Boirac, Cours élémentaire de philosophie, p
L'inconscience entraîne des conséquences importantes : d'abord la spontanéité des phénomènes, et, en second lieu, l'indépendance et la simultanéité de leur production dans un milieu donné. Ce dernier point, toutefois, n'est pas encore universellement admis, surtout en sémantique. En poussant jusqu'aux dernières conséquences la logique des principes, on est conduit à admettre, pour une époque et un milieu donnés, la nécessité des phénomènes linguistiques, et par suite la possibiUté des lois. J'ai dit que la plupart des linguistes admettent la loi phonétique, mais rejettent, avec plus ou moins d'hésitation, la possibilité de la loi sémantique.
Un caractère plus net sépare, indiscutablement cette fois, les phénomènes phonétiques et sémantiques : les premiers évoluent insensiblement, et leur progression est si lente qu'ils ne peuvent pas ne pas être inconscients, puisqu'il faut l'oreille la plus exercée ou les appareils les plus précis pour relever des différences entre la prononciation du grand-père et celle du petit-fils. A l'opposé, les phénomènes sémantiques, contrairement à l'adage classique, procèdent par sauts, quoique les écarts soient en général très rapprochés. Il n'y a eu aucun intermédiaire entre guipillon et goupillon, entre je vendrai (futur de venir) et je viendrai^ entre « bureau » au sens d' « étoffe de bure » et « bureau » au sens de « table » (recouverte par l'étoffe de bure).
Quel est le principe directeur des phénomènes linguistiques? En phonétique, la science moderne
A. Daozat. — Langue française d'aujourd'hui» 16
rejette la « loi du moindre effort », qui fut pendant longtemps universellement adoptée : la phonotique expérimentale Ta ruinée en prouvant que de nombreux sons exigent plus d'efforts que ceux dont ils dérivent. — Quelques linguistes * invoquent plus ou moins nettement la « compensation », ou loi d' « équilibre », ou « loi de solidarité phonétique ». D'après cette conception, chaque mot formerait un tout phonétique : s'il se produit un allongement dans une partie, il en résultera nécessairement un affai])lissement dans une autre. Cette théorie, qui paraît expliquer certains phénomènes des langues ancienms, est contredite par les langues romanes : il y a en outre de nombreux phénomènes dont elle ne peut rendre raison. La plupart des linguistes se rallient peu à peu, plus ou moins consciemment, à un principe différent, qui est corroboré par les données de la phonétique expérimentale : l'évolution phonétique est conditionnée par des nécessités physiologiques. Le point de départ est individuel, mais les effets sont généraux, car les faits prouvent que les nécessités physiologiques sont identiques chez les individus d'une même génération. Poussant plus loin, on peut se demander — quoique la question sorte du domaine de la linguistique — si la cause première des modifications fonctionnelles (ou physiologiques) ne réside pas dans des transformations organiques (ou anatomiques) des organes de la parole : la phonétique expérimentale penche pour l'affirmative.
1. Cf. P. Regnaud, Grammaire comparée du grec et du latin, Introduction; M. Grammont, Patois de la Franche-Montagne, p. 62.
En sémantique, nous rencontrons en opposition les deux mêmes écoles que sur le terrain des lois et de rinconscience. Sans doute, on est d'accord pour proclamer que tous les phénomènes peuvent se ranger sous le drapeau de Fanalogie. Mais Tanalogie est un moyen, non une cause. Pour M. Bréal, Tanalogie est au service de la raison : logique avec lui-même, il proclame que le principe directeur des phénomènes réside dans leur utilité. Au contraire, la plupart des linguistes, partisans de Tinconscience, et forts de rinutilité de nombreuses créations comme de la perte de nombreux sens ou formes utiles, soutiennent que le principe des évolutions sémantiques est purement et simplement l'association des idées, qui se manifeste par la voie des créations analogiques.
J'ai réservé la théorie de M. Meillet, qui accorde une part prépondérante aux faits sociologiques dans l'évolution des phénomènes Knguistiques : elle semble à peu près isolée dans l'orientation scientifique actuelle, et elle a fort surpris, je crois, la très grande majorité des Hnguistes qui se sont demandé si M. Meillet, partisan déterminé des lois linguistiques et de l'inconscience des phénomènes, n'allait pas se mettre en contradiction avec lui-même en entrant dans cette voie. Je ne le pense pas, et j'estime que les recherches si originales de M. Meillet dans cette nouvelle direction pourront rendre compte de nombreux phénomènes, en les appliquant à Fétude des langues contemporaines.
Nous assistons, en effet, à notre époque, à une
véritable révolution linguistique dans la natur ^. des phénomènes observés, révolution provoquée ellemême par un changement considérable dans la mentalité des sujets parlants. J'ai supposé jusqu'ici une langue transmise exclusivement par l'audition et parlée par une très grande majorité d'illettrés : c'est le cas pour les langues mort /s, et même encore pour la plupart des parlers vi^ ants. Mais il en est autrement, à l'heure actuelle, pour les langues littéraires des peuples les plus civilisés, par exemple : le français, l'anglais, l'allemand. Il esl bien évident que les phénomènes linguistiques se présentent sous un jour différent chez un peuple qui sait lire et écrire et possède quelques rudiments de f^rammaire. Cette population aura d'abord une certaine conscience de sa langue. Par suite de la lecture, l'élément visuel s'ajoutera à l'élément auditif et parfois le contrariera. Enfin, dans les grandes agglomérations comme Paris, Londres ou New-Yorl:, les phénomènes linguistiques seront singulièrement complexes, par suite de l'origine multiple et diverse des habitants — la moitié à peine est indigène — et surtout à cause de la diversité des milieux sociaux, qui crée une variété considérable de langages enchevêtrés à l'infini *. Pareille étude, particulièrement délicate, est à peine abordée par la science : j'ai voulu seulement indiquer quelques-uns des principaux problèmes qu'elle posera.
1. Pour Paris, voir ci-dessus, 1" partie, ch. i, Le français d'avantgarde.