Cf. V. Henry, Antinomies linguistiques, pp. 16 et suiv
2. C'était encore à peu près l'opinion de Sayce {Princpes de philologie comparée, trad. Jovy, p. 255).
V. Henry * : « Toute explication d'un phénomène linguistique qui présuppose, à un degré quelconque, Texercice de Tactivité consciente d'un sujet parlant, doit a priori être écartée et tenue pour non avenue. » La conception de M. Bréal — dont les exemples sont tous empruntés à des langues littéraires — ne saurait convenir (et encore dans une certaine mesure) qu'au langage des écrivains, des lettrés, qui seuls ont conscience de leur langue. Sans doute, l'homme s'efforce d'être compris; mais conclure de là qu'il cherche dans ce but à modifier consciemment son langage, c'est dépasser singulièrement les prémisses. Chez les illettrés, le langage est toujours considéré comme un moyen, jamais comme une fin. Quelque paradoxale que l'affirmation puisse paraître, les évolutions sémantiques les plus apparentes — de multiples observations s'accordent à le prouver — se produisent toujours à l'insu des sujets parlants.
Toutefois, cette question d'inconscience demande à être encore approfondie au point de vue psychologique. Une discussion très intéressante sur ce point eut lieu en décembre 1906 à la Sorbonne, au cours d'une soutenance de thèse, entre un psychologue, M. Egger, et un linguiste, Victor Henry. M. Egger soutenait qu'il y a, pour les phénomènes sémantiques, un certain degré de conscience, sinon dans le moyen, le comment, du moins dans le pourquoi^ dans le but et l'effort pour l'atteindre. Victor Henry concéda ce
i. Antinomies linguistiques, ip. 78.
dernier point pour une catégorie de phénomèiies, les phénomènes lexicologiques (changements de sens), mais revendiqua l'inconscience intégrale p(^ur les phénomènes morphologiques (formes grammaticales). Il cita, à l'appui, l'exemple d'une petite fille de cinq ans, qui forgea un jour je suirai pour je serai, quatrième proportionnelle analogique qui était à suis ce que chanterai est à chante : c'est un phénomène courant dans l'évolution des langues, et dont la formation s'explique fort bien. Or, la petite fille, qui n'avait aucune connaissance grammaticale, n'avait pas la moindre idée de la raison d'être de sa création analogique, qui avait jaiUi spontanément : interrogée, elle déclara et fut convaincue qu'elle avait dit au hasard; et pourtant elle procédait exactement comme avaient procédé avant elle des millions d'individus pour former des futurs, comme nos ancêtres qui onl dit je viendrai ipour ie vendrai (fut. de venir).
S'ils étaient réfléchis, les phénomènes sémantiques supposeraient chez les peuples les plus frustes des raisonnements de linguistes consommés : encore les linguistes eux-mêmes ont-ils souvent beaucoup de mal à retrouver et à renouer les fils brisés de ces évolutions.D'ailleurs les philosophes eux-mêmes admettent fort bien que, dans l'association des idées — principe directeur des évolutions sémantiques, comme je vais le montrer — « l'esprit peut passer d'une idée à une autre en traversant, sans le savoir, toute une série d'idées intermédiaires* ».