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CHAPITRE I La formation spontanée. Le français d'avant-garde

Lorsqu'un de nos académiciens lit dans quelque grand quotidien les exploits des « Apaches », on étonnerait fort ce puriste et ce lettré, et on le scandaliserait encore davantage en lui disant que « le Costaud de Montparno » ou « la Terreur de la Villette » , dont le jargon lui serait absolument incompréhensible sans la traduction du narrateur, parlent aussi français que lui et que ses éminents collègues, et qu'on peut passer insensiblement, par une série d'intermédiaires, de l'argot barbare de ceux-là à la langue impeccable de ceux-ci.

Et pourtant, si paradoxale semble-t-elle, une pareille affirmation est à peine exagérée. L'argot est évidemment différent de la langue académique; mais si c'est un français autre, c'est néanmoins — à une ou deux exceptions près — du français. C'est le français d'avant- garde, car s'il s'est éloigné de la langue classique, c'est parce qu'il a eu un développement très rapide et qu'il est allé trop vite de l'avant.

Qu'entend-on au juste par l'argot? C'est un mot qui désigne des choses bien différentes. Les « Apaches » n'ont pas le monopole de l'argot. La mignonne « théàtreuse » parle l'argot des coulisses, le grand financier se sert de l'argot de la Bourse. Le boulevardier, le journaliste, le sportsman ont leurs ar..^ots, qui possèdent des expressions communes, mais aussi bien des termes différents. Il y a l'argot de la caserne, l'argot des ouvriers, qui varie suivant les différents métiers. Et la langue familière de chacun de nous, ne frise-t-elle pas souvent l'argot?

Où commence l'argot? Où finit le français... classique? Il est bien difficile de fixer une démarcation précise. L'Académie elle-même a souvent hésité, et a fait plus d'un contresens. Croirait-on, par exeriple, qu'elle a rejeté maquiller^ qui, emprunté à l'argot pendant la Renaissance, n'a pas encore, depuis plus de trois cents ans, lavé, à ses yeux, sa tache originelle? Et cependant ce mot n'est-il pas bien acclimaté dans la langue, même au regard des puristes? Si l'on peut dire également qu'un acteur se farde ou se maquille, je ne vois pas d'expression qui puisse donner l'équivalent exact de cette jolie locution figurée « un document maquillé )k C'est donc un mot nécessaire.

Par contre, l'Académie a admis quelques termes qui sont véritablement de l'argot. Je surprendrai plus d'un lecteur en lui apprenant, par exemple, qu'elle a accueilli roupiller depuis 1718. Pourtant roupiller n'est pas un terme précisément académique! 11 est

vrai qu'il ne s'est encanaillé que depuis un siècle, et que son origine espagnole lui a fait sans doute trouver grâce auprès des Immortels. Roupiller signifiait d'abord « dormir dans sa roupille ». La roupille était une cape espagnole (ropilla) : introduit pendant les guerres de religion, le mot disparut de la langue deux siècles plus tard, mais son dérivé est resté. Qui soupçonne aujourd'hui que ce verbe, bien déchu de son ancienne splendeur, fut jadis un mot de cape et d'épée et s'appliquait au sommeil guerrier des conquistadors? L' « argot » et le français, on le voit, se sont pénétrés de tout temps.

On croit généralement que la langue des malfaiteurs est un jargon artificiel, fabriqué, une langue de convention, parce qu'on ne comprend pas le sens de nombreuses expressions familières aux « Apaches », que les reporters se plaisent à nous détailler, pour mieux faire ressortir la « couleur locale » de ces drames de la rue. Des linguistes même sont tombés dans cette erreur.

M. Sainéan ^ croit encore que l'argot des malfaiteurs est une langue artificielle, systématiquement créée dans le but d'être secrète. Et cependant c'est une conclusion tout autre qui se dégage des documents d'argot qu'il a analysés. En écartant les procédés arbitraires de formation des mots, tels que l'anagramme, en nous montrant qu'ils n'ont eu aucune part dans la formation de l'argot, il n'a pas peu con-

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