‹ La langue grecque [microform]. Mémoires & notices, 1864-1884Chapitre 16 sur 19 · VOLTAIRE ET LA QUESTION GRECQUE EX · texte numérisé non relu

VOLTAIRE ET LA QUESTION GRECQUE EX

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Grèce est sans contredit la plus belle manœuvre qui ait été Taite depuis deux mille ans. Mais il faut qu'elle réussisse pleinement. Ce n’est pas assez qu'elle vous fasse un honneur infini... Je donnerais tout ce que j'ai au monde pour voir Votre Majesté Impériale sur le sofa de Moustapha... Je n’entends plus parler de la révolution prétendue arrivée en Égypte, dit-il encore, Tout cela m'inquiète pour mes chers Grecs et pour vos armes victorieuses, qui ne me sont pas moins chères. » Il s’effraye à l’idée que l’impératrice pourrait être contrainte, par le mauvais vouloir de la diplomatie européenne, à une paix précipitée : « Ma crainte est que les princes chrétiens, ou soi-disant tels, ne soient jaloux de l’£'éoile du Nord. Ce sont des secrets dans lesquels ilne m'est pas permis de pénétrer : si vous faites la paix, je suis persuadé qu'elle sera très glorieuse:; mais que deviendront mes pauvres Grecs? » (Lettre du 4 juillet 1770).

Quant à lui, il voudrait une vraie croisade du roi de Prusse, de l'impératrice d'Autriche et de l’impératrice de Russie, contre la barbarie turque : « Ce serait, écrivait-il un peu plus tard, un spectacle charmant que de voir deux impératrices tirer les deux oreilles de Moustapha et le renvoyer en Asie. » Mais, Catherine ne se laisse pas 51 facilement émouvoir, elle garde son calme : « Il ne dépend que des Grecs, dit-elle, de faire revivre la Grèce. Vos chers Grecs ont donné dans plusieurs occasions des preuves de leur ancien courage et l’esprit ne leur manque pas (2 août 180). Il ne faudra pas, d'ailleurs, ajoute-t-elle, exclure de la paix les légions de Sparte. »

On conçoit que Voltaire ne se sente pas tout à fait rassuré. Ses inquiétudes se trahissent dans une lettre qu'il écrit à ce moment au roi de Prusse, et qui montre toute la sincérité de son émotion :

« La Providence, dit-il, pour rabattre mon orgueil, veut que les Turcs aient repris la Grèce, ou du moins

elle permet que les gazettes le disent. C'est un coup très funeste pour moi. Ce n'est pas que j'aie un pouce de terre vers Athènes ou vers Corinthe; hélas, je n'en al que vers la Suisse. Mais vous ne savez pas quelle fête je me faisais de voir les petits-fils des Sophocle et des Démosthene délivrés d’un ignorant bacha. On aurait traduit en grec votre excellente Réfutation du Système de la nature, et on l'aurait imprimée avec une belle estampe, dans l'endroit où fut autrefois le Lycée. » (20 août 1770.)

Voilà donc Voltaire, avec ses soixante-qualiorze ans, maintenant devenu un espèce de prophète ; 1] est sous le coup de la même illusion qui a fait à la fois la grandeur et l'étrangeté de ces prophètes hébreux dont il s'est tant moqué. Pour lui, la notion du temps ἃ dis= paru, et l'avenir vient se confondre avec le présent. Tout ce qu’il souhaitait, lui-même le dit, il avait espéré le voir de ses yeux. Mais le philosophe de Sans-Soucl n’était pas homme à partager, sur ce point, les illu= sions et les anxiétés du patriarche de Ferney. Il se borne à lui répondre qu'il n’entend plus parler des Grecs modernes, que, d’ailleurs, la Zenriade vaut bien l'/liade, 165 tragédies de Voltaire celles de Sophocle, ses œuvres historiques celles de T'hucydide, et que sa philosophie laisse loin derrière elle celle de Platon, d'Aristote et de Zénon. « Quant à cette fatalité qui préside aux évènements, selon que le prétend l’auteur du Système de la Nature, je ne sais quand elle amènera des révolutions qui pourront ressusciter les sciences, ensevelies depuis si longtemps dans ces contrées asservies et déchues de leur ancienne splendeur. » (26 septembre 1770). « Les Grecs, pour lesquels vous vous intéressez si vivement, lui dit-il ailleurs, sont, dit-on, si avilis, qu'ils ne méritent pas d'être libres. » Enfin, Frédéric rappelle à Voltaire, non sans quelque raison, les éloquentes protestations des philosophes en faveur de la paix ; or, en pratique, les bienfaits de la paix ne peuvent s'acheter que par beaucoup de patience, voire

VOLTAIRE ET LA QUESTION GRECQUE EN 1770, 327 même de résignation. Les Turcs d’ailleurs ont bien aussi quelques bons côtés, ne fût-ce que de prendre à leur compte la garde de Jérusalem.

Enfin, au mois de mars 1771, il s'exprime ainsi : «Il serait plus digne de ma chère alliée de donner la paix à l'Europe, que d'allumer un embrasement général. Sans doute, cette paix se fera, Mustapha en payera la façon et la Grèce deviendra ce qu'elle pourra. »

Cependant, Voltaire continue ses instances auprès de Catherine. Il lui écrit de nouveau le 14 septembre 1770, et cette fois il donne libre carrière à son enthousiasme, et laisse éclater sa pensée au grand jour : « Ceux qui souhaiteraient des revers à Votre Majesté, lui dit-il, seront bien confondus. Et pourquoi lui souhaiteraient-ils des disgrâces, dans le temps qu'elle venge l’Europe ? Ce sont apparemment des gens qui ne veulent pas qu'on parle grec. Car si vous étiez souveraine de Constantinople, Votre Majesté établirait bien vite une belle académie grecque. On écrirait une Catherinade. Les Zeuxis et les Phidias couvriraient la terre de vos images. La chute de l'empire ottoman serait célébrée en vers grecs. Athènes serait une de vos capitales. Tous les négociants de la mer Egée demanderaient des passeports grecs. La langue grecque deviendrait la langue universelle, »

C'est là une prophétie que, plus d’un siècle après Voltaire, d'autres ont renouvelée, sans se douter qu'ils pouvaient s'autoriser d'un tel devancier. Ici même, dans cette feuille, le sujet a été traité et l’idée appréciée en termes nullement défavorables (1). Telle ἃ d'ailleurs été en général l'impression de ceux qui se sont occupés de la question; et, en vérité, avec la re-

naissance de la Grèce, avec le système d'enseignement classique consacré dans le monde entier, avec le bee

(1) Voyez dans Ze Temps du 2 août 1864, un article de M. Nefftzer, sur la brochure intitulée ; De l'usage pratique de la langue grecque,

soin de plus en plus manifeste d’une langue internationale, pour répondre à la multiplicité toujours croissante des rapports internationaux, il est difficile de comprendre pourquoi l'on devrait traiter de chimérique la pensée que le spectacle de la première renaissance grecque avait inspirée à Voltaire. |

On comprend cependant qu’au jour où elle fut pro-

duite pour la première fois, elle dut sembler plus hasardée qu'elle ne peut le paraître aujourd hui. Aussi Catherine, dans sa réponse, s’en montre médiocrement touchée : a Je vois bien, écrit-elle à Voltaire, avec une évidente ironie, que bientôt il sera temps que j'aille étudier le grec dans quelque université. » Puis elle ajoute : « En attendant, on traduit Homère en russe. C'est toujours quelque chose pour commencer. Nous verrons, d’après les circonstances, s'il sera nécessaire d'aller plus loin » (7-18 octobre 1770). Mais Voltaire ne se laisse pas décourager, et plus tard il revient à la charge : « Si les Grecs avaient été dignes de ce que vous avez fait pour eux, écrit-il à l'impératrice, après la perte de la Morée, la langue grecque serait aujourd QI la langue universelle, La langue russe pourrait bien prendre sa place, ajoute-t-il, en se permettant sans doute à son tour un peu d'ironie.. Mais je suis né trop tard pour apprendre la langue de votre empire » (septembre 1772).

On a vu la même pensée déjà indiquée dans la lettre au roi de Prusse. Ce ne fut donc pas chez Voltaire une simple fantaisie, une rapide et fugitive inspiration : ce fut une prévision très réfléchie, el, j'ose le dire, une nouvelle marque de ce bon sens, à la fois audacieux et pratique, qui distinguait son génie. |

C'était bien d'ailleurs une Grèce indépendante et libre que Voltaire désirait, et non pas une Grèce absorbée dans l'empire russe, comme on pourrait l'induire de ces mots jetés en passant dans une lettre à Catherine : qu'Athènes serait une de ses capitales. Quelques jours

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