‹ La langue française d'aujourd'hui; évolution, problèmes actuelsChapitre 35 sur 58 · Gaston Paris · texte numérisé non relu

Gaston Paris

Un certain nombre de points, figurés par des numéros, — sept ou huit par département — indiquent les localités dont les patois ont été recueillis, tous par le même collaborateur, M. Edmont : celui-ci a consigné, avec une minutie scrupuleuse de notation*, les réponses faites à un questionnaire très détaillé, préparé d'avance à la suite d'enquêtes préalables.

Chaque carte, spéciale à un mot ou à une forme grammaticale, est riche en enseignements. Par exemple, la carte d'abeille nous indique comment ce petit animal est désigné dans les diverses parties de la France. Nous retrouvons dans le Vendômois Yavette de Ronsard; nous apprenons qu abeille, mot méridional, d'introduction relativement récente dans la langue, a supplanté à Paris le vieux français ef (apis) encore vivant dans quelques provinces reculées ; nous saurons pourquoi les paysans du Nord ont confondu l'abeille avec son essaim. Que de mots charmants et savoureux apparaissent ainsi au chercheur !

Pour quiconque a écouté la parole du maître et a pu se livrer sur place à l'étude des patois, tous ces matériaux, ces documents précieux prennent une vie, une signification singulière. Leur interprétation crée une science nouvelle, la géographie linguistique, qui nous enseigne les péripéties des luttes entre les mots

1. Mal lieu reusement le coUaboraleur ne valait pas le maître, ce qui explique comment l'atlas renferme des erreurs de fait, souvent graves, et qui ont été signalées à plusieurs reprises.

A. Daozat. — Langue française d'aujourd'hui. 14

et les formes, poursuivies depuis des siècles dans toutes les régions de la France *.

C'est là une vue d'ensemble précieuse, lu seule œuvre comparative des patois de France que nous ayons à l'heure actuelle, et que, selon toute vraisemblance, nous posséderons jamais. Malgré l'énormité du travail, et l'intérêt scientifique des résultats, encore faut-il bien remarquer que les auteurs n'ont entendu poser que des jalons. Même dans les endroits explorés, ce ne sont pas quelques centair.es de phrases qui peuvent nous faire connaître int gralement un patois. A plus forte raison l'enquête ne saurait-elle nous apporter aucune donnée précise sur l'état linguistique des régions intermédiaires. 11 faut donc reprendre ce travail en sous-œuvre et analyser la masse hétérogène des patois, cellule par cellule, village par village.

Cette œuvre, les travailleurs locaux sont les mieux placés pour la poursuivre : car la connaissance^ auditive et traditionnelle d'un patois, dans un p.iys où l'on a toujours vécu, constitue pour la récolte des matériaux linguistiques un avantage inappréciable auquel il est bien difficile de suppléer. L'observateur

1. Voir à ce sujet, Gilliéron et Mongin, Étude de géographie linguistique : « scier » dans la Gaule romane du sud et de Vesi, Paris,

indigène ne sera pas induit en erreur et n'aura pas à se tenir perpétuellement en garde contre les réponses mensongères, fausses et extorquées. Il n'aura qu à rassembler ses connaissances intuitives et à les préciser par des entretiens avec ses concitoyens. Mieux que personne, il pourra démêler les archaïsmes et les néologismes, la vitalité des mots, leur usage dans tel ou tel milieu. S'il est consciencieux, on pourra lui accorder toute confiance.

Que devra-t-il nous donner comme publications? Je n'hésite pas à déclarer nettement, avec tous les dialectologues, que son rôle devra se borner à faire le glossaire de son patois et de son patois seul, avec les annexes que j'indiquerai tout à l'heure : car, pour les patois voisins, nous verrions reparaître toutes les causes d'infériorité, signalées à l'instant. Et surtout, un glossaire sans étymologie ! Il n'y a aucune honte à ne pas être philologue : encore faut-il avoir la franchise de le reconnaître et ne pas empiéter sur le terrain des linguistes. Un glossaire, bien fait, du patois d'un seul village, avec les significations et l'emploi de tous les mots consignés dans des exemples entendus et non forgés, est une œuvre considérable, qui demande des années de travail, et qui présente pour son auteur, malgré son apparente aridité, un puissant intérêt. A la science, il rend de grands services en fournissant aux linguistes des documents sur lesquels ils puissent travailler avec certitude. On ne demande aux chercheurs indigènes que de réunir des matériaux, mais des matériaux irréprochables. A cette

condition, mais à cette condition seule, ils auront bien mérité de la linguistique.

Avant de commencer un tel travail, il est indispensable que le non-philologue se mette en rapports avec un phonéticien qui analysera avec lui les sons de son patois et lui indiquera la notation phonétique à suivre. Sinon, eût-il l'oreille très fine, il ne saurait faire de bon travail.

Au glossaire, il est à peu près indispensable d'ajouter un tableau des flexions grammati' aies, facile à dresser. Il est intéressant d'y joindre un lexique des noms propres (noms de lieux et do terroirs, noms et surnoms de personnes), et un n cueil de folk-lore (contes, chansons, etc.) qui sera toujours le bienvenu.

Un dernier mot à l'adresse des instituteurs. 11 est de notoriété courante que — à quelques exceptions près — les instituteurs témoignent d'une assez vive hostilité à l'égard des patois. Ils les accusent de faire obstacle à l'enseignement de la langue française, et il ne se passe guère de mois sans qu'une revue pédagogique ne parte en guerre contre eux et ne p] êche la croisade pour l'extermination des patois.

Tant d'efforts sont bien inutiles : les patois disparaissent, je l'ai montré, sans qu'il soit au pouvoir de personne de ralentir ou d'accélérer ce mouvement. Reste à savoir s'il ne serait pas préférable, tandis

qu'ils vivent encore, d'utiliser les patois plutôt que de leur jeter Tanathème. Gomment! dans les régions à patois indépendants, l'instituteur a la rare fortune d'avoir sous la main une jeune population bilingue, et il ne sait pas en tirer parti! Mais c'est toute la méthode féconde de la grammaire comparée — placée à la portée des enfants — qu'il peut mettre en œuvre par la comparaison de deux langues, connue de ses jeunes auditeurs. Que d'enseignements grammaticaux, pour un maître avisé, y aurait-il à dégager d'une semblable comparaison! Certes le patois contamine le français des villageois (celui de l'instituteur compris), c'est de toute évidence. Mais justement quand on aura opposé les deux langues l'une à l'autre, l'amalgame entre elles deviendra presque impossible, et l'étude du patois, qui lui aura servi de repoussoir, aura servi à mieux faire connaître le français. Il ne s'agit pas évidemment d'initier les enfants aux mystères de la philologie : mais l'étude grammaticale du patois peut se faire avec autant de simplicité que celle du français, et la comparaison, qui jaiUira d'ellemême, intéressera aussi vivement les écoliers qu'une leçon de choses.

On objectera que les instituteurs ne sont pas préparés à ce genre d'exercices. Sans doute : mais il serait si facile d'y remédier! Il suffirait de faire, dans chaque école normale, un petit cours très simple de grammaire comparée entre le français et les principaux types de patois du département! Quoique le latin ne figure pas dans les programmes, je ne vois

pas pourquoi on ne donnerait pas aux auditeurs quelques exemples des racines latines de notre 1î ngue et quelques notions très simples sur la grammaire historique, voire sur les lois phonétiques. Dites à un jeune Méridional que le latin sapa est devenu sabo dans sa région et sève en français ; montrez-lui comment, dans les mots similaires, l'accent tonique s'est toujours conservé; comment Ta latin, resté a dans le Midi, est devenu è dans le Nord ; comment le p placé entre deux voyelles a abouti là toujours à 6, ici toujours à v: faites-lui pressentir ainsi, par des exemples caractéristiques, la rigueur des lois phonétiques. Je suis certain que les élèves-maîtres prendiaient goût rapidement à ijn tel enseignement, qui ou\ rirait devant eux des horizons insoupçonnés, et que beaucoup d'entre eux, piqués par la curiosité, chercheraient à aller plus loin dans cette voie*.

Dans tous les cas, ils auraient appris à mieux con-

1. Citons à ce propos quelques passages d'un intéressant article dans lequel M. Germouty, inspecteur primaire, — à peu près le seul parmi les éducateurs de l'école — a réagi contre la tendance générale dans les milieux scolaires, et a montré le parti que les instituteurs peuvent tirer des patois (bien qu'il conserve encore certains préjugés antilinguistiques à l'égard des patois du Nord qui seraient « du français déformé ») :

« D'ordinaire, dans la presque unanimité des écoles, le patois et le français sont séparés par une muraille d'airain. Dans l'esprit des enfants, ils se superposent sans se pénétrer jamais. L'enfant apprend d'instinct le langage du pays dans sa famille, et le français à l'école, sans chercher à voir les rapports qui p 'uvent exister entre eux. Et comme, la scolarité unie, c'est le patois qui l'emporte, les notions de français péniblement apprises no sont pas même retenues par les liens ou les rapports qui aurai ^nt pu les joindre au parler rustique. Si, au contraire, à propos de- principales règles de la grammaire, on fait des excursions habiles et

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naître, à mieux enseigner leur langue, — et à parler eux-mêmes un français plus pur. Ce n'est point là un médiocre avantage, — quoiqu'il constitue un aspect un peu imprévu de la question des patois.

mesurées dans le domaine du patois, on peut éclairer, préciser, raffermir ou consolider la connaissance desdites règles.

« Lorsqu'on donne des notions de phonétique, on familiarise les enfants avec les sons longs et les sons brefs. Quels intéressants rapprochements on peut faire avec le parler vulgaire pour le plus grand avantage de la bonne prononciation française! C'est le moment de mettre en garde les écoliers contre les défauts de l'articulation locale, contre les fausses intonations, les changements de longues en brèves et réciproquement....

« A propos du genre, il existe parfois des différences sensibles entre certains idiomes provinciaux, ceux de la Marche, par exemple et la langue française. Le patois met au masculin les mots armoire, dinde, et au féminin les mots sel, chanvre, lièvre, serpent, ongle, peigne. Il convient d'attirer l'attention des enfants sur ces faits qui aident à expliquer certains passages d'auteurs classiques, comme ces vers de La Fontaine :

Il arriva qu'au temps où la chanvre se sème, Elle vit un manant en couvrir maint sillon.

... « Avec les jeunes enfants, il est quelquefois peu commode de faire distinguer les participes passés des infinitifs de la première conjugaison. J'ai parlé; je vais parler. Changez par le patois; tout s'éclaire, le participe étant, dans mainte région, terminé par 0, parlo, et l'infinitif par a, parla.

« On pourrait prendre d'autres exemples même à propos de l'étude des mots invariables, et l'on arriverait toujours à cette conclusion : c'est que, pour l'enseignement de la grammaire, le patois n'est pas toujours un ennemi. Dans un assez grand nombre de cas, qu'il faut se donner la peine de déterminer, bien entendu, parce qu'ils varient avec les régions et les idiomes provinciaux, le parler du village peut aider à rendre les leçons concrètes et intéressantes et, par suite, les souvenirs plus nets et plus durables....

« Pour employer une expression courante les patois peuvent servir de repoussoir au français. C'est uniquement à cette condition que nous en recommandons l'usage. » (Le Volume, i*' février 1908, pp. 223-226).

On ne saurait mieux dire.

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