‹ La langue française d'aujourd'hui; évolution, problèmes actuelsChapitre 34 sur 58 · YoÏT Notes étymologiques, Urgere (Romania, i899, p · texte numérisé non relu

YoÏT Notes étymologiques, Urgere (Romania, i899, p

voir des ordres sévères au sujet du maintien de la sécurité publique : c'était Tépoque où le tsar Nicolas II allait faire son premier voyage en France. Plus de doute! on se trouvait en présence d'un anarchiste déguisé. Et le brigadier d'envoyer aussitôt à sa recherche un gendarme muni de solides menottes. Celui-ci ne tarda pas à rejoindre, dans la commune voisine, le pseudo-anarchiste qui, la conscience tranquille, se livrait à de nouveaux interrogatoires. Grand fut l'ébahissement du gendarme, quand, sur le vu de papiers authentiques, il reconnut qu'il était en présence d'un professeur de la Sorbonne. Il se confondit en excuses, et le maître se vengea fort spirituellement par une interview linguistique sur le représentant de la force publique, en l'interrogeant à son tour sur son patois.

Vers la même époque, un des créateurs de la dialectologie française, qui explorait les vallées italiennes des Alpes, était victime d'une méprise analogue qui faillit amener un incident diplomatique. Et pourtant il avait pris la précaution de se faire recommander au préfet de Turin, qui avait donné le signalement du savant à ses subordonnés, et leur avait même prescrit de se mettre à sa disposition.

Malheureusement les savants sont distraits. Celuici n'eut-il pas l'imprudence de s'asseoir un beau jour, sans y faire attention, juste en face d*un fort en construction aux environs de Suse, et... de prendre des notes ! Il était aussitôt dénoncé au sous-préfet de Suse, et, le soir même, une escouade de carabiniers

venait, au grand effroi de son hôte, cerner la maison du brave curé où il était descendu.

Le maître eut beau montrer ses papiers, les carabiniers, ne connaissant que la consigne, firent une perquisition dans sa chambre. L'officier, tout joyeux, crut avoir trouvé le corps du délit en découvrant des cartes ponctuées de signes bizarres — les innocentes notations des limites linguistiques! Les ch(>ses se gâtaient, et le savant, pour prévenir son arrestation imminente, n'eut que le temps de faire prévenir le préfet de Turin, qui se hâta de donner contn -ordre et de tancer vertement son subalterne. Mais le consul de France était furieux, car le professeur avait une mission officielle, et il fallut l'intervention personnelle de celui-ci pour Tempêcher de porter la question devant le ministère des Affaires étrangères.

L'enquête dialectologique, on le voit, a ses risques. Mais ne constituent-ils pas, en somme, un attrait de plus?

Même dirigée par des hommes compétents, toute enquête par correspondance doit être radicalement condamnée, pour bien des raisons dont une seule serait dirimante. Le questionnaire qu'on prépare pour étudier les patois d'une région, n'est qu'une ébauche qu'il faut à chaque instant modifier : phénomène inévitable, puisqu'on explore l'inconnu et qu'on ii>-nore ce qu'on trouvera. Le hasard, la vue des objets et des

choses permettent seuls à l'observateur de pénétrer dans la vie de la langue et des mots : ni la morphologie (flexions), ni la syntaxe ne peuvent être étudiées à Taide d'un questionnaire, sous peine d'être déformées et faussées. Enfin les correspondants n'ont en général aucune éducation phonétique; leur multiplicité, — eussent-ils individuellement l'oreille bonne et bien éduquée, — faussera nécessairement l'ensemble des résultats. Et surtout ils n'offrent pas les garanties suffisantes : on ne peut savoir comment ils ont procédé pour répondre au questionnaire, s'ils sont originaires du village qu'ils habitent, et s'ils n'ont pas — ce qui arrive toujours — francisé les mots et mélangé les formes de patois voisins. — Aussi, depuis longtemps, les dialectologues sérieux ont-ils renoncé à ce genre d'enquête, qui était commode, mais absolument antiscientifique.

Dans ces conditions, il est facile de comprendre que les linguistes, à eux seuls, n'auront pas le temps de recueillir les épaves de nos patois avant leur naufrage complet. Ceux d'entre eux qui ont la chance d'-être originaires d'une localité linguistiquement intéressante, et d'y avoir parlé le patois dans leur jeunesse, pourront étudier à fond ce petit coin de France et rayonner — s'ils en ont le loisir — tout au plus dans les limites d'un arrondissement. Cinq ou six « petites patries », à l'heure actuelle, ont été ainsi scientifiquement étudiées, souvent sur un territoire très restreint. Doublez, triplez le chiffre : c'est tout ce qu'on peut attendre des linguistes jusqu'au jour

OÙ le glas des patois aura définitivement sonnt . C'est bien peu.

Il existe aussi une œuvre d'ensemble, dont j'ai eu plusieurs fois l'occasion de parler : c'est V Ai las linguistique de MM. Gilliéron et Edmont, dont la publication entreprise depuis 1900, sera prochainement achevée. Des deux collaborateurs, l'un a parcouru toute la France, l'autre a colligé, classé les matt riaux. Le travail préparatoire a demandé près de dix ans.

M. Gilliéron était un des élèves préférés de Gaston Paris. L'illustre philologue avait un flair mervilleux pour discerner chez ses disciples les aptitudes spéciales, et pour les diriger vers les terres inconnues à défricher. Il orienta M. Gilliéron vers les ])atois, comme il devait aiguiller plus tard M. Roiisselot vers la phonétique expérimentale. Il savait apprécier l'utilité de ces langages rustiques, sur lesquels il a écrit de bien jolies phrases.

L'Atlas linguistique de la France est composé d'un millier de cartes, géographiquement identiques et représentant la France, — augmentée de quv^lques vallées italiennes des Alpes (vallées vaudoises, val de Suse, d'Aoste), de la Suisse romande et de la Belgique v^^allonne, — mais diminuée de la Flandre à dialecte germanique, de la Bretagne bretonnante et du pays basque*, « ces trois coins de métal enfoncés dans les pays romans^ ».

1. Pour la limite linguistique, se reporter au chapitre précédent.

Page 1