VOLTAIRE ET LA QUESTION GRECQUE EN
plus tard, en effet, comme si lui-même eût senti le besoin de ne pas laisser de doute sur sa pensée, il adresse à l'impératrice ces lignes, empreintes de la plus noble franchise :
« Quand je parlais de paix, en la redoutant; quand je disais que vous en dicteriez les conditions, j'étais loin d'imaginer que Votre Majesté pût vouloir abandonner ces braves Spartiates. Dieu me préserve de l'en SOUp= çonner! Mais après tant de victoires, ἐΐ ne s’agit pas d'obtenir leur grâce auprès de leur vilain maitre ; il est temps qu'ils n'aient d'autre maitre que ma protectrice, ou plutôt qu'ils soient LIBRES sous ses drapeaux. »
Dans ces vœux, dans ces efforts incessants en faveur de la Grèce, luttant pour son affranchissement, nous retrouvons la même inspiration qui a fait du patriarche de Ferney le défenseur de Calas, de Sirven, de La Barre. C’est la même horreur de l'oppression et du fanatisme, la même soif de justice, le même amour de l’humanité. Toutefois, il faut bien le reconnaître ; la Grèce, à cette époque, entraînée par la politique de la Russie dans une insurrection prématurée, n'était pas prête pour les destinées que lui assignait Voltaire. Il lui fallait encore le demi-siècle de travail industriel et commercial, de développement maritime, de progrès littéraire qui précéda et prépara l'insurrection de 1821, qui en assura le succès, et qui en rend désormais les résultats indestructibles.
Aujourd'hui, si Voltaire, après le laps d’un siècle, pouvait reparaître parmi nous, il verrait Athènes devenue la capitale non pas d’une province russe, mais d'un Etat indépendant; il y trouverait non pas encore sans doute une Académie grecque telle qu’il la rêvait, mais du moins une université grecque, constituée sur le modèle de nos meilleures universités d'Europe, et dans laquelle douze cents étudiants, appartenant à tous les districts du royaume hellénique et de l'empire ottoman, viennent puiser l'instruction, qu'ils reportent
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tâche avec d'autant plus de plaisir que ces documents renferment, au sujet des études classiques en général, et des études grecques en particulier, des considérations et des conseils dont nous-mêmes nous avons à faire notre profit.
I1 est, Messieurs, dans la vie des peuples comme dans celle des individus, des heures de dépression νὰ de souffrance qui, bien utilisées, valent souvent mieux pour eux que les joies et les exaltations du FRepne Tel a été pour la Russie le résultat de la guerre τ 1856. Vaincue, elle ne s’est point fait illusion sur la cause réelle de sa faiblesse et de ses τ RE sr l'expression célèbre d’un de ses hommes d'Etat, elle s’est recueillie et a cherché dans 16 développement de ses forces nationales, forces matérielles οἱ forces τῇ rales, le moyen de rétablir sur des bases τό es sa puissance affaiblie et son honneur BE .
grandes mesures ont marqué jusqu ICI ce nes réparation : les serfs ont élé affranchis, le diveirs es chemins de fer les plus nécessaires ἃ êle terminé ; en= fin, par les mesures dont j'ai en ce moment à vous entretenir, l’enseignement général οἱ particulièrement l'enseignement classique ont reçu une nouvelle et puls-
ranisation. | ir ot écrit sur l'importance de l'enseignement classique: on a dit et redit qu'il est un rip indispensable, non:seulement pour cultiver ré τῆ gence, pour développer l'amour des lettres et des ar 5) mais pour implanter dans les âmes ces sentiments généreux, ces vertus fécondes qui sont la vie même des sociétés civilisées. Sous ce rapport, je ne connais μονῇ pendant rien d'aussi saisissant, rien de mieux fait pout porter la conviction là où le doute existerail, que ces lignes écrites par Leibnitz, ya maintenant plus de cent soixante ans, en vue de l'avenir qui dès lors; paraissait se préparer pour le monde européen ss τ trouve, disuit-il, que de mauvaises doctrines 5 MSl-
nuant peu à peu dans l'esprit des hommes du grand monde, qui règlent les autres et de qui dépendent les affaires, puis se glissant dans les livres à la mode, disposent toutes choses à la révolution générale dont l'Europe est menacée, achèvent de détruire ce qui reste dans le monde des sentiments généreux des Grecs et des Romains... Et si pour la grandeur ou par caprice, ajoute. t-il, quelqu'un versait un déluge de sang, et s’il renversait tout sens dessus dessous, on compterait tout cela pour rien, et un Érostrate à la facon des Anciens ou bien un Don Juan du Festin de Pierre passerait pour un héros (1). »
Voilà ce que, de bien loin et d’un coup d'œil prophétique, Leibnitz avait aperçu; etles événements survenus depuis n'ont que trop justifié ses pressentiments. Depuis 89 jusqu’à nous les Érostrates de toute taille et de toute espèce n'ont certes pas manqué. Tel a été, dans notre vieille Europe, chez ceux que Leib« nitz appelait « les hommes du grand monde et de qui dépendent les affaires », le résultat du délaissement des études classiques et des grands exemples de l’antiquité. Je ne dirai rien de ce qu’a pu produire la décadence d’autres croyances encore plus élevées; je ne ferai pas non plus le procès à nos ancêtres et à nos pères ; mieux vaux accepter les espérances et les pro messes de l'avenir comme une compensation et un dé« dommagement des tristesses et des désastres du passé. Je ne m'arrêterai pas davantage à rechercher quelles pourront être les conséquences de cette rupture avec les grandes traditions de l'antiquité au milieu de nos sociétés profondément démocratiques, où les classes maintenant investies de la puissance ne trouvent cependant plus ni règles ni modèle dans le passé, Ce que je veux examiner ou plutôt constater avec vous, c'est ce que peut devenir une société dans la-
(1) Nouveaux Essais sur l’entendement, 1. IV, &. 16
338 | it 6 5 à Paris; le contre- La révolution de 1848 avait éclaté à Paris; le om U ἃ ᾽ 4Τ a 6, ' 1188 coup s’en était fait sentir dans toute duré dr reur Nicolas et les conseillers qui l'ento sets > ; ins ivant l’exee aux progrès de l'instruction, ou su se ssion du temps, au progrès des lumiëres, ce à οἰ | joir arrêter velle commotion européenne, crurent et sp )n établit dan avant l'instruction. Ὁ le mal en entrava Masse «as mnases, non pas seulement une δέζω une pe | à Ÿ4 Ü ? kr ᾿ Û ᾿ x à France, mais une érifurcation, el une Vers Fu Le ’ k ἐν : ᾿ :
branches put conduire aux universilés; | étu 2. onsidé : inte, et, à par in Î irablement restreinte, el, latin fut considérab int 47} e dans 45 gy A 1852, l'étude du grec, déjà établie de | imée dans 40 fut supprimée dans 40. | SEE Ici nous laissons de nouveau la parole au do
ministériel : | τ: ΚΕ ΉΝ
« Ces modifications, qui précédèrent la εὐρμένενσῳ ia 200 du nombre des étudiants dans les pp αὐ # qui étaient inspirées par la même ES aid εἴτε
AT: tendus 3 ïnements et de malen
conséquence d'évèn FAN regrettables, et à leur tour elles eurent des res
αἱ Ι ]Ο Ὁ} dont la funeste influence se fait sentir e. τ ] en ui ( dans le bannissem d’hui. C’est, en effet, Penn des langues classiques, de la langue re qu'il , ς ἱ condair établissements se du programme de nos , μος ἀμ a principale ts οἱ a seule, du moins la ἢ faut voir, sinon la se , du am M du matérialisme, du nihilisme et de la fata ἘΣ ᾿ ; se somption qui se sont emparées de la Jeunes on 3 "enseigne remplacant, dans la plupart des . dre FE ar celui du droit 6 des langues mortes pet ce | sys naturelles, et en l’affaiblissant dans les autre δὲ ν rs » " " F , 1 M 0 ὃ réformes de 1848 et de 1851 ouvrirent la se ee 8198] ul maintent se à des tendances malsaines q eunesse à des tend τομῇ rage pires: n’ont pas entièrement disparu, et Lx La 4 valent se faire SE à Ὁ des écoles, dévaie chissant les murs d D ῳ ς ins dans : La littér: énétrer plus ou mo dt dans la littérature et p gts ἃ ne At ἢ 3 r'£ es princ P sé dé ἢ iété. La négation les classes de la 800 Du Die dé spiritualistes et moraux et des grands in
l'humanité, le règne exclusif des instincts et des besoins matériels, le langage vulgaire et aussi repoussant pour le sentiment moral que choquant pour le sentiment esthétique qui, vers 1860, étaient le propre de beaucoup de nos organes littéraires, et qui maine tenant encore dégradent une partie de notre presse, eussent été impossibles avec des esprits nourris de l'étude de l'antiquité classique et initiés par ces œuvres à l'exquise élégance et à la dignité parfaite qui distinguent la plupart d’entre elles. » | L'exposé rappelle ensuite comment les réformes de 1849 et de 1851 ont amené la désorganisation du système scolaire. La Russie s’est trouvée menacée, sous le rapport de l'instruction générale, d’une décadence complète. Les choses en étaient venues à ce point qu'aujourd'hui même, non-seulement pour les universités et les grandes écoles ecclésiastiques, mais même pour les établissements d'instruction secondaire, non-seulement pour les langues classiques et Ja philosophie, mais aussi pour la langue, la littérature et l'histoire russes, il est extrêmement difficile de trouver des professeurs indigènes, et qu'il faut de-
mander à l'étranger des professeurs auxquels on confie des emplois aussitôt qu'ils ont appris la ] tionale.
Enfin la gravité du mal fit sentir la nécessité de s'occuper du remède, et, en 1864, un nouveau statut commença la réorganisation de l'instruction publique; Ce statut, œuvre du ministre Golovnine, marque, comme dit l'exposé, le commencement d’une ère nouvelle dans l’histoire de l'instruction publique en Russie. Pour la première fois, la langue grecque fut insctite dans le programme normal des gÿmnases universia taires, et l'étude en fut déclarée obligatoire pour tous les aspirants aux études supérieures. Le nombre d'heures de leçons, si nous avons bien compris un mode d'évaluation tout parliculicr, fut fixé à sept heuc
angue na-
que remarquable dans les lois de la syntaxe, la langue grecque vient ensuite renforcer le développement intellectuel des élèves.» Néanmoins, après cette concession faite à ce qu’il considère comme une vérité philologique et aux vieilles traditions universitaires, le ministre veut que la langue grecque occupe en Russie une position un peu plus avantageuse que dans les gymnases étrangers. En proportion du nombre total des lecons, la langue grecque se trouvera, dans le programme russe, placée un peu plus avantageusement que dans le programme prussien, et presque aussi avantageusement que dans les gymnases de Saxe où elle est le plus favorablement traitée.
« Les peuples de l'Europe occidentale, dit le ministre, qui ne sont unis aux Grecs ni par les liens de parenté religieuse, ni par les sentiments de l'amitié, el qui sont loin d’être intéressés autant que nous aux destinées futures de l'Orient orthodoxe, où la nation grecque occupe encore un rang marqué (je reproduis le mot textuellement), ces peuples étudient la langue grecque avec zèle, fondent des sociétés pour l’encouragement de son étude dans les écoles (ceci, messieurs, vous le voyez, ne vous est pas étranger), établissent, aidés de savants grecs contemporains, des prix pour encourager les élèves, les maîtres, et ceux qui font des recherches sur la littérature et les antiquités grecques ; ils fondent des écoles à Athènes pour y étudier la langue et l'archéologie grecques. Et nous, nous négligeons jusqu'à présent ces études, qui seraient un instrument si puissant pour élever le niveau de notre civilisation et pour fortifier les sympathies naturelles qui nous unissent aux Grecs! » L'exposé des motifs consacre plusieurs pages à énumérer les raisons qui doivent porter le peuple russe à cultiver l'étude du grec, si délaissée jusqu'ici.
Le ministre constate aussi que les facultés des lettres, pépinières du professorat, sont à peu près alimentées
par ceux des gymnases qui réunissent l'enseignement du grec à celui du latin; en dépit du préjugé répandu, ce sont aussi ces gymnases qui sont le plus suivis, et dans lesquels les élèves séjournent le plus longtemps. « Ce fait remarquable s'explique par la raison que dans les gymnases qui ont un cours classique complet le caractère des élèves et des maîtres est plus sérieux, plus favorable au progrès de l'enseignement, et en outre parce que les langues grecque et latine se prêtent un mutuel appui. » |
A toutes ces considérations en faveur du grec, le ministre en ajoute une dernière, qui ne vous paraîtra pas la moins importante : « Il y a encore, dit-il, en faveur de l'enseignement du grec, une circonstance qu’il ne faut pas perdre de vue. Le grec ancien ne peut pas être considéré tout à fait comme une langue morte, comme l’est la langue latine. Avec le progrès de la civilisation chez les Grecs contemporains, leur langue littéraire, aussi bien que celle usitée dans leurs relations journalières, se rapproche de plus en plus du grec ancien. Ceux qui connaissent celui-ci n'éprouvent pas de difficulté à lire les ouvrages écrits en grec moderne. »
C'est peut-être la première fois, messieurs, que nous voyons, dans un document officiel, le ministre d’un grand État invoquer, à l'appui de l’étude du grec, la situation nouvelle prise dans le monde par le peuple grec lui-même. La Renaissance, en faisant briller sur l'Europe le flambeau de la littérature, de l'art et de la philosophie hellénique, l’a éclairée d'une lumière nouvelle qui avait manqué au Moyen-Age. Mais, aujourd’hui, ce n’est plus seulement un passé glorieux, une tradition féconde que le peuple grec nous apporte. Ce passé, cette tradition, ont repris vie en lui, el, quoique cette renaissance nationale soit encore bien récente, elle s’est déjà signalée par de grands résultats. En même temps que les Grecs commencent à couvrir de
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leurs comptoirs non plus seulement comme autrefois les bords de la Méditerranée, mais les grands centres commerciaux de tout le littoral océanique, leur langue, leur littérature se signalent par d'importantes productions. Ce soir même, vous en avez eu la preuve par les ouvrages entre lesquels vous avez partagé le prix fondé par un Hellène de Constantinople, non moins généreux protecteur des lettres que zélé patriote et commerçant distingué. Vous en avez la preuve dans ls nouveau travail que je vois, en ce moment, sur votre bureau, travail qui a pour auteur l'un de vos deux lauréats, notre savant et excellent confrère, M. Valettas, qui éclaire d’une lumière nouvelle un des points les plus importants de la théologie chrétienne (1).
En terminant ce compte rendu, messieurs, comment n’exprimerai-je pas la vive satisfaction que j'ai ressentie, et que certainement vous avez vous-mêmes éprou« vée, en voyant cette cause des études classiques, et en particulier des études grecques, depuis quelques années si obstinément attaquée parmi nous, en la voyant, dis-je, si chaleusement défendue, si puissamment patronnée par l'organe officiel d’un grand empire, que trop longtemps nous avions pu considérer comme décidément hostile à la diffusion et au progrès de l'instruction? Cet exemple ne doit-il pas être pour nous un encouragement? Ne doit-il pas nous soutenir dans l'accomplissement de la tâche que nous avons entreprise, il y a bientôt six ans, et que nous avons continuée jusqu'ici avec un succès toujours croissant ?
Cctte tâche est celle que n’ont pas cessé de poursuivre nos grands hellénistes du xvi® siècle, nos grands littérateurs du xvire, nos illusires archéologues du xvine siècle. Elle repose non-seulement sur cette ad-
à *» 1 | S + Ν x ἣ “ο,δυ»» ᾿ en "À ᾿ æ= ᾿ ᾿ =? ph æni]l (1) ᾿Ἐπιστολιμαία διατριθὴ xar τῶν λεγόντων ὅτι ἐννοητέον ἐστί πρὸ τοὺ | TS FA. a τὰ a’ dr.
θ΄ ἄοθοου τοῦ Συμθόλου τῆς πίστεως τὸ ρῆμα « TIGTEUU », ὑπὸ 1. N,. Bx | L) ,
λέττα, 1 vol, in-80,
miration qu'inspirent à tout esprit généreux les chefsd'œuvre de l’ancienne Grèce, mais aussi sur cette véritable affinité nationale, également ressentie des deux côtés, et qui se révèle dans l'histoire de l'hellénisme en France, si bien retracée dans l'excellent livre du savant confrère qui nous préside aujourd'hui. D'ailleurs, dans ce nouveau manifeste du gouvernement russe, 1l y a pour la France elle-même une leçon qu’elle doit mettre à profit. Non moins que les sinistres prédictions, malheureusement trop justifiées, de Leibnitz, les véridiques révélations du comte Tolsioï nous ap= prennent ce que devient une société, lorsqu'elle croit pouvoir faire abstraction de ce principe générateur de toute civilisation moderne, l'ENSEIGNEMENT CLASSIQUE; et puisqu'après avoir si puissamment contribué à introduire dans le monde, et à répandre au loin, avec l'étude et la connaissance de l'antiquité, l'amour des lettres et le culte des arts, aujourd'hui, sous l'empire de circonstances fatales, nous pourrions nous trouver entraînés à délaisser notre mission, sachons comprendre cette voix qui, venue de l'Orient, nous avertit du danger, et nous ramène sur le chemin où peuvent se trouver pour nous le salut d'abord et la gloire ensuite (1).