‹ La langue française en Canada [microforme]Chapitre 7 sur 14 · DRE · texte numérisé non relu

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Le biau chemin est une invention.

Quelques rares Jerseyais qui ont remonté jusqu’à Québec se servent seuls de ce terme, au grand plaisir des Canadiens-français, qui s'en amusent,

Voici comment les Canadiens prononcent la phrase en question : ‘“Montez, messieu, y’a un beau ch'rnin.” On voit que la différence est grande—sur huit mots, M. Ampère en a faussé six !

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Vers 1804, le grand poète irlandais, Thomas Moore, qui ne savait pas le français, mais qui se vantait de le parler, mentionne ‘‘ la prononciation barbare des Canadiens.”

Les Anglais sont-ils, plus que nous, en état de juger ces matières ? Le cas serait singulier.

L'ordinaire jalousie de race les prédispose contre nous. Le moins qu'ils puissent dire c'est que nous parlons mal le français. Les sept-huitièmes d’entre eux n’y entendent rien, mais leur opinion est faite.

Les plus connaisseurs, se sentant embarrassés, abandonnent les mots, le patois, et se ré-

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criminent contre l’accent. Selon ces derniers, un prétendu accent parisien fait toute la loi —ce n’est pourtant pas celui que la bonne école conseillerais.

On a cité John Lambeït, un officier anglais qui nous visita, en 1806 :

“ Avant la conquête du pays par les Anglais, écrit il, on y parlait, dit-on, la langue française anssi correctement qu'en France même, Depuis cette époque, les Canadiens ont introduit dans leur langage plusieurs anglicismesset ils so servent de plusieurs tournures de phrases qu'ils tiennent probablement de leurs liaisons avec les colons anglais. Pour froid, ü: prononcent frette ; pour ici, ils disent icit ; au lieu de prêt, ils disent paré. Ils se servent en outre de nombre de mots surannés que je n'ai pas présents à la mémoire. Ils corrompent encore le langage en prononçant

la consonne finale en bien des mots, contre la coutume des Français d'Europe. Cela pout encore venir de la fréquentation des Anglais : autrement, on n'aurait jamais pu dire à jeur louange qu'ils parlaient purement le français.”

Si on eut dit à Lambert qu'il pataugeait, sa surprise eut été grande,

Frétte pour froid, se prononce ainsi dans mille endroits de la France. Il est visible que nous ne l'avons pas inventé, ni emprunté des Anglais. Il en est de même pour ici que nos gens pronc:icent icite ; c’est un reliquat du vieux langage. Paré est une expression maritime qui veut dire prêt ; nos gens disent aussi amarre ton chapeau pour attache ton chapeau, embarque en voiture pour monte en voiture.Ce n'est pas l’anglais qui nous a valu ces expressions : elles sont venues de France avec cette partie de notre population adonnée à la vie de la mer, Chez un grammairien, elles auraient lieu de surprendre, mais non pas dans le peuple. Et remarquons bien qu’elles n’ont rien du patois, puisqu'elles sont françaises de point en point—mais seulement un peu mal appliquées.

Les mots surannés, hors d'usage, dont nous nous servons, sont tout simplement charmants. Ils donnent à notre conversation une teinte d'antiquité des plus jolies ; les hommes

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instruits de l’Europe les comprennent et aiment à les entendre dans notre bouche.

Maurice Sand écrivait en 1860 : “ L'esprit canadien est resté français, seulement on est frappé de la forme du langage, qui semble arriéré d'une centaine d'années, Ceci n'a certes rien de désagréable, car si les gens du peuple ont l'accent de nos provinces, en revanche, les gens du peuple parlent un peu comme nos écrivains du XVIJIe siècle, et cela m'a fait une telle impression, dès le premier jour,qu'en fermant les yeux je m'imaginais être iransporté dans le passé et entendre causer les contemporains du marquis de Montcalm.” C'est presque mot pour mot ce que nous ont dit plusieurs Français. La forme de notre

languge est perdue en France. Nous l'avons conservée, et cotte chose ancienne devient une originalité, Pluise à Dieu que nous n’en ayons

jamais de pire.

La consonne finale, dont parle Lambert, ne se fait sentir que rarement parmi nous, Un Canadien dira endroite pour endroit, alphabete pour alphabet, juillette pour juillet, marti-

nette pour martinet, et encore cela ne se rencontre pas partout.

La coutume des voyageurs est de saisir, ça et là, quelques expressions, et de les généraliser. Défions-nous de ce système.

Les termes impropres sont choses com munes dans la bouche de tous les peuples du monde. M. Roy en relève chez nous quelquesuns qu'il attribue aux habitants, aux marins et aux ouvriers, Nous les avouons de bonne grâce.

On dira tombe pour remblai ou terrassement. À la Rivière-du-Loup (en bas), l’action de creuser uns tranchée s'exprime par le verbe clairer ; à Rimouski, par caler ; aux Trois-Pistoles, par vider. A Montréal, on dit: grenier à foin; à Québec, fenil, comme en France. Les deux timons d’une voiture sont appelés travail, au lieu de brancard. Dans quelques endroits, on dira guides et dans d’autres cordaux, pour désigner les rênes. Bâtisse est employé pour bâtiment ; défunt pour feu; et je ne puis, pour je ne peux pas. On dit aussi boucane pour fumée,

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6 Les meubles deviennent ménage, en place de 4. mobilier. |

A Il y a vingt ans, plusieurs écrivains américains, anglais et français, svaient l'air de se donner le mot pour dire du mal de notre langage. Chaque semaine nous apportait un article de revue, un livre, une pièce de théâtre nous diffâmant sous ce rapport. La presse anglaise du Canada, indignée de cette croisade absurde, prit spontanément notre défense et fit taire ces gens doublement malappris.

La protestation d'une dizaine de journaux | anglais arrêta court les fabriques de menson- : ge. Tout aussitôt, une convention des écri-

vains Canadien-français s’est tenue à Ottawa, donnant, sans l’avoir prémédité, une réplique écrasante à l’assertion de ces dénigreurs. Et la presse saglaise de recommencer la charge de plus belle. | L | Parmi les articles qui ont vule jour en à | à cette circonstance, il en est un fort remar- : ; quable d. à la plume du Révérend James Roy | “ que l’on trouvera dans le Canadian Illustra: ted News du 27 octobre 1877. M. Roy a étu-

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dié de près les choses, dont il parle, et ila une très-grande connaissance de notre langue.

Voici comment il s'exprime :

‘ Au Canada, nous avous une forme de langage français particulière à ce pays ; qu’on l'appelle dialecte ou patois, ou ni l’un ni l’autre, c'est ce qu'il n’est pas facile de décider. On regurde ordinairement un dialecte comme une branche locale d'un langage, distinguée des autres branches de ce même langage principalement par des traits de prononciation, et possédant une littérature dans laquelle ces particularités sont marquées par l’épellation. On prend pour patois un dialecte qui a perdu sa littérature et qui n’est plus qu'un idiome parlé.

“ La langue que l’on parle au Canada possède une littérature, et une prononciation qui lui est propre ; mais cette dernière ne se fait sentir dans la littérature de ce pays par aucun signe d’épellation, de sorte qu’elle ne s'accorde pas avec la définition du mot dialecte. Cette prononciation est bien différente de celle que l’on trouve à Lyon ou à Orléans,

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mais la langue française des bords du Suint- Laurent a une littérature, et aucune personne résidant loin du Canadaet lisant cette littérature, ne soupçonnerait l'existence d'une pro-

nonciation un peu diffrente de celle qui prévaut dans la meilleure société de France.

‘* Dans les Etats-Unis, l'anglais est parlé avec des singularités de prononciation, avec

des idiotismes dont quelques-uns ne sont que

des rémini 1ces, des souvenirs des vieux | comtés Angus d’où sont partis les ancêtres de

beaucoup d’Américains ; pourtant, nul ne | songe à qualifier de dialecte ou de patois l’anglais parlé au-delà de la ligne 45. Le franÿ çais de la province de Québec est précisément dans les mêmes circonstances ; il n’est, à pro-

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préement parler, ni un dialecte ni un patois ; il ne se divise pas, non plus, en branches ou je dialectes, Diverses localités se servont bien | ue de termes que l'usage a sanctionnés, et qui souvent ne franchissent pas ces étroites limites territoriales ; tout le pays se sert aussi de termes que Ja France d'aujourd'hui trouve in- -orrects mais qui étaient corrects autrefois ;

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le français de Guspé est, à tout prendre, le

k même que celui de Manitoba.” ” M. Chauveau écrivait, il y a quarante ans : ai ‘“ Nous avons les rudiments d’une littérature, si à laquelle on ne manquera pas de nier toute À originalité et toute couleur locale, parce qu'el- À le sera tout bonnement française, au lieu d’8js tre iroquoise ; parce qu’elle s’avisera de parler 7. d'autre chose que des sauvages : parce que, re enfin, elle ne sera pas un éternel pastiche, . comme ces fameuses traductions de poëmes de qui n’ont jamais existé, ne | # Le langage des Canadiens les moins insu- | truits est encore du français et du français | n- | meilleur que celui que parlent les paysans des nt | provinces de France où l’on parle français. ro- | On ne saurait trop admirer la sottise de quel- 8 ; ques touristes anglais et américains qui ont ou écrit que les Canadiens parlent un patois. Le en fait est que, sauf quelques provincialismes, qui quelques expressions vieillies, muis charis mantes en elies-mêmes, le français des Canade

France que la langue du Yankee ne ressemble à celle de l'Anglais pur sang.”

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La comparaison est, en efet, à notre avantage. Le descendant d:8 colons de la Nouvelle-Angleterre nasille de toutes ses forces ; pour lui, c'est l’accent idéal. Outre cela, il s’est fait une langue indisciphnée en ce qui regarde la grammaire, en recrutant des expressions dans tous les lieux, bons ou mauvais. Il en résulte que les Anglais roug'ssent lorsqu'un étranger confond ce langage avec le leur, Si, au moins, ce goût et ce choix de mots restaient confinés dans le peuple, mais ron ! il y a une littérature qui s’en alimente et qui est fort bien reçue aux Etats-Unis.

Avons-nous rien de pareil ? assurément, la réponse est facile.

Si un Anglais de bon ton se fait mettre à la gêne pour les excentricités de langage de ses american cousins, il. est certain qu'un Français n'aurait pas honte de présenter quelque part ses cousins du Canada,

La lettre que nous prononçons le plus mal, c'est la première de l'alphabet. Nous lui prétous souvent l’arncent circonflexe, ce qui n’est rlus de mode comme #* temps jadis; en

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duire le son normand, celui qui a été long-

cela, cependant, nous ne faisons que repro-

temps en vogue dans la société la plus raffinée de France.

… Le Révérend M. Roy a fait l'observation qui suit : ‘‘ Les trois sons qui distinguent le plus le langage franco-canadien sont ceux de la diphtongue oi, la syllabe ais, et la lettre a, qui sont prononcés respectivement oué, a et av... Les mots oiseau, foi, loi, roi étaient prononcés par Molière, par Louis XIV, et, en ce qui regarde le mot roi, aussi récemment que 1830, par Lafayette, ouèzseau, oué, loué,

r'oué.

‘ Les sons usités parmi les parisiens mo-

dernes étaient déjà signalés par Palsgrave, auteur de la première grammaire française, à en 1530 ; et Molière, près d’un siècle et demi se plus tard, s’en moquait comme d’une pronon- i ciation vulgaire ei Lo: #onne, On vrit dans le Misanthrope :

Lorsqu'un homme vous vient embrasser avec joie,

Il faut bien le payer de la même monnaie.

“ Les derniers mots de chacun de ces deux vers étaient évidemment mis là. pour rimer

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