‹ La langue française d'aujourd'hui; évolution, problèmes actuelsChapitre 6 sur 58 · Uargot ancien, Paris · texte numérisé non relu

Uargot ancien, Paris

tribué à ébranler la légende de la « langue de con^ ention », et à percer le mystère que les « argotieis » ont cherché jalousement à entretenir. Il nous a prouvé que Targot ancien s'est formé à l'aide des mêmes procédés sémantiques que le français : qu estce à dire, sinon qu'ici et là l'évolution a été également inconsciente et spontanée? Car le mode des transformations — on le verra plus loin — a été absolument identique. Il n'y a pas, il ne peut pas y avoir d'associations d'idées spéciales à l'argot.

Comment pourrait-il être un langage de convention, cet argot qui conserve encore des mots du xv« siècle? qui a évolué lentement, somme toute, et parallèlement à la langue classique, avec laquelle il s'est souvent mélangé par un échange continuel d'actions et de réactions réciproques?

Ne nous laissons donc pas impressionner par les fanfaronnades des archisuppôts et des docteurs d'argot de jadis, qui ont voulu s'arroger une puissance linguistique qu'ils étaient incapables d'exercer. Ils ont reçu termes et locutions de la bouche de leurs prédécesseurs; comme les grammairiens, ils ont constaté l'usage et ses changements : ils n'ont rien créé. Les langages familiers, populaires, techniques, ceux des bandits comme ceux des honnêtes gens, ont une tradition historique tout comme les langues littéraires : ils procèdent par évolutions progressives, et jamais par brusques révolutions : et cette seule constatation suffit à ruiner la théorie de la « langue artificielle ».

Pour ne citer que l'argot des malfaiteurs, serait-il concevable qu'une langue artificielle se fût créée et renouvelée dès le moyen âge, avec les mêmes procédés linguistiques que les langues ordinaires — alors que ces procédés ont été, de tout temps, appliqués inconsciemment et spontanément par le peuple, et que leur mécanisme, délicat et complexe, a été analysé seulement par les grammairiens modernes? C'est une variété linguistique du français, analogue aux parlers dialectaux et tout aussi spontanée, mais localisée différemment. Sans doute, il existe bien, à Paris, un ou deux langages artificiels créés de toutes pièces. Le plus frappant est l'argot des bouchers de la Villette, qui consiste essentiellement, par un procédé très simple, à changer en / la première consonne des mots français, et à ajouter à la fin une terminaison quelconque. C'est ainsi que boucher a été transformé en loucherbem K Mais de tels langages ne sont parlés que dans un milieu très restreint. Il ne faut accueillir qu'avec une extrême réserve les documents argotiques fournis par les littérateurs^, surtout modernes, qui ont souvent

1. Loufoque, qui a pénétré dans la langue populaire et familière, ne vient pas, comme on le croit, de fou, parce procédé artificiel. M. Sainéan a montré {V Argot ancien, pp. 47 et 239) qu'il dérive d'un vieux mot loffe.

2. On sait que, dans Les Misérables, Victor Hugo a consacré un chapitre à l'argot. 11 est curieux de constater sous sa plume quelques idées linguistiques très justes, et qui devaient paraître alors très hardies, comme celles-ci : quoique inesthétique, l'argot mérite d'être scientifiquement étudié comme toute manifestation de la vie ; — tous les métiers, tous les milieux ont leur argot. — Nous retombons ensuite dans le cliquetis de métaphores qu'affec-

attribué à Fargot des mots sans vitalité réelle, el qui accordent une importance imméritée à des jeux d'esprit de chansonniers montmartrois ou à des fantaisies de cénacles.

Il est facile de comprendre pourquoi les malfaiteurs, pas plus que les ouvriers, ne parlent point un langage de convention. C'est en effet un travail considérable que de créer une langue artificielle, et il n'est pas à la portée de toutes les intelligences : les inventeurs des « langues universelles » — volapûk, neutral ou espéranto — auraient pu ou pourraient en témoigner. Ignore-t-on, en outre, Feffort intellectuel de chaque instant, qui est nécessaire pendant de longs mois, pour arriver à posséder et à parler couramment une autre langue que la langue maternelle? Comment veut-on que les « Apaches » — qui ne eont pas en général, on en conviendra, des « intellectuels »! — s'astreignent, avec leur mentalité rudimentaire, à un tel travail de pensée, quand c est presque toujours la paresse qui les conduit sur le chemin du vol et du crime?

En réalité, pour quiconque a étudié quelque peu sur

tionnait le grand écrivain, et nous nous égarons dans les étymologies fantaisistes. Il y en a une si jolie que je ne résiste pas au plaisir de la citer : c'est « il lansquine • = il pleut, que Victor Hago explique bravement par : « il pleut des hallebardes! » Le romantique avait vu tout de suite dans lansquine les farouches et piftoresques lansquenetsl Et voilà comment les écrivains comprenaient l'étymologie en 1862 ! Mais combien d'hommes de lettres l'entendent encore ainsi à l'heure actuelle? — Lansquiner est un dérivé de lance (eau) = Vance, qui vient de l'argot espagnol ansia (même sens) (Cf. Sainéan, V Argot ancien, pp. 53 et 136-7).

le vif, à Paris, les divers types de langage populaire, « la langue de convention des malfaiteurs » est une de ces joyeuses mystifications qui s'accréditent d'autant plus facilement qu'on en ignore l'auteur, et qui se transmettent d'un ouvrage à l'autre sans que personne ait jamais songé à la confronter avec les faits : hypothèse commode pour les linguistes, et qui les a dispensés jusqu'à ce jour d'étudier comme elle le mérite la langue populaire de la capitale*, en leur permettant de rejeter sur ce terrain vague et mystérieux nombre d'étymologies gênantes ^. La morale n'a rien à voir avec la linguistique : ce n'est point parce qu'un individu devient un cambrioleur qu'il changera miraculeusement de langage. L'argot des malfaiteurs, que les policiers et les ouvriers comprennent fort bien, ne diffère pas en principe de l'argot populaire : s'il possède en plus quelques termes relatifs à cette triste profession, cette particularité n'a rien de surprenant. Il est arrivé un jour que

1. La cueillette linguistique est fructueuse partout. Il n'est pas nécessaire, pour faire œuvre utile, d'aller chercher, dans dess campagnes reculées, des idiomes inconnus, à la phonétique rare et singulière. C'est même le français de Paris que nous connaîtrons bientôt le moins, au point de vue scientifique. Le linguiste ignore trop souvent, ou feint d'ignorer le français contemporain, le français tel que le parle la majorité — somme toute — de ses concitoyens.

2. Ainsi cambrioleur, qu'on déclare emprunté à l'argot cambriole (chambre), s'explique facilement : cambriole est un diminutif de cambra, qui signifie « chambre » dans les patois du Midi. De même « escarpe » de l'ancien argot escarper (assassiner pour voler) se rattache très vraisemblablement au provençal escarpin déchirer (Sainéan, op. cit., p. 238), à moins qu'il n'ait désigné primitivement le vol par escalade (de « escarpe », terme de fortification).

les inspecteurs de la Sûreté n'ont pas com[)ris le langage de leur « client » : et c'était une mysiification, celle du célèbre agrach !

Argot du peuple, du théâtre, du boulevard ou du sport, sont autant de rejetons vigoureux issus de l'arbre du français classique, qui a provigné à linfini et de façon différente suivant le milieu social. Cliaque profession a ses termes, ses locutions spéciales. Chaque classe de la société a sa langue familière, plus imagée et plus pittoresque. L'ouvrier, qui fait une emplette, demande dans le magasin un/)an/ a/o/i; si son pantalon a un accroc, il dira à sa femme : « Raccommode-moi mon grimpant. » Il dira ati médecin :« J'ai mal au pied », et à son camarade : « Ne me marche pas surl'ar/^zon. » Pourquoi? sinon parce que les mots grimpant^ arpion, sont pour lui plus métaphoriques, plus évocateurs d'images, moins usés, si l'on peut dire, que « pantalon » ou que « pied ».

Le français, à chaque époque de son histoire, a toujours fait de larges emprunts à l'argot : ce qui justifie bien, pour celui-ci, le nom de « français d'avant-garde ». Et d'abord le français ne vient-il pas en droite ligne de l'argot latin? « Tête » se disait capui en latin classique, mais bien testa ^ en argot, qui signifiait proprement « tesson » (de bouteille), et qui a donné naissance au mot français. « Poitrine » vient d'un mot d'argot latin qui désignait la « cui-

rasse »; de même « peau » a d'abord voulu dire « fourrure >> ; « boyau » signifiait « boudin » et « joue » a été tiré, par métaphore, d' « écuelle » — tous mots que l'argot romain avait détournés de leur acception primitive. C'est le latin d'avant-garde qui a créé le français.

Au xv« et au xvi® siècle, le français classique emprunte à l'argot gueux, narquois et matois^ dérivé de maie, qui désignait, dans le langage des « Apaches » de l'époque, le lieu de rendez-vous des malfaiteurs parisiens : un « matois » est donc à l'origine un voleur. A la même époque apparaissent gourer et trimer,, que l'Académie accepte à titre de mots populaires.

Un peu plus tard nous arrive par la même voie, frusquin, qui est devenu saint-frusquin (perdre tout son saint-frusquin), par analogie avec saint Crépin, bien qu'aucun Frusquin n'ait jamais été canonisé. — Fiacre appartint d'abord, au xyii*" siècle, à l'argot du boulevard, qui dénomma ainsi les premières voitures de louage, parce que le bureau de la location avait été installé en 1640 à l'hôtel Saint-Fiacre : cette fois c'est le saint qui s'est laïcisé. Le mot passa, en 1718, dans le dictionnaire de l'Académie. — En 1835, l'Académie accueille un mot d'argot populaire, un eustache, pour désigner un gros couteau (en souvenir d'un célèbre coutelier de Saint-Étienne, Eustache Dubois). — Comme on le voit, la langue s'est sans cesse enrichie d'emprunts faits aux différents argots.

Langages techniques et langues familières, qui se mêlent et s'entre-croisent, loin d'être une corruption

du français, constituent donc un français ci avant garde singulièrement vivant et d'une inlassab e exubérance créatrice. Aujourd'hui l'argot est parlout, et il devient de plus en plus envahissant : nous lo trouvons dans la conversation courante, il règne dans le journal, il pénètre dans le roman, il s'insinue jusque dans le sévère barreau. N'a-t-on pas entendu récemment un de nos avocats les plus parisiens explif{uer à la barre, avec beaucoup d'esprit, pourquoi l'in Uvidu facile à duper s'appelle aujourd'hui « une bonne poire » ?

Si intéressante, si captivante qu'elle soit, 1 étude scientifique du français d'avant-garde est encore à faire ^ Les nombreux auteurs de dictionnaires d'; rgot, qui ont réuni souvent des matériaux hétérocliies de valeur fort diverse, ont oublié — faute d'une éducation linguistique suffisante — que l'étymologie est une science qui a ses lois, et que la recherciie de l'origine des mots ne saurait plus relever aujourd'hui de l'inspiration et de la fantaisie individuelle. Nous ne sommes plus à l'époque de saint Augustin, ni

1. Elle a été faite pour Vargot ancien — au sens étroit d i mot (langage des malfaiteurs) — par M. Lazare Sainéan, qui s" arrête à 1850 {V Argot ancien, Paris, 1907) : ouvrage très conscien ieux, et où les matériaux sont généralement bien interprétés (Cf. Revue des Idées, décembre 1907). En ce qui concerne les argots modernes, VÉtude sur l'Argot français, de Marcel Schwob et Georges Guieysse (1889) est malheureusement viciée par les idées de « lang le de convention », « langue artificielle », qui faussent souvent 1'. explication des phénomènes. Quant aux Études de philologie con parée sur l'argot, de Francisque Michel (1856), remarquables pour l'époque, elles ont bien vieilli comme documents et ccmrae interprétation.

même de Ménage, qui faisait venir haricot de faha par ce raisonnement bien simple : on a dû dire faba^ puis fabaricus^ fabaricotus, haricotus et haricot ! Avec un tel système, on peut tirer à volonté, le français de 1 hébreu, du chinois ou du hottentotl

Loin de moi l'ambition de chercher, en quelques pages, à combler cette lacune. Je veux seulement montrer, par des exemples typiques, que le français d'avant-garde se crée et se renouvelle à l'aide des mêmes procédés que le français classique depuis ses origines. L' « argot )> obéit aux lois de la linguistique avec autant d'inconscience et de régularité qu'une langue littéraire ^ Dans leur parler le plus spontané et le plus choquant pour le puriste, les hommes du peuple, les « Apaches » eux-mêmes font le plus correctement du monde, sans s'en douter, — comme M. Jourdain parlait en prose sans le savoir — les figures de grammaire et de rhétorique les plus délicates : synecdoque, métonymie, catachrèse, antonomase, n'ont — qui s'en douterait? aucun secret pour eux^.

1. Il faut excepter, bien entendu, les créations dues à la fantaisie individuelle, plus rares qu'on ne croit, et qui, en général, ont une vie éphémère.

2. Les mots que je citerai n'ont pas été pris dans des ouvrages, mais ont tous été entendus; et je me suis assuré qu'ils avaient une vitalité réelle dans un milieu donné. Il y a beaucoup d'étymologies obscures en « argot », car la langue va vite et les étapes intermédiaires font souvent défaut. J'ai choisi de préférence les cas où l'explication scientifique paraît assurée.

Notre langue a emprunté de nombreux vocables à ses voisines. Le français d'avant-garde a obéi à la même nécessité. Tout le monde sait que la langue des sports doit beaucoup de mots à l'anglais — dont quelques-uns, comme record^ ont repassé le détroit après être jadis venus de France.

La langue populaire fait surtout ses emprunts aux dialectes allemands et aux langues du Midi (principalement au provençal et un peu moins à ritalieii) : on sait, en effet, que si les ouvriers anglais sont rares à Paris, en revanche on y compte beaucoup de travailleurs allemands, italiens, provençaux. Les emprunts germaniques étaient très rares en ancien argol ^ : ce qui prouve que les relations entre la France et les pays allemands et flamands, par la voie du peuple, ont été négligeables jusqu'au xix^ siècle. Il en est autrement aujourd'hui, l'immigration allemand le et flamande étant devenue considérable. Ces immigrés sont surtout des ouvriers et des employés de (*ommerce.

A l'allemand l'argot doit chlapin (soulier, de schlappe=sai\Siie) , très probablement chlinguer (puer, de stinken, même sens), et beaucoup d'autres encore.

Un cas bien curieux de doublet nous est fourni par le mot qui signifie « Juif ». D'après les lois do sa

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