétique expérimentale, M. Rousselot. Un latiniste de premier ordre, M. Louis Havet, se plaît à répéter qu'il doit ses connaissances en phonétique à l'élude des parlers de Guernesey. Un égyptologue même, M. Maspero, souhaitait à plusieurs reprises que ses élèves avant d'aborder l'égyptien, pussent auparavant étudier les patois. J

L'accord, on le voit, est unanime à ce sujet entre philologues. Mais les vœux du monde savant n'ont été, malgré tous les efforts tentés, que bien incomplètement réalisés. Beaucoup de travaux, peu de résultats : tel est le bilan de ces trente dernières années. Il faut mettre à part, bien entendu, des œuvres hors pair comme Y Atlas linguistique de Icù

France de M. Gilliéron. Malheureusement on peut les compter.

En Allemagne, on a toujours attaché beaucoup plus d'importance que chez nous à nos patois : les phénomènes n'acquièrent-ils pas de l'intérêt en raison de leur éloignement? Gaston Paris me racontait naguère avec quel amour touchant le vieux maître Diez, de Bonn, collectionnait et dépouillait les petites brochures patoises qui lui étaient signalées.

L'étude des patois faisait partie, dès le début, du programme de la Revue Critique fondée, un peu avant la guerre de 1870, dans le but de rénover l'enseignement supérieur. Mais c'est seulement en 1883 que l'enseignement des patois fut officiellement inauguré en France, à l'École des Hautes-Études, par M. Gilliéron. L'ouvrage si remarqué de M. Gilliéron sur le patois de Vionnaz (Valais), avait prouvé que cette étude pouvait révolutionner la philologie romane. Et on ne s'était pas trompé.

La seconde date est celle de la soutenance de la thèse de M. l'abbé Rousselot à la Faculté des lettres de Paris en 1891. Cette fois, la Sorbonne elle-même ouvrait ses portes aux patois : mais il avait fallu une une œuvre de premier ordre pour les forcer. Un nouveau pas était franchi, car M. Rousselot, pour étudier son dialecte angoumoisin *, s'était servi des appareils et des procédés de la phonétique expérimentale. Des

1. Les Modifications phonétiques du langage dans le parler d'une famille de Cellefrouin, Paris 1891.

horizons insoupçonnés étaient révélés au^ chercheurs.

Depuis cette époque, renseignement dialectologique a été fondé, surtout par d'intelUgentes initiatives locales, dans plusieurs facultés de province, notamment à Lille ', à Aix ^ (fondations départementales), à Bordeaux ^ (fondation municipale). Lvs autorités locales ont compris Fintérêt qu'il y avail à étudier scientifiquement les parlers de chaque région. Malheureusement ces cours sont peu suivis : les maîtres n'ont fait que de rares disciples. A l'École des Hautes-Etudes, les trois quarts — en moyenne — des auditeurs de M. Gilliéron sont des étrangers : Allemands, Anglais, Américains, Slaves, Italiens et Roumains. N'est-ce pas profondément navrajit pour notre amour-propre?

Les travailleurs locaux s'intéressent beaucoup aux patois et ont publié de nombreux travaux sur les parlers populaires de leur région. Ils sont pleins de zèle et de bonne volonté. Mais ils ne savent pas étudier les patois; ils ne veulent pas suivre les conseils et les directions des philologues; ils embrassent un

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