Plan d'études de 1880, p
d'un petit cours d'histoire de la langue française, qui pouvait être très intéressant et fécond en résultats — à condition de le prolonger dans les classes supérieures.
Beaucoup de professeurs le comprirent ainsi. Malheureusement les programmes de 1890, qui marquent à cet égard un regrettable recul, vinrent mettre le holà à ces initiatives intelligentes, et décrétèrent la séparation de la philologie romane et de l'enseignement secondaire. Il faut lire les Instructions qui sont vraiment typiques * :
« Histoire de la langue française. — L'enseignement historique de la langue française avai! donné lieu aussi à quelques malentendus. On s'était parfois mépris sur Timportance qu'il convient de lui attribuer dans nos classes; on avait fait de longues et érudites leçons au lieu de se contenter de notions élémentaires sur la formation des mots français. Avec la rédaction actuelle du programme, cette erreur ne serait plus guère excusable.
« Ce que l'on doit se proposer, c'est simplement d'expliquer aux élèves que notre langue n'est point sortie du latin sous sa forme actuelle, qu'ello a traversé une période de transition, que pendant cette période elle était cependant soumise à des règles, que ces règles, à ne prendre que les principales, sont fort claires et peu nombreuses. Est-il besoin d'un cours suivi pour le faire comprendre?
1. Instructions, programmes et règlements (enseignement secondaire), p. 28 (Paris, Imprimerie Nationale, 1890).
« Personne ne le pensera, d'autant plus que c'est en quatrième que seront d'abord enseignées ces notions élémentaires. Un maître serait bien inexpérimenté sïl consacrait plus de quelques heures à un enseignement qui, réduit à ces proportions, éveille très vivement la curiosité des élèves.
« En Troisième, on reviendra sur ces notions, qui sans cette précaution seraient trop vite oubliées, on les complétera par des exemples et une étude grammaticale et littéraire, en Seconde enfin on continuera ces études à l'occasion des textes lus et expliqués. En Rhétorique on a effacé, comme obscure ou inutile, la formule de 1885 : « Complément de l'étude de la langue française au point de vue de la composition et du style, » On espère néanmoins que le professeur ne manquera pas, chemin faisant, de s'assurer que les élèves n'ont pas oublié ces utiles notions, mais on avait, avant tout, le souci de ne plus laisser supposer que l'on demandait sur l'histoire de la langue française un cours suivi et développé de la Quatrième à la Rhétorique. Il n'en est rien. Sur ce point comme sur tant d'autres, faisons un modeste emprunt à l'enseignement supérieur, n'essayons pas de rivaliser avec lui. Nous n'avons pas les mêmes auditeurs et nous ne poursuivons pas le même but. »
Sans insister sur la « période de transition )>, qui révèle, chez l'auteur du paragraphe, une conception singulière de l'évolution linguistique, — il est permis de s'étonner de certaines affirmations. Certes, tous les philologues estimeront qu' « il est besoin d'un
cours suivi » pour poser, même dans ses principes, l'histoire de la langue française. Cela ne a eut pas dire que ce cours devrait absorber toutes les heures de français, ni rivaliser de science avec renseignement des Facultés.
Enfin voici le plan d'études de 1902, qui a augmenté, comme on sait, le nombre d'heures consacrées à l'étude de notre langue, spécialement dans certaines sections. Il porte la note suivante, reproduite pour la Quatrième A et B et laTroisièm<^ A (qui ont respectivement 3, 5 et 3 heures de français par semaine) * :
« Le professeur donnera, à F occasion de la lecture des textes, les notions de grammaire historique qui paraîtront nécessaires. Ces notions ne seront pas la matière d'un cours suivi, et se donneront seulement dans la mesure où elles peuvent rendre plus intelligible l'histoire de la langue '. »
Les intentions sont donc les mêmes qu'en 1890 : j'ai souligné à dessein les passages caractéristiques. On ne veut pas de cours suivi, mais seulement des remarques occasionnelles. Et voyez tout de suite l'illogisme. Ces élèves, auxquels on défend d enseigner rationnellement l'histoire de la langue française, on prétend leur faire traduire, en Seconde, des textes d'ancien français. Encore ne procède-t-on pa;^ pro-
1. A signaler, en Cinquième, un paragraphe bien conçu p. 48) : « Les règles seront enseignées surtout par Tusage. Le prc fesseur ne manquera aucune occasion de faire constater aux élèves qu'il les appliquent instinctivement. »
gressivement en remontant peu à peu le cours des siècles et des textes. Non! on commence par leur mettre entre les mains la Chanson de Roland ! Voudrait-on appliquer par hasard la « méthode directe » à Fétude du vieux français? Je me souviens, quand j'étais au lycée, de l'ahurissement de mes condisciples lorsqu'on leur fit traduire pour la première fois quelques laisses de la chanson de Geste. Ils allaient au hasard, s'efforçant de deviner, pataugeant lamentablement en l'absence de toute notion préalable sur le vocabulaire et la grammaire. Même pour les langues vivantes, on n'applique la méthode directe qu'à la conversation courante et élémentaire, et nul ne s'avisera d'aller mettre un texte de Gœthe ou de Shakespeare entre les mains d'élèves ignorant le premier mot d'allemand et d'anglais, et n'ayant aucune connaissance lexicologique, morphologique ou syntactique. Je défie un professeur de Seconde — désireux d'aborder avec fruit les explications d'ancien français, — de ne pas faire précéder la traduction des textes par un exposé grammatical de la langue — phonétique, morphologique et syntactique — aussi succinct que Ton voudra. Et comme les textes à expliquer appartiennent à des périodes diverses, comme la langue a fort évolué de la Chanson de Roland à Froissart, comme d'autre part les rapprochements avec la langue actuelle seront nécessaires pour piquer la curiosité des élèves et que les comparaisons avec le latin s'imposeront forcément, — nous voilà conduits, en dépit des instructions et par le fait même
des programmes, à un véritable petit cours d'histoire de la langue française. Qu'on le veuille )u non, il est impossible de faire du vieux françris sans verser un peu dans la philologie romane.
Puisqu'il faut y venir tôt ou tard, pourquoi attendre l'explication des anciens textes et ne pas faire à loisir un petit cours de grammaire historique, en troisième ou en seconde? La faute initiale du programme de 1880 fut de placer ces notions en quatrième : on croyait encore à l'antique division en « classes de grammaire » et « classes de lettres », qui excluait les études grammaticales des classes supérieures. Les notions de grammaire historique sont trop délicates pour être exposées avec fruit à une moyenne d'enfants de treize ans. Tout au plus peut-on éveiller leur curiosité par quelques particularités frappantes, comme les doublets.
Groit/-on que cet enseignement ne serait pas compris et ne porterait pas ses fruits? Le cours d(^ grammaire historique, que professa Arsène Darmesteter, de 1882 jusqu'à sa mort, à l'École normale supérieure des filles de Sèvres, est une preuve vivante du contraire. Mais laissons la parole à son frère, qui a écrit à ce sujet une page remarquable :
« Sans s'arrêter aux avis timides de quelques-uns qui pensaient que l'a peu près suffit aux femmes, il initia cet auditoire si neuf aux méthodes et aux résul-
tais de la science, non en abaissant la science à un niveau inférieur, mais en élevant ses élèves jusqu'à elle. Le succès dépassa toute attente. Cet enseignement qui devait effrayer et dépayser un auditoire si peu préparé, — le latin n'étant pas dans le programme même facultatif — prit bientôt pour les élèves un intérêt passionnant! On suivait les autres cours par devoir et comme une chose toute naturelle, celui-là par plaisir, intelligence et passion. Pour ces intelligences neuves, plus ouvertes aux goûts désintéressés que l'étudiant candidat à la Sorbonne, c'était une révélation continue ; elles sentaient un enivrement à travers ce voyage de découvertes à travers une langue qu'elles croyaient connaître et s'étonnaient de rapprendre ; à travers les formes familières qui, en remontant dans le passé, en reviennent avec une physionomie nouvelle; à travers toute cette vie latente du langage, qui, une fois reconnue, lui donne un accent nouveau et une inflexion où vibre la pensée des siècles passés. C'était l'esprit historique qui se révélait à elles pour la première fois, et beaucoup d'entre elles en ont gardé l'éblouissement. Aussi ce cours était-il le cours favori de mon frère : nulle part il ne se sentait mieux compris, ce qui est le but suprême et la suprême récompense du maître K »
1. Arsène Darmesleter, Reliques scientifiques recueillies par son frère, Paris, i890, t. I, p. xxiii. — Je signale à titre de curiosité un petit livre peu connu : Eugène Lefranc, Causeries sur les origines de notre langue maternelle, Tours, 1889. L'auteur n'est pas un philologue et commet des erreurs très lourdes. Mais l'idée maîtresse de son livre est juste : la nécessité d'enseigner la grammaire his-
A. Dauzat. — Langue française d'aujourd'hui. 17
Bien que tous les maîtres ne soient pas des Darmesteter, un cours analogue, fait dans un lycée par un professeur intelligent, n'éveillerait-il pas un intérêt aussi vif chez des jeunes gens, qui ont sur ' les Sévriennes l'avantage de connaître le latin?
Mais le temps? objectera-t-on. Les programmes sont déjà trop chargés ! — Je crois cependant qu'on peut faire une petite place à l'histoire de la langue. Sur trois heures par semaine, serait-il trop de demander qu'on consacrât une demi-heure à la grammaire? La littérature et les « auteurs » auront encore deux heures et demie — cinq fois plus : n'est-ce pas leur faire la part assez belle?
Qu'on me permette un exemple personnel. J'ai eu la chance d'avoir en troisième un de ces « professeurs expérimentés », dont parle avec tant de dédain l'Instruction de 1890 — il est aujourd'hui à la Sorbonne! Il avait eu le courage de braver les foudres des programmes et de nous faire un cours suivi do grammaire historique : une demi-heure par semaine pendant six mois. Ce petit cours très clair et très méthodique nous intéressait vivement. Ce fut, pour moi, une révélation, tant il m'ouvrait d'horizons nouveaux : et ce sont ces quelques leçons du jeune agrégé d'alors qui ont déterminé mon orientation vers la philologie romane.
torique, l'histoire du français, pour bien apprendre l.i langue; dans ce sens est conçue sa - Lettre-préface >' adressée an ministre de l'Instruction publique et aux membres du Conseil supérieur de II. P.
Pourquoi les auteurs des programmes ont-ils une telle répulsion pour l'histoire grammaticale de notre langue? Si je comprends leur pensée, ils craignent d'empiéter sur le domaine de renseignement supérieur. Argument illusoire. Faut-il donc dresser des cloisons étanches entre les lycées et les Facultés quand celles-ci sont normalement le prolongement de ceux-là? Comment veut-on que les vocations s'éveillent chez les lycéens, si on ne leur donne pas des aperçus de ce qui ce fait dans l'enseignement supérieur — de l'autre côté du baccalauréat? On fait bien au lycée de la chimie élémentaire, de la géologie élémentaire, parce qu'on estime, avec juste raison, qu'un bachelier doit avoir, comme disait Chrysale, quelques « clartés » de ces sciences qui tiennent tant de place aujourd'hui dans le monde. Pourquoi ne ferait-on pas de la linguistique élémentaire du français? Ce n'est ni plus difficile, ni moins utile. Si les livres manquent, ils se créeront, dès que la matière sera inscrite au programme.
En 1880, on pouvait objecter l'incompétence de nombreux professeurs de lycées et collèges, qui n'étaient pas initiés à ces études. Aujourd'hui un tel argument est sans valeur. Tous les agrégés des lettres et de grammaire, et même la plupart des licenciés sont familiarisés plus ou moins avec la philologie romane. Inutile d'ailleurs d'être un spécialiste pour en enseigner les premiers éléments.
A l'heure actuelle où les idées d'évolution dominent toutes les sciences, même dans l'enseignement des
lycées, il est inconcevable que les programmes défendent de montrer aux élèves la magnifique évolution qui a transformé lentement le latin en français par le jeu spontané, et régulier dans sa complexité, des lois phonétiques et des analogies sémantiques. Surtout lorsqu'on possède — dans la plupart des classes — les deux bouts de la chaîne, le latin et le français (avec, pour celui-ci, un chaînon qui vaduxip au xx« siècle !), n'est-il pas infiniment regrettable de ne point en reconstituer les anneaux disparus pour compléter l'ensemble? L'histoire de la langue française nous fournit l'occasion unique de présenter aux élèves des lycées et collèges le jeu des lois linguistiques d'après des faits connus, de leur montrer l'origine et la raison d'être des faits grammaticaux, de vivifier la grammaire, d'éclairer à leurs yeux l'histoire des langues en leur faisant mieux connaître la leur, et en leur ouvrant des perspectives insoupçonnées.
Enfin il y a un intérêt de premier ordre à vulgariser dans le public — en commençant par le lycée — les principes de la philologie romane. J'ai eu plus d'une fois* l'occasion de constater avec regret le fossé intellectuel, si l'on peut dire, qui sépare les linguistes et les littérateurs, et qui va se creusant de plus en plus. Les hommes de lettres, qui ont le louable désir de former le goût du public, font preuve d'une igno-
1. Cf. notamment Revue des Idées, mars 1907, pp. 222 et 237-239 (Les tendances actuelles de la linguistique romane), le Courrier Européen, 5 avril 1907 (L'échec de la réforme orthographique), et, ci -dessus, Introduction.
raiice fâcheuse en ce qui concerne Fhistoire de la langue française : l'énorme travail accompli depuis soixante ans par la philologie romane n'existe pas pour eux; souvent même ils ne le soupçonnent point. La plupart, fermés à l'idée d'évolution en matière de grammaire, en sont restés aux conceptions de Lhomond et de Port-Royal sur les langues qui se fixent. Et le pis, c'est qu'ils se croient compétents et qu'ils prétendent discuter — à tort et à travers, hélas ! — les questions linguistiques les plus délicates. Les polémiques engagées autour de la réforme de l'orthographe nous ont suffisamment édifiés sur les conceptions et les connaissances linguistiques des hommes de lettres. Il en serait autrement si ces écrivains, qui sont des gens cultivés, avaient suivi, au lycée, un cours historique de langue française. Ils auraient plus de respect pour une science dont ils auraient appris l'existence et dont ils connaîtraient les rudiments.