DE DUMAS A ROSTAND
,A Fernand Gregh .
Je m'en voudrais de contrister M. Filon. C'est un conteur fort distingué et un critique délicat. Je crois qu'il est, avec M. Paul Bourget, notre homme de lettres le plus au courant des choses d'Angleterre. Il s'est fait, de nous renseigner là-dessus, une sorte de mission brevetée où nul ne discute sa compétence. Je me rappelle tels de ses articles sur Tennyson ou sur Parnell qui m'ont été des révélations. Il faut être sensible à ces services-là. Mais
(i) De Dumas à 'Rostand, ipav Augustin Filon. Esquisse du mouvement dramatique contemporain. (Armand Colin et C'c cdiieurs).
M. Filon a un autre rôle. Il renseigne aussi les Anglais, d'aventure, sur les œuvres et les gens de chez nous. Plus ou moins émigré là-bas, depuis la chute de l'Empire, il ignorait notre théâtre. Sur les instances du directeur d'un grand périodique de Londres, il s'est avisé de le découvrir. Bravement, ila reparu dans nos vieilles salles despectacle qu'il avait quittées — jours lointains I — àl'époque desromans de Daudet et des romances d'Offenbach. Il y a éprouvé maintes surprises. Les ouvreuses ne sont plus les mêmes, les journaux de Tentr'actenon plus. Détail vraiment mélancolique, le nom des bont'ons a changé. Sur la scène comme dans la salle, les spectacles aussi sont nouveaux. De ses surprises et de ses remarques M. Filon a fait un volume qui\ nomme De Dumas à Rostand. Volume destiné, nous dit-il, à nos seuls voisins d'outre. Manche. Pure modestie, et, d'ailleurs, n'importe. Il est fort piquant de savoir sur quelles pièces nous serons jugés par les lecteurs de M. Filon qui jouit à Londres, bien entendu, de l'influence la plus légitime. Lecture faite, je reste inquiet et fort tenté par la chicane. M. Filon, dans une phrase aimable pour la Revue d'Art dramatique, note que « c'est d'hier à peine qu'elle a pris position sérieuse (( sur le terrain des discussions de principes». Il ne
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se fâchera point, je pense,, de nous en donner une occasion.
Passons, s'il vous plaît, les premiers chapitres : Dumas et Augier, Pailleron et Becque. Ce seraient querelles un peu tardives. M. Filon préfère ceux qu'aimaient les jeunes de son temps. Nous garderons nos préférences. — Les analyses les plus longues du livre sont pour la « Comédie Nouvelle». Nous avons une Comédie Nouvelle depuis peu d'années, vous en doutiez-vous? M. Larroumet l'ayant affirmé et mon maître Faguet confirmé, je suis bien forcé de le croire. Je ne m'en serais pas aperçu tout seul. Il paraît que les anciens trucs ont été remplacés par d'autres. Les sujets sont toujours les mêmes, ceux du moins qui font des recettes. Mais il n'y a plus d'exposition et le dénouement est plus brutal, ou bien il n'y apas de dénouement du tout. M. Filon se donne beaucoup de peine pour bien établir cette révolution, grosse de problèmes, comme vous voyez. J'avoue n'être pas compétent pour entrer dans la discussion. Je croyais que les sentiments importaient beaucoup plus que les formes, et qu'où le fonds reste semblable l'étiquette varie en vain. J'ai lu d'ailleurs, non sans intérêt, les pages consacrées à ces maîtres : Brieux, Henri Lavedan (?),Paul Hervieu, Jules Lemaitre, Maurice
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Donnay.Voiià la Comédie Nouvelle. M. Filon, évidemment,connaît ces messieurs à merveille, mieux que les « jeunes ))qu'il ignore. Cela est son droit sans contredit. II n'avait point obligation de prédire les moissons prochaines. Je neluiferai là, de son point de vue même, qu'un ou deux reproches pleins d'aménité. M. Jean Jullien est plus qu'un jeune. Son cas est une des injustices du théâtre contemporain. M. Filon ne nomme de lui, pour en dire beaucoup de mal, que sa seconde pièce : la Sérénade. N'a-til point lu la Mer, ni le Maître •■' M. Fasquelle, dont ilse loue, ne lui a-t-il point fait tenir un volume qui s'appelle le Théâtre Vivant ? Il y eût trouvé de quoi fixer ses idées en ce qui touche le Théâtre Libre, sur lequel il se contente de reproduire une légende plus ou moins pittoresque et qu'il fréquente peu, je le crains. Du même coup il eût mieux embrassé le grand rôle du maître Henry Becque,dont l'influence dépasse de beaucoup une oeuvre, par malheur fragmentaire, qui est là pour ouvrir les chemins. — A l'autre pôle de l'esthétique, était-ce assez, peur Maeterlinck, de signaler du bout des lèvres, parmi les incohérences symbolistes et les essais malencontreux, ce bref chef-d'œuvre de VlntriLse ? Celui-là est connu en Angleterre. M. William Archer, le grand oracle de là-bas, avec
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sa netteté habituelle, a dit sur lui les paroles né cessaires.Mais enfin c'est nous qui lavons joué, ettout Belge que soit son nom, c'est bien en français qu'il écrit. Dans ce domaine de la féerie où vous faites, monsieur Filon, si belle place aux Romanesques et à la T^rincesse Lointaine, ne pouviez-vous pas indiquer(oh! sans pensée de comparaison)seule ment indiquer la Princesse Maleine, Pelléas et Mélisande, les Aveugles ? Vous nous auriez fait grand plaisir. — Et puis il y a M. de Porto-Riche. Je rougis vraimentde le nommer. Ou je me trompe il est des vôtres, « Comédie nouvelle» au possible, encore qu'on ait pu le définir, avec une justesse charmante, « le plus classique de nos modernes ». Il a faitfortuneàl'Odéon,ilatriomphé avec Réjane, Si les Raisons du Cœur sontce qu'on annonce, que va faire l'Académie pours'excuser de M. Lavedan? Dans le cycle de Dumas à Rostand oublier le Théâtre d' Amour , c'est une erreur un peu trop forte qui devra être réparée en quelque édition nouvelle.
Oubli n'est que moitié d'injustice. M. Filon n'oublie pas toujours. Son jugement (?) sur François de Curel m'as mis de fort méchante humeur. Il vient tout au bout du chapitre réservé au Théâtre Libre, assez mal informé, je l'ai dit (oi\ M. Emile
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Fabre, entre autres, s'appelle M. Camille Fabre) et paraît tout de même imprévu. Méditez-le, je vous en prie. Quelques lignes d'analyse et d'éloges sur les Fossiles et r Envers d'une 6'am^e, qui «faisaient espérer beaucoup ))deleurénigmatiqueauteur.C'est tout. Vous lisez bien,c'esttout. Le reste, paraît-il, n'est que faux bagage, ou plutôt révèle au critique « les faiblesses et les lacunes d'un talent qui lui fit «illusion». Parfaite ineptie, l'Amour brode : parmi nos jeunes femmes et nos jeunes hommes connaîton ces broderies-là ? Fable vaine et décevante, l'Invitée : « elle part de l'impossible et n'arrive point». Même la Figurante — cette pièce « orchidienne », dont M. Lemaitre, il m'en souvient, faisait naguère ses délices — n'est qu'une fantaisie égrillarde, un badinage fatigant. M. de Curel « n'est pas drôle » : ô Critique, ces coups sont les tiens ! De la Nouvelle Idole? pas un mot. Du Repas du Lion? pas un mot. M. Filon dut les connaître, puisqu'il parle, au cours de son livre, de pièces jouées postérieurement. Alors quoi? Il préfère ignorer. Cela valait mieux, je l'accorde, que de poursuivre sur le même ton. — Des boutades de ce genre ne se réfutent guère : elles sont plutôt à encadrer. L'œuvre de François de Curel appelle une étude attentive, qui? des lacunes etdes faibles-