PAR CHARLES MENDELSSOHN BARTHOLDY
professeur à l’université de Ieidelberg.
(Extrait des Heidelberger Jahrbücher, n° 9, 1865.)
..... Ilest certain que les obstacles qui résultent de l'état encore mobile et imparfait de leur langue usuelle pourraient être vaincus par la bonne volonté et le zèle des nouveaux Hellènes. Mais le succès de l'idée présentée par M. d’Eichthal ne dépend pas seulement de cette nation vive, ardente, généreuse, qui se considère aujourd'hui comme l'héritière de la gloire de ses aucêtres ; elle dépend aussi de la masse entière du monde civilisé, auprès de laquelle la population grecque n'apparaît que comme une fraction imperceptible ; et malheureusement, il faut bien le reconnaître, tandis que cette fraction se montre si fermement attachée à la tradition nationale, ailleurs le grand nombre des lettrés prétend maintenir et défendre, en fait de prononciation, l'erreur, ou, pour mieux dire, le caprice d’Érasme, C’est là qu’est le nœud de Ja ques-
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tion ; telle est aussi la thèse pratique qui doit aujourd'hui émouvoir l'Allemagne plus encore que la question de la langue universelle.
Or, pour décider le choix entre la prononciation nationale et la prononciation érasmienne du grec, il faut nécessairement se rendre un compte exact de l’origine du débat.
Beaucoup de gens, qui ne sont pas sans éprouver parfois quelque doute au sujet de la légitimité de leur prononciation sco-
laire. se rassurent en se disant qu'Erasme n’a sans doute pas été , !
sans bonnes raisons pour fixer comme il l'a fait, cette prononciation. C’est là une présomption fort honorable pour Érasme, mais qui, il faut bien le dire, n'est nullement justifiée par les documents. Dans son traité De recla græcæ linguæ pronuntiatione, dialogue entre un lion et un ours, Érasme attribue à l'ours cette affirmation, qui semble tout trancher : « la distinction des lettres est inutile si leur son est semblable » (frustra sunt distinctæ lillerx si sono nihil differunt). Mais, cela même accordé, nous n'en serions pas beaucoup plus avancés ; il serait seulement vraisemblable, rien de plus, que les voyelles et les diphthongues diverses, auxquelles les Grecs modernes donnent également aujourd’hui le son de l’i, ont eu autrefois un autre son. IL est vrai que l'ours est ensuite un peu plus positif. Il nous rapporte ce qu'il a entendu dans le sénat académique, qu'il faut recourir aux langues modernes, au français, au hollandais, pour trouver le vrai critérium de la prononciation grecque ; c’est dans ces langues bien que corrompues fulcumque corruplis), que se sont conservés les vestiges de l'ancienne prononciation grecque. Érasme s'appuie encore sur le témoignage de certains savants grecs éminents, arrivés de Constantinople à Paris, et qui, dit-on, prononcent le grec tout autrement que nous ne sommes habitués à l'entendre, et d'une manière bien plus rapprochée des langues modernes.
Ce sont là, dans tous les ouvrages d'Érasme, les seuls passages qui peuvent être considérés comme une base scientifique de son système, base fort peu solide assurément, tellement peu que certains ardents Érasmiens ont cru que, dans cette occa-
sion, leur maitre s'était permis une plaisanterie, et avait voulu recouvrir d’un vêtement léger ce qu'ils appellent sa nouvelle et sérieuse découverte...
C'est d'ailleurs un fait aussi certain qu'il est remarquable, qu'Érasme lui-même n’a jamais mis son système en pratique, et qu'il s’est toujours servi de la prononciation usuelle et historique. Serait-ce qu’il aurait cru devoir sacrifier au préjugé populaire, et, comme le dit Gherardius Vossius dans un mouvement d’indignation comique : cum meliora videret probareique deteriora secutus sil? Serait-ce, au contraire, que l'expérience ou la réflexion lui auraient appris qu'il avait été par trop confiant, et qu’il s'était laisse mystifier par Henricus Glareanus et son histoire des savants Constantinopolitains ar rivés à Paris (1)? Nous n'entrerons pas dans cette discussion, d'autant plus que même ce point éclairei ne nous apprendrait encore rien du motif qui a pu déterminer Érasme à présenter son prétendu système. Ce qui reste certain, c'est que les disciples d'Érasme ne se sont point astreints à la réserve que leur maître a toujours gardée en ce qui concerne l’idée presentée par lui, mais que, comme il arrive trop souvent, ils ont mis la main sur la pomme de discorde pour irriter autant que possible la lutte engagée. |
Jusque-là, comme cela ressort avec toute évidence des monuments originaux du moyen àäge, en particulier des manusnuscrits anglo-saxons, remplis de transcriptions de mots grecs, ou bien de la grammaire grecque de R. Bacon, et de bien d’autres documents encore; jusque-là l’Europe avait, en fait de prononciation grecque, pratiqué le iotacisme (2'; elle apprit alors qu’elle s'était misérablement trompée et que chacun pouvait prononcer le grec à sa guise: alors se répandit cette doctrine parfaitement commode, d’après laquelle chaque
(1) Sur cette histoire d’une nouvelle prononciation apportée par des savants grecs venus de Constantinople, voyez le récit original de Gher. Vossius (Aristarchus, 1. I, c. 28) rapporté par Wetstein, et eproduit intégralement par M. Robert Blackie, dans son opuscule : The pronunciation of greek.
(2) Voyez l’article de M. Littré ci-dessus. G. d'E,
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peuple (et pourquoi pas chaque province, chaque bourg 7) dut se persuader qu'il parlait le grec comme Periclès et Demosthène, pourvu qu'ayant sous la main son dialecte héréditaire, il voulüt bien y trouver la trace, quelque peu corrompue il est vrai, de l’ancienne prononciation hellénique. C'est dans cette croyance facile et flatteuse que se trouve le secret de la diffusion et du succès rapide de la doctrine d’Érasme. La connaissance du grec était alors si peu répandue, le græca sunt non leguntur était alors une vérité si générale, que l’on comprend «comment la véritable prononciation du grec put être escamotée au monde civilisé par une poignée de savants, et comment, en un rien de temps, put s’accomplir dans les habitudes classiques un changement qui aujourd'hui demanderait bien autrement de peine et de temps...
Ici en effet, dans la comparaison des deux systèmes, les questions du plus ou moins d'accord entre la parole let l’écriture, d'obscurité, de cacophonie, n’ont, après tout, qu’une importance secondaire; il s’agit avant tout du rapport de la langue avec la nationalité. Des deux systèmes qui se sont trouvés en présence, l'un se rattachait immédiatement à la civilisation byzantine et à l'usage non interrompu d'une langue nationale ; l’autre, construit à priori, était sorti tout d’une pièce du cerveau d’un professeur. D'un côté se trouvent l’histoire et la tradition, de l’autre une pure fantaisie scientifique.
[οἱ l’auteur passe en revue les arguments à l’aide desquels les Érasmiens ont essayé d'affaiblir le sérieux argument invoqué par leurs adversaires. Pour détruire la continuité de la tradition dans la vie du peuple grec, les Érasmiens invoquent la translation du siège de l’empire à Constantinople, le mélange de nombreuses populations barbares avec là population indigène, etc.
Pour celui qui étudie sérieusement l’histoire grecque au moyen âge, reprend M. Mendelssohn, cette époque offre tout au contraire les preuves les plus étonnantes de cette persistance, de cette immutabilité qui a toujours distingué la race hellénique. Dans son beau discours sur la prononciation nationale du grec, à la réunion des philologues à Gœættingue, en
1851, Ellissen a montré, avec une puissance et une érudition également remarquables, ce caractère particulier de la nation grecque à toutes les époques de son existence. Le peuple d’Athènes était lui-même, comme on sait, le gardien le plus vigilant, le conservateur le plus jaloux de la pureté de son langage. Pour prévenir les déviations à cet égard, l'usage des accents dans l'écriture fut introduit au deuxième siècle avant l'ère chrétienne. Aujourd’hui encore, dans le grec moderne, l'accent a conservé son ancienne place, et le maintien d’une partie aussi délicate et aussi difficile de la grammaire nous est une présomption sérieuse de cette même continuité par rapport à la prononciation des lettres.
.… Que l'Église chrétienne ait déterminé d'importantes innovations dans la langue grecque, cela n'est assurément pas contestable ; mais ces innovations ont consisté, soit dans certaines additions faites au vocabulaire, soit dans l'introduction de formes nouvelles dont on trouve l'origine dans la version des Septante ; elles n'ont pas pour objet un changement dans la prononciation. De même que, sous le rapport religieux, le clergé grec s’est montré orthodoxe inébranlable, de même, sous [6 rapport du langage, il est resté fidèle à la tradition nationale. Gorgiadès, dans son traité sur la prononciation des lettres grecques (Περὶ τῆς τῶν ξλληνιχῶν στοιχείων ἐχψωνήσεως) appelle l’Église, parce qu'elle a sauvé la véritable prononciation, « l'arche de salut donnée par Dieu au peuple grec » (θξόχτιστος at σωστιχὴ τοῦ ξλληνιχοῦ γένους χιόωτός).
Tout porte à croire que la prononciation des lettres ἃ passé, sans aucun changement, des écoles d'Athènes au musée d’Alexandrie, et de là au Tetradision de Byzance (1), et que depuis le temps de Denys de Thrace jusqu'à celui de Ducas et
(1) Plusieurs de nos lecteurs ne seront peut-être pas moins embarrassés que nous ne l’avons été nous-mêmes pour savoir ce qu'était le Tetradision. Grâce au Thesaurus de Henri Estienne, nous pouvons leur apprendre qu'on appelait ainsi à Constantinople (Τετραδίσιον τὸ οχτάγωνον) un portique, où professaient douze docteurs, et qui fut brûlé par Léon l'Isaurien, avec l’église et la bibliothèque qui y étaient attenantes.
de travailler pour un meilleur avenir, de préparer cette mission universelle de la langue grecque indiquée par M. d'Eichthal. Quant à présent, contentons-nous de faire ce qui est faisable, afin de plus tard arriver peut-être à ce qui semble aujourd'hui infaisable. La vieille erreur d'Érasme ne peut plus longtemps se tolérer en Allemagne.
C, MENxDELSsOHN BaARTHOLDY.