‹ La langue française d'aujourd'hui; évolution, problèmes actuelsChapitre 43 sur 58 · Nouveaux essais de Philologie française (1905), p · texte numérisé non relu

Nouveaux essais de Philologie française (1905), p

plus catégorique, M. Schuchhardt affirme l'impossibilité absolue de la loi sémantique*.

Cette dernière affirmation est vraiment trop catégorique : il semble d'autant plus téméraire de nier a priori la possibilité de la loi sémantique que la majorité des linguistes, comme je le montrerai bientôt, s'accordent aujourd'hui à reconnaître que les phénomènes sémantiques sont du domaine de l'inconscient : or les phénomènes inconscients, soustraits à l'influence de la volonté et du libre arbitre, obéissent nécessairement à des lois.

Les linguistes contemporains s'efforcent de plus en plus d'analyser avec précision les conditions qui déterminent les changements sémasiologiques, d'établir les principes directeurs qui président à ces transformations : c'est en procédant ainsi en phonétique qu'on est peu à peu arrivé à la détermination de lois. Est-il téméraire d'escompter pour la sémantique le même point d'aboutissement?

Dans les recherches de sémantique expérimentale que j'ai déjà citées, et qui me semblent du plus haut intérêt par l'orientation nouvelle qu'elles indiquent, MM. Thumb et Marbe espèrent arriver à ce but à l'aide de leur méthode. En partant de ce fait que, pour chaque sujet, il y a dans chaque cas un type dominant d'association d'idées, M. Thumb conclut que, à un moment donné, dans un lieu donné, on ne

1. Litteraturblatt fur germanische und romanische Philologie, déc. 1902, compte rendu de l'ouvrage précité de MM. Thumb et Marbe.

peut admettre pour un groupe de forme ^ donné qu'une seule espèce d'action analogique. Il s'agirait donc, pour établir des lois sémantiques, do déterminer le système d'associations qui domine dans un groupe linguistique à telle ou telle époque. — Cette théorie hardie — il fallait s'y attendre — a été vivement discutée. Elle semble bien en harmonie avec les tendances actuelles de la science.

A côté de la loi, qui constitue le théorème, la recherche étymologique nous offre le problème étymologique. Pour découvrir la loi, on a décomposé le mot en ses éléments constitutifs : il s'agira maintenant de recomposer le vocable et d'en rechercher l'histoire. Pour atteindre ce but, il faudra s'appuyer sur les lois : l'étymologie repose nécessairement sur la phonétique d'abord, sur la sémantique ensuite *.

La recherche et Tétude des lois de succession forment la dynamique linguistique; l'analyse de révolulion des phénomènes en constitue la cinématique : nous allons l'envisager en abordant les grands pro- blêmes de la science. |

L'évolution continue des langues, phénomène évident, mais différemment interprété, soulève les plus graves problèmes qui dominent la linguistique.

1. A. Thomas, Nouveaux essais de philologie française, p]^ 1-33.

Résolument phénoméniste, la science actuelle a écarté l'un d'entre eux, qui n'est pas de son ressort, et qui, pendant de longues années, a pesé lourdement sur la linguistique en menaçant de la stériliser : je veux parler du problème de l'origine du langage, abandonné aujourd'hui aux philosophes. Pour le linguiste, une langue ne naît pas, n'a pas de commencement : par contre elle peut mourir, c'est-à-dire sortir de la mémoire des hommes, soit que la population qui la parle vienne à être détruite, soit — cas plus fréquent — que les sujets parlants abandonnent leur langue pour en apprendre une autre, comme les Gaulois après la conquête de César, ou les Francs après leur installation en Gaule.

Les linguistes modernes sont même allés plus loin. Ils ont rejeté les théories, — naguère accréditées, puis ruinées parla science — , des « langues-mères », des « radicaux-primaires », des « racines fondamentales et spécifiques » au delà desquelles il n'y aurait plus rien. L'évolution des langues ne doit pas plus être bornée dans le passé que dans l'avenir. La célèbre théorie classique des « trois phases » a été reconnue pour fausse dans les termes où on l'avait posée : le monosyllabisme n'est pas le point de départ primordial des langues, l'état analytique n'en est point le but définitif : mais toute langue passe tour à tour, avec plus ou moins de rapidité, par les trois phases — ou même quatre : monosyllabique, agglutinante, flexionnelle et analytique — pour revenir ensuite à son point de départ, sans jamais s'arrêter dans le

cycle de cet éternel devenir ^ Il va sans d re que révolution est progressive, insensible, et qu" aucune cloison étanche ne sépare en compartiments les différentes périodes.

De l'évolution générale des langues, passons à révolution spéciale des phénomènes. Un principe, auquel se rallient aujourd'hui la grande majorité des linguistes, domine toute la matière : c'est 1 inconscience des phénomènes hnguistiques. Accepté à peu près universellement dans le domaine de la phonétique — on a renoncé depuis longtemps à expliquer les transformations des sons par des fantaisies individuelles^ — ce principe rencontre, au contraire, en sémantique, les mêmes oppositions que soulevaient tout à rheure les lois.

M. Bréal fait intervenir très nettement la volonté dans l'évolution sémantique : il est vrai qu'il se réclame parfois d'une « volonté obscure » qui est bien près de l'inconscient. Quand on parle, dit-il, on a un but, c'est d'être compris : donc, pour atteindre ce but, chacun, individuellement, modifie consciemment son langage pour le rapprocher de la perfection.

Cette théorie, qui, il y a cinquante ans, n'aurait guère rencontré d'adversaires, est aujourd'hui repoussée par la presque totalité des linguistes, qui souscrivent volontiers à l'axiome suivant posé; par

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