‹ La langue grecque [microform]. Mémoires & notices, 1864-1884Chapitre 15 sur 19 · EN · texte numérisé non relu

EN

À l'occasion de cé démêlé entre la Turquie et la Grèce, qui, pendant quelques semaines, a si fort inquiété l'Europe, mon attention s’est reportée sur un monument littéraire, justement célèbre, mais dont la valeur pour l’histoire de la Grèce moderne n’a jamais été, je crois, suffisamment appréciée. Je veux parler de la correspondance de Voltaire avec Catherine et Frédéric Il, pendant le temps écoulé depuis la fin de 1769 jusqu'au commencement de 1774.

C'est l’époque de £ette guerre mémorable, entre la Turquie et la Russie, qui se termina par le traité de Kaïnardji. La Russie y gagna une nouvelle extension de territoire sur le bord septentrional de la mer Noire; cette mer elle-même fut ouverte au pavillon commercial de toutes les nations ; enfin, le protectorat russe fut établi en faveur de tous les sujets chrétiens de la Turquie. Evènements considérables sans doute, et qui cependant aux yeux de la postérité, n’auront probablement qu'une importance secondaire, relativement à ce

(1) Cet article a paru dans le journal Ze Temps du 9 mars 1869.

24 α. D'EICHTHAL,

Ce fut une grande nouveauté dans l'histoire des temps modernes, que cette arrivée de la flotte russe, de la Baltique dans la Méditerranée. Rien ne nous paraîit plus simple aujourd'hui : en 1770, c'était un coup de grande hardiesse : « Je ne suis pas dans votre secret, écrivait Voltaire à l’impératrice le 30 octobre 1769, mais le départ de votre flotte me transporte d'admiration. C'est la plus belle entreprise qui ait été faite depuis Annibal »; et, de nouveau, le 2 janvier 1770 : « J'apprends que la flotte de Votre Majesté est en très bon état à Port-Mahon. Permettez que je vous en témoigne ma joie. Moustapha sera bien surpris quand il se verra attaquer par le Pont-Euxin et par la mer Égée, lui qui ne sait ce que c'est que la mer Égée et l'Euxin, non plus que son grand visir et son muphthi.» Ceci était d’ailleurs la pure vérité, et l’on sait que l'ambassadeur de France eut alors bien de la peine à faire comprendre au divan qu'une flotte pouvait arriver, par la Méditerranée, de Cronstadt à Constantinople.

Jusqu'ici, cependant, il n'est pas encore question de la Grèce. Voltaire, comme il le dit lui-même, n'était pas dans le secret. La descente eut lieu le 17 février 1770, à Porto-Vite!lo, en Morée, et l'insurrection fit aussitôt des progrès rapides. Un certain nombre de villes maritimes furent occupées par les Russes et leurs auxiliaires. A la fin de mars, on se battait jusque sur l'isthme de Corinthe.

Dans une lettre du 16-27 mai, l'impératrice communique ces nouvelles à Voltaire : « Je sais, dit-elle, qu’elles vous feront plaisir. » Puis, en terminant, elle ajoute : « Voilà la Grèce au point de redevenir libre. Sans doute elle est bien loin encore d’être ce qu'elle a été. Cependant on entend avec plaisir nommer ces lieux dont on nous a tant rebattu les oreilles dans notre jeunesse. » C’étaient là des assurances un peu fro1des, et Voltaire, qui le comprend, s'exprime ainsi dans sa réponse à l’impératrice : « Votre entreprise sur la

Page 1