L'AVENIR
Messieurs de la Société du Parler françäis, jusqu'à aujourd'hui, nous nous sommes eflorcés de maintenir et d'assurer l'existence de notre langue. Permettez-moi d'ajouter que nous ambitionnons davantage. A votre exemple, sous peu, que dis-je, à l'heure même, dans la mesure du possible, nous voulons travailler à l'épurer et à l'enrichir. Il importe que l'on ne puisse pas dire, comme le font quelquefois nos ennemis, que nous bataillons pour
la défense d’un méprisable jargon ou d’un vulgaire patois. Non,
non, sur les bords de l'Outaouais et des Grands Lacs, comme sur les rives du Saint-Laurent, il faut que notre doux parler de France garde ou reprenne, s'il y a lieu, son intégrilé, sa clarté, son fini et son cachet du grand siècle.
Le plus ou moins de correction dans le langage écrit ou parlé est comme un thermomètre qui marque le degré de développement d'un peuple. Et, certes, nous n’entendons pas laisser descendre notre thermomètre au niveau des races inférieures.
Un peuple qui sait deux langues, alors qu'il possède bien son idiome propre, en vaut deux. Mais un peuple bilingue, diton, est un non-sens. Eh bien! nous nous faisons fort de prouver aux individus des races soi-disant supérieures que, si le système bilingue, bien compris et sagement mis en pratique, est une surcharge pour leur cerveau étroit, il ne l’est pas pour le nôtre. Nous saurons l'anglais, et nous parlerons et nous écrirons le français correctement.
Il ne faut pas se faire illusion, cependant ; pour en arriver là, il faudra une somme énorme de travail individuel et collectif.
Dans Ontario, notre langage écrit, et surtout parlé, est généralement défectueux. En contact très intime avec des éléments étrangers, il s’est enrichi—non, il s'est appauvri, en leur empruntant une foule de mots, d'expressions et de tours de phrase. Le vocabulaire en usage dans le commerce, l'industrie et l'agricul-, ture est particulièrement affecté d'anglicismes. A cet élément hétérogéne il faut ajouter un grand nombre de « mots canadiens », sortis du terroir, créés ou fabriqués par le peuple, mots qu'il faudrait étudier de près pour juger s'ils peuvent être reçus ou s'ils doivent être rejetés. Enfin, comme dans la province de Québec, et plus peut-être, nous avons déparé notre idiome national par une fou. ++ fautes dues à l'altération des vocables et à nos défauts d’ar:-": :lion et de prononciation.
Pour réussir à faire disparaître de notre langue toutes ces faiblesses, je le répète, il va falloir de l'énergie et de la persévérance. Mais la cause en vaut la peine! Du reste, messieurs, les fondateurs de la Société du Parler français ne nous ont pas appris à céder devant les difficultés ni à'marchander avec l'esprit de sacrifice.
A l'heure actuelle, obsédés comme nous le sommes par nos luttes pour l'existence de notre langue, il semble bien, de prime abord, que nous ne puissions entreprendre immédiatement de la perfectionner. Pourtant, l'œuvre n'est pas absolument impossible. A preuve, ce que nous avons fait au cours des deux dernières années. Chaque semaine, +” urnaux consacrent un article à la correction de nos fautes. les écoles, les collèges, l'Université, le Juniorat des Oblats, les Scholasticats et le Grand Séminaire, il s'est fait un travail considérable. Nos cercles de jeunes gens, le Cercle Duhamel notamment, font la guerre aux anglicismes et à nos locutions vicieuses. Au Scholasticat des RR. PP. Oblats, il s'est formé, l'an dernier. un comité du Parler français qui fonctionne très bien depuis, et qui nous prépare pour l'avenir des ouvriers précieux.
Il ya plus. A la suite de réclamations énergiques et persistantes de notre part, la Compagnie de téléphone s'est vue forcée d'installer, dans ses bureaux, de jeunes Canadiennes, qui nous répondent, avec une légitime fierté, en excellent français. Sur les tramways, nous pouvons généralement nous tirer d'affaires en parlant la langue des aïeux. Enfin, par intérêt sans doute, bon nombre de fournisseurs nous envoient leurs factures en français.
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Ces résultats, obten:s sans organisation spéciale, nous inclinent à croire qu'en groupant nos efforts et nos éléments, nous ferions des merveilles. Car nos éléments sont nombreux et puispants. Ainsi, à Ottawa, outre le clergé occupé au ministère paroissial, nous comptons plus de cinquante professeurs de langue française, partagés entre l'Université, le Grand Séminaire et cinq Scholasticats de Religieux, et au delà de cent cinquante aspirants au sacerdoce, tous, ou à peu près, aussi de langue française. A lui seul, notre clergé peut former, au besoin, un auditoire d'élite. Mais il ne se contente pas d'écouter et d'applaudir. Il travaille, et chez nous comme chez vous, c'est sur son dévouement indomptable que reposent nos meilleures espérances.
La capitale du Canada possède encore bon nombre de savants, d'érudits et de lettrés, dont les sympathies et la collaboration nous sont assurées. Nos jeunes de l'Association catholique de la Jeunesse canadienne, l'Institut Canadien, nos sociétés nationales et nos unions de secours mutuels, nous prêteront main forte. Et, à coup sûr, nous pouvons compter sur l'aide de nos Religieuses, de nos institutrices et de nos patriotiques mères de familles. Bret, les éléments ne nous manquent pas; il n'y a qu'à les organiser.
Nous avons donc raison d'espérer que la langue française vivra en lerre ontarienne, et qu'elle y vivra pure de tout venin destrucleur, riche de sève et chargée de fleurs et de fruits.