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par le livre. C'est plus propre, plus net, plus prudent que les entreprises théâtrales. Le théâtre est un salon ouvert où les sociétés sont mêlées, et où tel rustre, d'aventure, peut risquer d'être familier. M. Hervieu publia donc, chez Lemerre, des nouvelles d'abord et puis des romans. Il contourna, tarabiscota, comme pour dérouter la galerie, une pensée d'ailleurs originale. Il trouva moyen, par son style, d'étonner Ferdinand Brunetière, amateur, comme chacun sait, de la prose courante et fluide. Mais ledit Brunetière, on le sait moins, cache en son enveloppe scolastique un secret trésor d'indulgence pour les dehors de gentilhomme dont il est cruellement dépourvu. Il subit la séduction d'Hervieu. Les Deux-Mondes apprirent, dans la Revue, à décortiquer l'œuvre rêche et substantielle du jeune auteur. Et nous eûmes un Paul Bourget moins disert, moins philosophe^ moins émerveillé de dandysme, aussi fort, aussi pénétrant, plus vraiment artiste que l'autre.
Enfin assuré de sa maîtrise, Paul Hervieu devait aborder le théâtre, comme toute sa génération. Il le fit avec tact et sans bruit d'abord, en amateur détaché. C'est devant un cercle aristocratique que fut joué Point de Lendemain, cette fantaisie poudrée, musquée, dont la galante Odéonie vient de
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faire la falote reprise. Puis, coup sur coup, trois grandes pièces : les '^Paroles restent, au Vaudeville; les Tenailles, la Loi de f Homme, aux Français. Hervieu s'y précise et s'accuse avec une soudaine énergie. Plus de périphrases compliquées ; un style aigu, ferme et franc ; une action un peu arbitraire, schématique, mais émouvante, délicieusement romanesque dans la première comédie, atroce dans les deux suivantes. Il s'agit toujours de gens du monde dont l'amour épuise, absorbe la vie. Mais les caractères sont en relief,la psychologie âprement creusée. Le dramaturge ignore ou écarte toutes contingences sociales, les peintures réalistes du milieu; il ne se plaît à mettre en scène que des entités passionnées. Ce théâtre abstrait, littéraire, estàl'usage des gens riches; il exige des lorgnettes précieuses. Ainsi la tragédie de Racine s'adaptait à la cour du Grand Roi. Hervieu^ conscient de sa lignée, réclame à bon droit, pour ses pièces, ce beau titre de tragédie. Une de ses pensées favorites est que le drame, genre bâtard, doit faire place aux types classiques, redevenus purs, de l'espèce : tout pour le rire ou pour les larmes, pas de croisement adultérin. Idée en soi fort contestable, qui vaut ce que vaut une formule : elle exprime un tempérament.
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Telle est l'esthétique d'Hervieu. L'Énigme, qui triomphe aux Français, la confirme et la réalise avec une parfaite rigueur. La fable de cette courte pièce est d'une simplicité violente. Deux frères, les de Gougiran, habitent, avec leurs deux femmes, un ancien pavillon de chasse royal au milieu de forêts giboyeuses. Un vieil oncle à héritage, libertin attendri, de Neste, un gentilhomme maladif, Vivarce, sont leurs hôtes accoutumés. Nous apprenons au premier acte que Vivarce, au su de M. de Neste, est l'amant d'une des deux femmes. Nous apprenons que les deux frères sont des maris féodaux qui n'hésiteraient pas à traiter un rival comme un chevreuil ou comme un perdreau. Nous voyons les deux femmes, restées seules, laisser ouverte, d'un commun accord, la porte qu'ouvrira Vivarce. Laquelle des deux est l'amante > C'est l'Enigme. Au second acte, les deux frères sont debout dès l'aube pour une chasse matinale. Bruit dans le couloir : c'est Vivarce ! Trépignements et imprécations. Les femmes surviennent l'une après l'autre, se chargent avec sauvagerie. Un coup de feu : Vivarce est mort. La coupable, Lconore, s'effondre avec un cri déchirant. (Ah I si vous entendiez Bartet!) Son mari la « condamne à vivre », Et de Neste survient — un peu tard —
pour annoncer que la loi de meurtre fera place à la loi de pitié. Beccaria, après Dracon, n'eût pas manqué de dire Hugo.
N'alléguezpasque ce résumé est d'une sécheresse indécente. Il convient à une œuvre qui s'efforce d'accumuler les effets tragiques en restant avare de mots. Elle y réussit à merveille. Le public subit ces chocs barbares comme des décharges électriques ou comme une suite de coups de poing. Il en reste un peu affaissé d'abord, puis s'enthousiasme sans transition. Il n'est que juste d'ajouter qu'une interprétation hors ligne — Bartet,Brandès, Lebargy, Mayer — n'est pas étrangère à la chose.
Peut-être déjà cette analyse, de par sa brièveté même, fait-elle sentir ce qui manque à ces deux actes concentrés. Ce qui manque,c'est un troisième acte, où l'action se développerait plus harmonieuse et moins heurtée et d'où la philosophie de l'auteur se dégagerait plus convaincante. Nous n'avons ici qu'une esquisse : exposition (un peu maladroite), péripétie et dénouement brusques, trop énergiquement ramassés. Dumas fils prenait quatre ou cinq actes pour étayer une thèse nouvelle. Cette réplique à son « Tue-la » nous apparaît vraiment sommaire. Elle garde, malgré tout, l'apparence d'un fait-divers intéressant auquel seraient juxtaposées
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des réflexions évangéliques. On ne m'ôtera pas de l'esprit qu'une telle donnée, primitivement, devait comporter d'autres débats. Hervieu n'a-t-ilpas consenti quelque amputation douloureuse) Ses recettes y ont gagné peut-être, mais non la portée de sa pièce. C'est la rare et la belle gageure, quand on soulève ces problèmes, de tenir le juste équilibre entre la pensée et l'action.
Ces critiques sembleront hargneuses après les louanges de la presse. Mais celles-ci, précisément, doivent justifier celles-là. Comparant l'Enigme aux œuvres courantes, je céderais au délire unanime. Comparant l'Énigme à l'idéal que nous évoque Hervieu lui-même, j'ai le droit de me montrer plus strict. Cet idéal, il l'étreignit d'une emprise victorieuse dans la seule pièce qu'à dessein je n'ai pas encore nommée, cette âpre Course du Flambeau, où Ton ne saitqu'admirer davantage, de l'humanité pitoyable ou de la grandeur symbolique. Ici, pour la première fois, Hervieu brise enfin son cadre. Le philosophe, décidément, s'affranchit de l'homme du monde. Si Von song& quQ T Enigme, d'ailleurs, attendit trente mois, aux Français, le moment de voir la lumière, il y a lieu de croire que la pièce du Vaudeville marque l'étape la plus récente, en même temps que la plus décisive. Avec des romans tels
que r armature, tels surtout que 'Peints par Euxmêmes, où l'observateur moraliste, par delà les individus, dénonce une loi sociale, elle présage des œuvres futures de tenue moderne et classique, d'émotion et de beauté. Nous les saluerons avec joie.
A Henry ^Bérenger .
C'est une figure très originale. Il y a, dans ce gentilhomme lorrain, un apôtre, un orateur, un sceptique et un dilettante. Total : un artiste de marque, inégal mais savoureux.
Au physique, il n'annonced'abord aucune de ces qualités. Petit, rieur avec de longs silences, l'air timide et un peu sauvage, nullement fier, il ressemble plutôt à un savant qui vivait à l'écart des hommes qu'à un vigoureux dramaturge. Vous le croiseriez dans les couloirs d'un théâtre, — où il se promène très rarement, — sans vous retourner, j'en réponds. Prenez garde : ces traits fins et fermes décèlent une race énergique ; ce front bombé révèle une pensée; ces yeux étonnés qui regardent ailleurs, ces yeux d'enfant qui s'émerveille sont pleins de rêverie féconde. Et la physionomie entière, avec son collier de barbe embroussafllée, ce
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je ne sais quoi d'indécis, d'inachevé qui déconcerte, respire une franchise, une ingénuitéqui ne laissent pas d'être un charme, parmi tant de masques d'emprunt.
Le peu que nous savons de son histoire s^accorde bien avec cet aspect, non pas humble, mais effacé. Enfant, rien ne fit présager en lui une vocation étonnante. Il aima les lectures sans doute, Fenimore Cooper et Jules Verne. Plus d'une fois le salon paternel se transforma en forêt vierge. Il se donna la comédie avec des crayons de couleurs diverses. Bien d'autres en ont fait autant, aujourd'hui rentiers ou fonctionnaires, que la folle du logis désormais laisse parfaitement tranquilles. Il fut élevé chez les Jésuites, dont il se montra l'élève attentif. Il fit là de bonnes études classiques, et, chose plus rare, y observa les mœurs du clergé de manière un peu plus intime que la moyenne des Français. Il passa par l'Ecole centrale, se disciplina aux sciences comme Sully Prudhomme et Estaunié. Libre enfin, il pouvait entrer dans une industrie familiale, devenir un puissant du jour : les de Curel et les de Wendel sont de grands métallurgistes lorrains. Mais, selon sa formule familière, (( cela ne s'arrangea pas ». Il chercha un autre passe-temps. De vingt-trois à trente-six ans il voya-
gea, fit .des lectures, compléta son éducation moderne un peu négligée par les bons Pères, et s'adonna même auxlettres, sans succès, il faut bien l'avouer. Les deux romans qu'il a publiés^ l'Eté des Fruits secs, le Sauvetage du Grand-Duc, lïoïîrent vraiment quelque intérêt qu'au seul titre documentaire. M. Charles Maurras, qui en parla sans indulgence exagérée, y signala chez leur auteur une vocation pour le vaudeville. En fait on ne pouvait découvrir en ces études sèches et légères, d'une humour forcée, l'indice de la nature tragique, riche en contrastes généreux, qui s'est manifestée depuis.
'^ <Kr
En 1891, André Antoine, alors directeur du Théâtre Libre, en villégiature à Camaret, extrayant au hasard d'une malle profonde la foule poudreuse des manuscrits, lut coup sur coup trois pièces modernes signées de trois noms différents, qui le mirent en allégresse. C'étaient, s'il vous plaît : l'Ainour brode, l'Envers d'une Sainte et la Figurante. Antoine se souvient encore, avec l'orgueil du vieux chasseur, de l'émotion que lui causa ce triple arrêt inusité devant une proie magnifique. L'or-
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gueil, ici, n'est pas déplacé. S'il existe un flair directorial, en voilà, certes, un bel exemple. Ecrire aux trois inconnus fut l'affaire de la même journée. Au retour du courrier, nouvelle surprise. Les trois inconnus n'en faisaient qu'un : c'était M. François de Curel, qui avait voulu, pour tenter la chance, lui offrir son bagage d'un coup.
Depuis lors, vous savez l'aventure: l'Envers d'une Sainte et les Fossiles (écrits en un mois la même année), révélés par le Théâtre-Libre, VInvitée jouée au Vaudeville, la Figurantek la Renaissance, V Amour brode aux Français (trois fois î) et, chez Antoine, boulevard de Strasbourg, le Repas du Lion, la Nouvelle Idole, suivis aujourd'hui de la Fille Sauvage. Mentionnons encore, il y a deux ans, une reprise des Fossiles aux Français, qui ne fut pas des plus heureuses. Ce théâtre, on le sait, ne porte pas bonheur aux œuvres de vraie nouveauté.
Carrière mouvementée, en somme, glorieuse mais toujours combative. De Curel a fait le prodige de s'imposer sans plaire au grand nombre. La foule l'ignore, ou sinon le salue de loin, avec respect, et va voir Valabrègue ou Feydeau. Une minorité fervente l'en dédommage de son mieux avec des louanges choisies. Il n'est que juste d'in-
sister sur la part d'Antoine en ce tour de force, flagrant démenti à ceux qui l'accusent d'être l'esclave de sa fortune. Sans Antoine, il est fort probable que de Gurel serait presque inédit. Le Boulevard, qui en a tâté sans fruit, ne recommencerait pas l'expérience. Les Français, l'Odéon peut-être, après d'infinies simagrées, essaieraient une fois tous les cinquante ans. Et ces drames d'allure épique, de beauté vivante, de portée profonde, le Repas du Lion, la Nouvelle Idole, les Fossiles nous seraient inconnus.
L'œuvre, telle qu'elle m'apparaît, se divise en
deux parts distinctes. D'un côté les pièces intimes,
analyses de cœurs amoureux, où dominent les
figures de femmes, de l'autre les pièces sociales
mélangées d'autobiographie, où l'auteur lui-même
entre en jeu et s'attaque aux problèmes actuels.
Au premier groupe appartiennent l'Envers d'une
Sainte, l'cAmour brode, la Figurante, V Invitée. Au
second les Fossiles, le Repas du Lion, la Nouvelle
Idole, la Fille Sauvage. Quatre drames de chaque
côté, c'est d'un surprenant équilibre
Chaque groupe a ses caractères propres. Les
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pièces intimes sont les mieux faites, les plus nettes, les plus cohérentes. Les intrigues, qui procèdent toujours d'un cas psychologique imprévu, sont adroitement agencées, les silhouettes curieuses et justes. Nul excès, nulle boursouflure. Ceux qui reprochent à M. de Curel de ne jamais savoir son métier n'ont pas bien lu ces tragédies d'un dessin si sûr, si aigu. On conçoit — ce n'estpas un hasard ~ que celles-ci précisément aient tenté les scènes à la mode. Après ceux de Musset, de Racine, je ne crois pas que notre théâtre offre en sa riche galerie de plus beaux portraits féminins que la Julie de l'Envers d'une Sainte , Madame de Grécourt {l'Invitée), la Françoise de la Figurante, voire la Gabrielle de l'Amour brode. Je donnerais volontiers, pour elles, toutes les héroïnes éloquentes, romantiques et abstraites de Dumas fils. Elles n'attendent qu'une Després qui, les incarnant à nouveau, les fasse adorer du public. Et il y a dans ces quatre drames, d'une complication si désolée, une psychologie de la névrose morale qui s'intitule Tamour moderne bien supérieure, à mon goût, aux conférences de Paul Bourget.
Les pièces sociales, aventureuses, abondantes, inégales, superbes, enfiévrées d'un souffle enthousiaste, donnent sur les nerfs des logiciens stricts
^t réjouissent les poètes, ou, tout bonnement, les cœurs simples. Toute une histoire d'âme s'y déroule, à travers les conflits les plus nobles qui puissent passionner un haut esprit. Les Fossiles nous font assister à la grandiose agonie d'une famille aristocratique. C'est toute la noblesse française qui meurt avec Robert de Chantemelle, et, prenant conscience d'elle-même en ce testament héroïque si bien lu par la divine Bartet, indique à ses héritiers bâtards la voie des revanches possibles.
Le Repas du Z,ion, c'est la même noblesse abordant la question sociale, ses rapports avec la bourgeoisie conquérante et le prolétariat révolté. La Nouvelle Idole nous décrit, — vous savez, je suppose, avec quels accents, — la lutte de la science et de la foi dans le cerveau d'un savant illustre. Et la Fille Sauvage, enfin, c'est le poème de la haute culture greffée sur une nature inculte, c'est l'apothéose mélancolique du catholicisme expirant, c'est la décadence inévitable, après une minute sublime, de la race humaine affranchie qui se divinise elle-même, et que, livrée à ses propres forces, entraîne le vertige final. Thèmes difficiles, s'il en fut, àprésenter de façon scénique !
Tous ces drames expriment, sinon un système,
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— écartons ce mot trop rigide, — au moins une pensée, une tendance commune. Très nettement ils disent le combat de la conception chrétienne du monde avec l'idée scientifique. Chacun d'eux n'est qu'un épisode de cette grande bataille moderne. Les préférences de l'auteur ne paraissent guère douteuses, malgré son effort vers l'équité. Son esprit salue comme nécessaire l'avènementdes forces neuves dont il reconnaît la grandeur. Mais son coeur, sa tendresse d'artiste vont vers les formes du passé. C'est en ce sens qu'on lui appliqua, non sans apparence de justesse, l'épithète de réactionnaire. Ces classifications simplistes sont en général détestables. Celle-ci n'est fausse qu'à moitié. Il est clair que les Fossiles^ par exemple, rendent un émouvant hommage à la tradition féodale. La pièce vibre tout entière d'un grand soupir vers les vieux chênes qui naguère dominaient les taillis. Jean de Sancyest un de Mun emporté vers la classe ouvrière par une sentimentalité oratoire qui se ressaisit à la fin, dans un farouche élan de fauve, et déchire de ses propres mains le pacte qu'il avait souhaité. Nul n'est plus antisocialiste que ce démocrate hautain. Albert Donnât, le docteur fanatique, n'exalte si haut la science que pour briser la cruelle Idole devant le geste spontané d'une petite
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fille qui croit. Et Marie, la Fille Sauvage, quand elle a « soufflé sur la tour » bâtie par quinze siècles de mysticisme, sent qu'elle va sombrer peu à peu dans une tristesse incurable. Tout cela est vrai. C'est incomplet. Les mêmes personnages, de toute évidence, sont consumés par l'ardent désir, l'espoir anxieux d'une foi nouvelle. Ils l'appellent, ne l'atteignent pas, et retombent à la foi antique qui ne peut plus les satisfaire. L'un d'eux, l'explorateur Moncel;, proclame expressément que l'humanité entière connaîtra un jour le règne bienheureux de la raison pure. Mais le même ne voit rien de mieux, pour y acheminer les âmes, que les fables enchantées de l'Eglise. Toute la philosophie de Cursl tient dans cette double assertion. Il est, dans la même minute, coup sur coup moderne et moyenâgeux, rationaliste et catholique. C'est un Janus à deux visages. C'esc ce qu'on appelle un « néo-chrétien ».
Ces contrastes, qui forcent l'estime par leur sincérité visible, lui valent, c'est assez naturel, d'être incompris de plusieurs côtés. Si les démocrates lui reprochent une libération imparfaite, les conservateurs ne sont pas loin de le traiter comme un transfuge. Les Fossiles ont fait scandale dans le noble faubourg Saint-Germain. Témoin ce mot
naïf et drôle d'un académicien titré qui gémissait le soir de la première dans les couloirs de la Comédie-Française (hospitalisée à l'Odéon) : « Non, « cher ami! si la race des Chantemelle ne peut « absolument survivre qu'au prix d'abominations « pareilles... eh bien, j'aime mieux qu'elle dispa- (( raisse ! » Affaire de goût, c'est évident.
Au moins, qu'on le blâme ou l'approuve, un état d'âme si fertile en oppositions multiples est-il, au plus haut point, dramatique. André Gide a écrit joliment : « Le propre de l'âme chrétienne est (( d'imaginer en soi des batailles. » Cela est plus exact encore de la pensée néo-chrétienne qui emprunte à sa sœur antique la soif brûlante de l'absolu, en ayant perdu l'illusion de croire qu'elle peut l'étancher. Créer un absolu nouveau ! Tel est le soupir désespéré de cette pensée hermaphrodite, partagée entre deux hérédités contraires, qui voudrait concevoir un monde et n'enfante que des monstres informes. Ce duel intime est tout à fait propre à être rendu par le drame, qui tend aujourd'hui visiblement à primer tous les autres modes de confession littéraire. Les héros de François de Curel sont les fils que peut engendrer une époque de crépuscule où s'effacent un à un tous les dieux. On peut souhaiter que d'autres surgissent avec
plus d'allégresse confiante et se tournent vers l'aube des temps futurs. Il faut savoir gré à ceuxlà d'avoir traduit avec angoisse — sous la forme d'art nécessaire — les obscurs frissons, les scrupules, les nuances décomposées de tant de cœurs en qui survit ce qu'on nomma le (( mal du siècle », héritage que le Vingtième devra nettement répudier.
Est-ce que ce portrait composite ne vous évoque pas un ancêtre, celui dont le chant mélancolique a bercé l'agonie d'un siècle et charmé l'aube du suivant? Ainsi que François de Curel il fut gentilhomme et fut écrivain, glorifia sa caste et sa religion, en restant ouvert aux idées farouches qui bouleversaient le monde autour de lui, et revêtit d'une forme somptueuse les plaintes d'un génie troublé. C'est lui, ne vous y trompez pas, c'est le châtelain de Combourgqui revit ainsi parmi nous, sous l'apparence plus modeste d'un petit hobereau de Lorraine. Oh ! les temps ont changé, lui aussi. Il a renoncé à l'action. Il n'ira pas batailler au loin sous l'uniforme de l'émigré. Les votes ont remplacé la poudre. Il ne demandera pas une ambassade
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aux ministres d'une République pourtant ouverte à ses pareils. Il ne promènera pas sa superbe de New-York à Jérusalem. Londres et Rome lui suffiront. . .
En revanche il abordera la foule d'une manière plus directe et plus sonore quele message muet du livre. Il osera poursuivre au théâtre une alliance magnifique de l'art et de l'apostolat. Et, parmi les comparses utiles pour créer la fiction tragique, c'est lui-même encore qu'il mettra en scène, ses désirs, ses désillusions, ses souvenirs d'enfance et ses cris d'homme mûr, et le soupir toujours vibrant de sa fantaisie désolée ..
Sans poursuivre ce jeu d'esprit, il faut retenir une attitude qui apparente M. de Curel, en effet, bien davantage aux romantiques qu'à sa propre génération. Il apparaît, poète en prose, l'héritier autrement fidèle des Chateaubriand et des Vigny que ceux qui s'obstinent à nous servir des tragédies en vers à costumes, sans âme et sans haut idéal, ne sont les héritiers d'Hugo. Presque tous ses rivaux en célébrité procéderaient plutôt de Balzac. Ils s'efforcent à noter des milieux, des
types rencontrés, des choses vues. Leur observation est impersonnelle. Ils n'interviennent pas dans leur œuvre. Ils sont purement réalistes. De Curel est trop de son temps pour vouloir ignorer ce souci. Il a donné plus d'un exemple d'exacte vision pittoresque. Il a même, à un vif degré, le sentiment de la nature, qu'il aime évoquer dans ses drames comme cadreà l'action humaine. Mais c'est, avant tout, un lyrique. Il a le sens et la passion des mystères de la vie intérieure. Son style, souvent scientifique , abstrait , incorrect , incolore , retrouve soudainlesgrandes images, la prosopopée fastueuse qu'on affectionnait autrefois. Surtout il se mêle à ses fictions , et par là leur donne une allure qui les classe bien au-dessus des peintures de mœurs ordinaires. On sent que le drame est pour lui une crise vivante, un combat. En un mot, c'est un homme d'action qui se résigne à être artiste — je soupçonne que c'est le cas des plus grands — par sagesse, non par paresse, parce qu'il est venu dans ce monde trop tard pour agir, ou trop tôt. Lui-même l'a laissé entendre avec une crânerie élégante : « L'homme capable d'apporter « des solutions très nettes,valables pour huit jours, (( en fait de questions sociales, aurait tort de perdre « son temps à fabriquer des dénouements. » (En-
quête de la Revue d'Art dramatique du 20 février I 898. ) Et ailleurs (lettre à M. Binet, cAnnée psychologique, 1894) : « Je suis, par définition, l'indi- (( vidu très atténué qu'on peut aisément supprimer, (( et j'ai grand soin qu'il en soit toujours ainsi... « afin d'exister davantage par mon œuvre que par « moi-même, yy On voit qu'il se connaît à fond et se juge, comme il convient, sans complaisance et sans modestie.
De là, de cet équilibre instable entre la pensée et l'instinct, ses longs tâtonnements du début, ses retraites, sa vie cachée de chasseur et d'homme des bois. De là, au point de vue métier, souvent, ses inexpériences fâcheuses. Il suit sa chimère, s'inquiète peu des autres, lit beaucoup, ne va guère au spectacle. Ses propres répétitions l'ennuient, il s'y sent malheureux, malhabile. Bien vite il se désintéresse de cette besogne minutieuse où triomphe un Brieux, un Sardou. De là aussi ses audaces fécondes, ses coups de génie solitaires, ces fenêtres inattendues qu'il ouvre sur le monde et la vie. C'est un amateur? Si vous voulez. Lamartine se glorifiait de ce titre. Tel quel, il ose des gageures qui feraient bouder les faiseurs experts. Ses pièces sont maladroites ? Parbleu ! Si vous croyez l'entreprise commode de faire tenir en dialogues qui émeuvent vingt
salles frivoles une philosophie personnelle ! J'entends bien qu'on objecte : « A quoi bon? N'est-il (( pas d'autres occasions, à la Chambre ou bien dans « la presse, de placer des morceaux d'éloquence? « Toute pensée qu'on vulgarise n'est-elle pas forcé- « ment vulgaire?» Ces critiques chagrins ne voient pas que nul discours ne vaudra jamais le choc passionné du drame, qui met aux prises les consciences diverses, qu'au point de vue strictement artistique il y a dans ces débats mouvants une matière neuve admirable, et qu'il ne s'agit pas enfin de découvrir des panacées, mais de disposer en beauté des éléments connus de tous. C'est très difficile, d'accord, et cela ne s'enseigne pas aux médiocres. Quand on réussit, c'est très beau. Je laisse aux byzantins de savoir si c'est, oui ou non, du théâtre. François de Curel nous offre ainsi un remarquable essai de synthèse entre les deux grandes écoles qui se sont partagé le dernier siècle : le romantisme et le réalisme. Il appartient à l'une par sa méthode^ à l'autre par son idéal. Jeu bizarre, qui ne va pas sans péril. Sans gloire non plus, heureusement. C'est celui-là même auquel un Ibsen a dû de créer, vers cinquante ans, une douzaine de chefs-d'œuvre uniques. Je n'entends pas direpar là que Curel ait pris ce modèle. Je pense qu'il est, au contraire,
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de formation toute latine, uniquement pétri par nos maîtres. Je ne veux qu'indiquer la rencontre de deux génies très dissemblables dans le vaste domaine esthétique. Il pourrait y avoir là un indice précieux pour la renaissance de l'art dramatique, si passionnément appelée en France par tant d'esprits d'ordre divers, si les théories en ces matières valaient plus qu'une coque de noix. Il n'est que des tempéraments. Bornons-nous à saluer un homme libre qui, en ce temps de bas calculs, d'adroite fabrique , de minces profits, nous donne parfois , au théâtre, la grande illusion humaine de folie sacrée et de beauté. Pour ceux qui vivent dans ce bouge et qui voient resplendir tout à coup cette lumineuse rencontre, c'est une surprise éblouie qui les rappelle une seconde au sens divin de leur mission.