‹ La langue française d'aujourd'hui; évolution, problèmes actuelsChapitre 41 sur 58 · Bréal, La Sémantique · texte numérisé non relu

Bréal, La Sémantique

historique eut déterminé dans chaque langue un rapport de filiation et de nécessité entre chacune de ces voyelles ou diphtongues et 1'^ libre tonique du latin, dont elles dérivent l'une et l'autre, suivant l'idiome.

La loi phonétique est relative quant au temps et à l'espace, mais, dans son domaine limité, elle est absolue (ou constante), c'est-à-dire qu'elle n'admet aucune exception *. Par là elle diffère de la règle des anciens grammairiens, qui — par principe, pourraiton dire^ — avait des exceptions arbitraires, immotivées, sans raison d'être. La règle se proclamait en outre immuable : sortie, à l'origine, de l'usage, elle ne tardait pas à vouloir le régenter; niant l'évolution des langues, elle proclamait que ceci était bien, que cela était mauvais, une fois pour toutes; elle était donc éminemment antiscientifîque.

La loi, au contraire, se borne à énoncer les rapports de nécessité qui relient les phénomènes : elle constate, rien de plus. Dans des circonstances identiques, les mêmes phénomènes peuvent avoir lieu à des époques et dans des milieux différents; mais il peut aussi se produire des phénomènes tout autres : et voilà pourquoi l'énoncé de la loi doit être strictement limité à une époque et à un milieu déterminés. Ainsi, à l'heure actuelle, dans de nombreuses régions de la

1. Pour plus de détails à ce sujet, voir A. Dauzat, Essai de méthodologie linguistique, pp. 110 et suiv.

2. « Pour peu qu'on ait de sens et d'érudition, On sait que chaque règle a son exception. »

(Boursault, Le Mercure galant.)

France, k se mouille devant i dans les mêmes conditions qu'au VIP siècle de notre ère. Par outre, la combinaison qu'on note phonétiquement ly est devenue / mouillé en latin vulgaire {palea, devenu palya, it. paglia, fr. paille), tandis qu'elle a suivi, en France, une tout autre évolution au moyen âge : le vieux mot pâlie, tiré vers le ix^ siècle du latin pallium par un procédé savant, et prononcé palye, est devenu, non pas paille, mais païle, puis poêle (cordons du poêle), par métathèse des deux éléments l-y.

Un caractère assez curieux, au point de vue philosophique, nous est présenté par les lois phonétiques. Les logiciens enseignent que, dans les sciences inductives, — étant donnée une loi de succession entre deux phénomènes, Tantécédent et le conséquent, — l'antécédent est invariable et inconditionn( 1 : en d'autres termes, le même effet est toujours produit par la même cause; la même cause produit toujours le même effet et suffît à le produire ; — le tout en se plaçant, bien entendu, dans les conditions de la loi.

En phonétique, il en est autrement: l'antécédent est bien inconditionnel, mais il n'est pas invariable. Dans des conditions données, une cause déterminée produit toujours un même effet et suffit à le produire. Mais un même effet peut résulter de causes différentes. Par exemple, i latin tonique donne toujours i en français {plat, file, etc.). M^iis 1'/ toniqm libre français peut provenir d'une autre cause, avoir un autre antécédent, soit è latin suivi d'une palatale

(légère, lire), soit ë latin procédé d'une palatale [cëra cire), soit ô suivi d'une palatale (lat. vulg. côcere, cuire). Ces diverses séries de sons, différentes à l'origine, ont fusionné, tout au moins en partie, à un moment donné. Ce caractère ne saurait altérer la valeur de la loi phonétique, l'inconditionnalité étant l'essence même du rapport de causalité.

Mais il y a une objection plus sérieuse contre la constance des lois phonétiques, que les linguistes ne soupçonnent pas, et qui paraît cependant très forte dans la bouche des philosophes i. Les linguistes savent et admettent depuis longtemps que les phénomènes d'analogie peuvent troubler le libre jeu des lois phonétiques. Ainsi l'analogie avec goupil (renard) a changé en goupillon le vieux français guipillon, qui, d'après les lois de la phonétique, aurait dû conserver son premier i. De tels phénomènes sont nombreux.

— Les lois phonétiques ne sont pas en faute pour cette raison, déclarent unanimement les linguistes. C'est un trouble occasionné par une cause extérieure, extra-phonétique, de même qu'en mécanique une cause externe peut faire dévier la trajectoire d'un corps^ suivant l'heureuse métaphore de V. Henry.

— Pardon, ripostent les philosophes. La rigueur de la loi ne sera pas en jeu, s'il vous est possible de déterminer exactement dans quelles conditions le trouble se produit. Mais vous ne pouvez pas le déter-

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