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CHAPITRE III

Renan et la méthode philologique :

Un précurseur de la réforme

de l'enseignement supérieur.

Il y a quelque soixante ans, on s'imaginait — et certains le croient encore aujourd'hui — qu'il suffisait, pour enseigner « les lettres », d'avoir lu les pages classiques des grands écrivains et de broder, sur cet éternel canevas, des thèmes brillants ou fantaisistes, variant, suivant la nature et le talent du professeur, du truisme au paradoxe : l'idéal était de former des élèves capables de pasticher Cicéron ou Virgile en latin, Bossuet, Racine ou Voltaire en français. Personne ne s'avisait qu'il pouvait y avoir une science de la littérature et du langage, tout comme des mathématiques ou de la chimie. Les plus hardis parlaient de catachrèse ou d'hypotypose, mots mystérieux et ésotériques destinés à imposer aux profanes une admiration mêlée de crainte. Quant à la grammaire, elle était reléguée, par mépris, à l'école primaire.

On doit considérer Renan comme un des principaux promoteurs du grand et fécond mouvement qui, vers la fin du xix^ siècle, a substitué, dans notre enseignement supérieur des lettres, Tesprit et la méthode philologiques aux vagues déclamations de l'époque précédente.

L'affirmation peut paraître risquée. Renan est assez peu en faveur auprès des philologues contemporains, qui le considèrent volontiers comme un amateur, un dilettante de science, à qui la phrase a joué plus d'un méchant tour. N'est-il pas paradoxal de présenter comme le démolisseur de la rhétorique et le père de la philologie, un écrivain qui vivra surtout par le charme de son style?

La contradiction n'est qu'apparente. Par une réaction exagérée contre l'opinion de ses contemporains, on a tort, aujourd'hui, de ne plus guère envisager chez Renan que le styliste, et d'oublier qu'il fut en même temps, dans le domaine scientifique de la philologie, un précieux initiateur.

Sans doute Renan, soumis à une éducation oratoire et superficielle, n'a jamais pu effacer entièrement dans son esprit la première empreinte : chez lui le styliste (il faut s'en féliciter) est demeuré, comme le mystique et le théologien. Mais, mieux que nul autre, il a reconnu les inconvénients de cette culture brillante autant que vaine, donnée par les vieux maîtres de rhétorique; il a compris la nécessité de roagir avec énergie, et, s'il a peu contribué à augmenter, d'une façon tangible, l'acquit scientifique, du moins

a-t-il entrevu la saine méthode, pour laquelle il a lutté toute sa vie. Et dans chaque science, les questions de méthode sont primordiales : tout effort mal dirigé est irrémédiablement perdu.

Les Questions contemporaines, écrites sous Fimpression des événements de 1848, insistent à plusieurs reprises sur la nécessité et l'urgence d'une telle réforme; au lendemain de la guerre de 1870, la Réforme intellectuelle et morale revient à la charge. Si les opinions politiques de l'auteur semblent avoir changé dans l'intervalle, en revanche ses idées pédagogiques sont demeurées exactement les mêmes : ses réclamations avaient été à peine entendues. La réforme souhaitée par Renan ne devait être réalisée que quelques années plus tard, progressivement, par évolution et par étapes successives.

Comparant les universités allemandes à nos établissements d'enseignement supérieur, Renan reconnaît franchement notre infériorité, et il formule une série de critiques, justes et suggestives, en proposant les remèdes correspondants. L'idée maîtresse, génératrice de toutes les autres, est la substitution d'un enseignement raisonné des sciences historiques et philologiques aux déclamations, brillantes et creuses, des cours publics. La méthode philologique développe l'esprit de recherches, en fournissant aux travailleurs les instruments des découvertes futures;

renseignement oratoire est stérile, car, si l'en sait former des savants, il serait enfantin de supposer un seul instant qu'une chaire de poésie française pût fabriquer des poètes, ou une chaire d'éloquence, des orateurs. « Un élève même secondaire de M. Bœckh, de M. Bopp, de M. Karl Ritter, rend des services, est un homme utile, qui compte dans le mouvement scientifique du temps, et travaille pour sa part à polir une des pierres qui entrent dans Tédifice du temple éternel; mais qu'est-ce qu'un élève médiocre de M. Cousin, de M. Guizot, de M. Villemain, de M. Michelet^? » Tandis que nos élégants diseurs — exceptons-en Michelet — dissertaient en Sorbonne sur des lieux communs renouvelés des Grecs, devant un public, charmant et frivole, de femmes du monde et d'oisifs, l'Allemagne travaillait en silence, formait des savants, et acquérait rapidement une supériorité intellectuelle incontestable. C'est Diez qui fondait la philologie romane, établissant le premier les lois qui ont présidé à la formation du français, — et qui venait même — suprême ironie ! — nous apprendre le mécanisme de nos obscurs patois. Le vainqueur de Sadowa et de Sedan — a dit Renan, en modifiant un mot célèbre — ce fut l'université allemande. Un peuple qui ne sait plus travailler, ajoutait-il sévèrement, est un peuple vaincu : la rhétorique est un signe certain de décadence morale.

Ce n'est point là un paradoxe. Les phénomènes

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