DE DUMAS A ROSTAND
Ils ne voient dans M. de Bornier, dans M.Coppée, dans M. Silvestre, que les champions quelquefois heureux d'un Romantisme en décadence qui profitent avec'usure des rayons de gloire deleurs aînés. S'ils goûtent les poètes de marque, comme Rostand et comme Mendès, en même temps que plusieurs des vainqueurs qui sedisputentleboulevard, leur faveur va de préférence à ceux qui, nioins heureux jusqu'ici, leur paraissent le plus sincères : et cette faveur est précieuse parce qu'elle ne s'achète pas. Peu soucieux de théories, naturalisme et symbolisme leur semblent des mots surannés. Ils croient sentir que le but du drame est d'exprimer l'homme, tout l'homme, avec ses passions de tout ordre, individuelles^ sociales, religieuses... pourquoi pas? Ils aiment ceux qui, comme Jullien, comme de Curel, comme Mirbeau, comme Hennique, comme Descaves, leur ont fait entrevoir le but. Ils vont à ceux qui, comme Antoine, par delà le Théâtre Libre, formule de toutes partsdépassée, savent comprendre et veulent servir, dans sa marche révolutionnaire, la déconcertante liberté. Que si leur idéal était chimérique, par définition ou faute de génie, si le Théâtre nepouvait aborder les questions largement humaines qui enfièvrent cette époque troublée, si les planches ne pouvaient porter
plus de réalité et plus de songe que n'en admit François Ponsard et que n'en conçoit Lavedan,j'en connais quelques-uns encore qui se détourneraient de cette boutique et chercheraient dans la vie active un meilleur emploi de leurs facultés. .
A Eugène Morel.
Les Athéniens, qui aimaient le théâtre mais n'aimaient pas plus que nous-mêmes varier leurs admirations, blâmèrent, dit-on, le poète Euripide de ne pas suivre avec exactitude les traces de ses devanciers, et de leur offrir en spectacle, au lieu des dieux et des héros, l'homme avec ses infirmités. Ils lui firent un grief spécial de se plaire aux faiblesses des femmes et de glorifier en beaux vers la plus redoutable, à savoir l'amour. C'était là, pensaient-ils, affaire intime, bonne à débattre au gynécée, non à passionner, dans les fêtes publiques, une assemblée de citoyens. Prométhée saignant sur son roc, Philoctète pleurant dans son île ne les avaient pas révoltés. Car la douleur de ces victimes était consacrée par la légende, et ennoblie de leur grandeur. Elle avait quelque chose de cosmique, de symbolique et de national. Mais voir
igô LA la;viterne de diogène
les sanglots, les sueurs de Phèdre ou le délire des Bacchantes, voilà qui choquait la décence et semblait indigne du cothurne. Ainsijugeaient les Athéniens, au moins les vieillards enclins au blâme. Leur avis ne prévalut guère. Euripide eut des successeurs.
Voilà comment l'amour, au théâtre, toléré d'abord comme une exception, devint, sinon la matière unique, au moins le ressort principal du drame. Nos classiques estimèrent toujours qu'il fallait une audace inouïe pour le reléguer au second plan. La comédie moderne en vit. D'aucuns prétendent qu'elle en meurt. Et c'est une armée de barbares, une horde indisciplinée qui, depuis quinze ans environ,ose proposer au public d'autres sujets, d'autres conflits que ceux de l'adultère immémorial.
Le Théâlre social est né. On a transporté sur la scène les problèmes qui enfièvrent la presse. Les gens du monde de Dumas fils, les bourgeois cossus d'Emile Augier ont fait place à des hommes d'action, maires, députés, préfets, patrons, patrons surtout. La grève du quatrième acte est devenue épisode classique. On s'est plu à fouiller les milieux, à noter les tares professionnelles. C'a été un des bons résultats du mouvement réaliste au théâtre, ce souci grandissant de la vie sociale. Il parait
acquis désormais. La Vie Tublique, de M. Emile Fabre est le dernier échantillon, et l'un des meilleurs, de cette conception dramatique.
Un personnage, avec le Patron, partage l'honneur ou l'ennui d'attirer l'attention des faiseurs de pièces : c'est le Médecin. Maint critique, non sans humeur, en a déjà fait la remarque. A y regarder de plus près, on est surpris de la place énorme que tientla docte confrérie dans les oeuvres marquantes de ce temps.
Les médecins ou les malades. Car il convient de les associer. C'est une même préoccupation qui fait figurer à la rampe les angoisses physiques de l'homme civilisé et celui qui peut y porter remède. Jetonsun coup d'œil sur les pièces qui mettent l'un ou Pautrc en jeu.
Ibsen, qui a ouvert toutes les voies, n'a pas oublié celle-ci. L'hérédité d'un mal terrible, la torture injustifiée subie pour le père par l'enfant, c'est le sujet des Revenants, la plus sombre tragédie moderne. Ceux qui ont vu, au troisième acte, Antoine s'effondrer sur un fauteuil, la face livide et contractée^ dans l'accès de la folie commençante,
bégayant : « le soleil le soleil... » ont emporté
cette vision. La hantise du même problème revient dans le T^etit Eyolf, victime de l'incurie mater-
nelle. Nous voyons, dans Hedda Gabier, la peinture hardie d'une femme dont une grossesse avouée va jusqu'à troubler la raison. Et c'est une question sanitaire, vite agrandie jusqu'au symbole, qui noue l'intrigue de VEnnemi du T^euple. La cordiale figure du docteur Stockmann,le médecin révolutionnaire, est familière au public de ["Œuvre. Celui-là, comme dit Lorenzaccio, a conçu une pensée terrible : faire le bonheur de l'humanité.
En Allemagne, Gerhart Hauptmann a consacré sa première pièce : Avant le lever du soleil, à peindre les ravages de l'alcoolisme dans un milieu de paysans prussiens. La seconde, /a /^é/e de la T^aix, étudie une famille de neurasthéniques, aux gestes de pantins détraqués. Et la plus récente, Michaël Kramer,nous fait assister à la veillée de mort d'un fils infirme par son père : scène étrange, de troublante beauté.
Chez nous, les romans d'Emile Zola ont fourni aux gens du métier deux tableaux dont l'effet de terreur est grand. Rappelez-vous, dans Thérèse Raquiîi, la vieille femme paralytique essayant de tracer sur la table, devant les coupables anéantis, le nom des assassins de son fils. Rappelez-vous, dans VzAssonimoir, le delirium tremens de Coupeau , auquel Guitry, l'année dernière , prétait
sa mimique savante et sa puissante sobriété. Mais ce sont nos auteurs nouveaux qui nous offrent le plus d'exemples de curiosités pathologiques. Je ne cite que pour mémoire Mariage Blanc, de Jules Lemaitre,où un dilettante fatigué épousait, pour rire, une petite malade qui, en fin de compte, en mourait de chagrin. Aussi le Partage , de M. Guinon, ou M™^ Réjane,au dernier acte, agonisait dans un grand lit de la manière la plus touchante, entre son mari et son amant également désespérés. La maladie, dans ces deux pièces, n'est qu'accidentelle, elle n'est qu'un moyen pour amenerledénouement.Avec/'£'vaszon,deM.Brieux, nous tenons une comédie toute « médicale ». Les Morticoles y sont fort malmenés, tantôt gaiment, tantôt gravement. On voulut même reconnaître dans la figure du D"" Bertry le portrait d'un neurologiste illustre. Il n'en était rien, paraît-il. Mais l'acteur s'y était trompé. — Deux médecins encore dans les Remplaçantes^ où l'un deux fait sur l'allaitement maternel une conférence si éloquente qu'un spectateur, à la première, demanda tout haut l'affichage. Et la Censure vient de choisir les Avariés, du même auteur, pour affermir par un coup de force son autorité chancelante. Elle n'avait pas prévu sans doute la lecture retentissante où Brieux,
payant de sa personne, a crânement défendu sa cause. Toute la presse a proclamé l'absurdité d'une interdiction prononcée contre un dramaturge expert, qui est en même temps un grand honnête homme, alors que tant de gaudrioles étalent une impudeur sereine. Et Brieux, qui, habile et fécond, avec une ingéniosité dont on lui fait parfois un crime, et avec un réel courage, 'dont on ne lui tient pas assez compte, soucieux de varier son répertoire, éprouve tour à tour tous les thèmes susceptibles de capter une foule, a sans peine gagné sa gageure.
Le Bâillon, de MM. le Senne et Mayer, vient, en attendant, de remettre en honneur^sous une forme ingénieuse, la question du secret professionnel. Et nous vîmes deux médecins, le même soir, et une malade, mais d'un genre spécial, dans la joyeuse fantaisie de Véber et Soulié, la Mariotte.
Au reste, et c'est obligatoire puisqu'il mène la ronde de l'aveu de tous, c'est chez Antoine que nous relevons la plupart des essais de ce genre. Le médecin et le curé sont les deux rôles familiers d'Antoine. De ces essais, le plus célèbre est la Nouvelle Idole, de François de Curel, qui souleva l'enthousiasme. La satire de mœurs, ici, fait place à la tragédie héroïque. Vous connaissez le poi-
gnant débat. Faut-il rappeler que les Fossiles nous montrent un autre suicide sublime, celui de Robert de Chantemelle, dédié à l'honneur du nom? Et que d'autres peintures funèbres! C'est l'hôpital de Sœur Philomène, où les râles se mêlent aux prières. C'est la sombre eau-forte d'En Paix, où s'atrophient des maniaques, où nous vîmes Gémier — jours lointains I — sous les traits d'un docteur féroce, mener Antoine à la démence. C'est AUeyras, dans la Clairière, cherchant parmi les communistes l'oubli des vilenies bourgeoises. C'est le cauchemar de la Lépreuse et la fièvre mortelle de Ton Sang. C'est Dans la Nuit, où un aveugle poursuit à tâtons l'adultère de sa femme et de son ami. C'est la Dormeuse, d'André de Lorde, le Médecin de Campagne, de Masson Forestier. Et nul n'ignore que Maeterlinck, en ses songeries hallucinantes, aime entre toutes choisir pour Muses la mort et l'infirmité : voir r Intruse, Intérieur, les oAveugles. Si j'ajoute que j'ai moi-même, en un drame joué l'an dernier(i), tenté de rendre l'agonie morale d'un jeune homme supprimé de la vie et conscient de son état, je crois avoir épuisé les pièces où domine le sage Esculape.
(i) Sur la foi des Etoiles, trois actes (P. V. Stock).
N'est-ce pas un fait curieux, cet étalage impitoyable et frissonnant de nos misères? D'autant que, sans le moindre doute, il n'est pas destiné à plaire, à flatter le goût du public. Il le choque souvent, au contraire. Toutes ces exhibitions lugubres, ces plaintes, ces ombres taciturnes ne sont pas sans troubler quelque peu la digestion des gens paisibles qui veulent égayer leur soirée. La foule, d^instinct, se méfie des pièces où passe la douleur physique. Si elle en subit parfois l'étreinte, c'est à contre-cœur et en rechignant. Et comme cette méfiance, infailliblement, se traduit par une baisse des recettes, le châtiment est immédiat : la pièce disparaît de l'affiche. Cependant les auteurs récidivent. N'est-ce pas un duel singulier?
Il me semble; pour ma part, qu'il y a là une évolution naturelle du drame, qui résume, en les accentuant, les traits indécis d'une époque. Voyez plutôt ce qui précéda. Le théâtre antique était plein d'horreur, de spectres, de meurtres, de sang. La peste, l'invasion, le parricide étaient la pâture de ces Hellènes qui connurent, nous dit-on au collège, l'enfance heureuse de l'humanité. Le fracas des batailles, les éclairs du glaive emplissent l'épopée de Shakespeare. Pour en goûter la splendeur barbare, nous sommes obligés, çà et là, d'é-
moader telle scène trop forte pour nos nerfs de civilisés. Nous n'aimerions pas , par exemple, voir un héros, de ses doigts, crever les yeux de son adversaire et les secouer sur le sol avec ces mots: (( Sale gelée î » Les contemporains du grand Will ne s'étonnaient pas pour si peu. C'est que l'histoire de l'époque leur offrait des traits analogues. Aujourd'hui l'homme a vaincu les monstres dont nos pères peuplaient la nature. Les guerres sont rares et lointaines. Nos violences se dépensent en paroles, en mimique^ en imprimerie. Nos vrais maux sont silencieux, intimes. Nos grandes luttes, en des chambres closes, ont lieu contre les corpuscules qui menacent notre organisme. L'équilibre de la vie cérébrale, forme actuelle de l'énergie, la sécurité de l'amour, et donc l'avenir de la race, dépendent de ces luttes mystérieuses. Etonnezvous que les dramaturges y puisent des motifs tragiques, comme ils font pour les luttes sociales, la question d'argent, toutes les plaies dont s'avive notre existence ! Ils obéissent à la loi qui lespousse à doubler notre joie ou à soulager notre peine en en faisant l'émouvant objet de spectacles imaginaires. Car l'homme éprouve un plaisir étrange à se dédoubler en esprit.
C'est ainsi que le Médecin, grotesque bafoué
par Molière (qui, pourtant malade lui-même, prenait contre les Diafoirus la royale revanche du rire), revêt un caractère auguste, poétique et presque sacré II attire le respect, la crainte, la haine même, rarement la gaieté. Il faudrait Georges Courteline pour le flageller de la sorte. Mais Courteline se contente des magistrats et des militaires. Nous prenons désormais au sérieuK. la guenille chère à Chrysale et n'entendons plu s qu'o n s'en moque. Le Médecin, c'est notre allié contre l'ennemi insaisissable en qui l'œil géant des microscopes a découvert des légions. Cet homme qui, en nous tâtant le pouls, en mettant l'oreille sur notre poitrine, mesure notre force vitale, nous emplit d'une admiration inquiète et quelque peu superstitieuse. Il détient lui seul, songez donc, un peu de l'inconnu du destin. Lui seul peut ouvrir quelquefois ce que Victor Hugo appelle « la froide main de l'avenir ». Dans le crépuscule des dieux où le Prêtre perd son prestige, le Médecin, pionnier de la science humaine, grandit peu à peu chaquejour.Uest en vérité l'augure auquel, OEdipes lamentables, nous avons recours dans l'épreuve. Qui sait où ira sa puissance ? Puisque, dépassant les maux du corps, voici qu'à présent ils prétendent exorciser ceux de l'esprit... La pauvre huma-
' nité dolente qui s'obstine, au plus fort des maux, en son rêve de bonheur terrestre, met le meilleur de son espoir, pour réaliser ce beau rêve, en ceux qui pansent ses blessures. Faust est devenu médecin.
Je ne crois donc pas qu'il faille voir, dans la tendance de l'art dramatique à scruter toutes les énigmes, même les plus tristes, les plus morbides, un signe de décadence quelconque, mais une antique nécessité. Est-ce à dire que la tragédie doive se complaire à nos tortures et que l'odeur des pharmacies lui soit un ragoût indispensable ? Très loin delà, bien entendu. Toute épreuve visible, corporelle, ne peut être, surtout à la scène, qu'un élément d'art exceptionnel. Elle ne peut ser vir qu'à rehausser, de ses couleurs plus violentes, la trame subtile, toujours neuve, des infinies souffrances morales. Je n'ai voulu revendiquer pour le poète dramatique que le droit d'en faire quelquefois usage, à la condition de transformer cette obscure matière de vie en pure substance de beauté. Tel Rodin, le génial ouvrier qui figure sur sa porte infernale le poème des souffrances modernes, a cloué tout en haut la douleur physique sous la forme d'un chef convulsé.
Un jour l'humanité, sans doute, répudiera ces
visions atroces. Les ténèbres de Tenfer terrestre s'éclaireront d'une aube édénique. Et les poètes en leurs drames, comme les sculpteurs en leur argile, diront la joie et la lumière qu'ils verront resplendir autour d'eux. En attendant ils font leur œuvre en s'associant à nos misères. Notre Baudelaire l'a dit, lui, le peintre des Fleurs <iw^/a/,ramateur de toutes nos tares, en des vers qui sont son excuse et celle, en même temps, de bien d'autres:
Car c'est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage Que nous puissions donner de notre dignité Que cet ardent sanglot qui roule d'âge en âge Et vient mourir au bord de votre éternité !
A Georges T^ourdon.
Je viens de lire Décadence, comédie en quatre actes, de M. Albert Guinon, interdite par la censure parisienne « dans l'intérêt de la tranquillité publique ». L'auteur proteste contre cette mesure en quelques lignes de préface d'une insolence mesurée, et j'estime qu'il a raison. On ne saurait se lasser de le dire : la liberté d'écrire n'est qu'un mot si l'on n'en jouit au théâtre comme dans la presse ou le livre. Notez que, de ces trois moyens d'expression, le théâtre est le plus inoffensif, car le souci d'art lui impose une réserve qu'il ne peut oublier sous peine du pire châtiment : l'ennui. Que si une pièce provoque du scandale, l'émeute, le trouble dans les rues, la police peut intervenir. Evénement bien invraisemblable. Mais ce n'est pas au moment où des feuilles cyniques infectent le pays entier, au moment où se débitent à la tribune les violences les
plus inélégantes, qu'on a le droit d'empêcher un écrivain de faire mouvoir des acteurs sur la scène du Vaudeville. J'excepte, bien entendu, les cas de pornographie pure et simple. Mais, pourvu que le drame soit « d'un certain ordre », et c'est le cas ici, la thèse ne fait rien à l'affaire. On a eu tort d'interdire Décadence,piècQ soi-disant antisémite, comme on a eu tort d'interdire, au Théâtre Antoine, Ces (Messieurs, de Georges Ancey, pièce soi disant anticléricale. Si, d'ailleurs, la censure jouit chez nous d'une suprématie à peine molestée de quelques plaisanteries faciles, la faute en est aux auteurs dramatiques, qui, grands enfants, ne savent pas s'entendre pour faire respecter leurs droits.
Toujours est-il que M. Guinon — auteur de talent, applaudi déjà — en appelle au public par le livre. Nous pouvons ici le juger, Voici, brièvement contée, l'intrigue de cette œuvre « dangereuse ».
Premier acte. Chez le duc de Barfleur, chef d'une grande famille aristocratique. Quelques scènes rapides nous montrent le duc aux abois, ruiné par des fantaisies coûteuses, Enguerrand, son fils, hercule stupide que hantent les exploits du cirque, Jeannine, sa fille, espiègle et frondeuse, vaguement éprise d'un beau garçon, Chérancé, ami de son frère, « décavé » lui aussi par la grande vie.
Surviennent deux aventuriers, les Strohmann, juifs; banquiers, d'origine douteuse, colossalement riches bien entendu. Le père, Abraham, ayant la fortune, rêve la considération. Le fils, Nathan, aime Jeannine, d'un amour violent qui le rend prodigue. Il a racheté en sous-main toutes les créances sur le duc de Barfleur, qui lui doit de ce chef deux millions. Il offre de rendre les billets contre la main de la jeunefîlle. Celle-ci, consultée, accepte, après un duo avec Chérancé. Ce premier acte, le meilleur, est plein de brio, de traits drôles, et les caractères sont nettement posés.
Deuxième acte. Chez Nathan Strohmann, marié depuis un an avec Jeannine. Celle-ci s'affiche avec Chérancé, par bravade, car rien ne s'est passé entre eux. Elle crible sa belle-famille de traits aigus, à la grande joie d'une galerie titrée qui se console ainsi de ses déboires. Cependant, les invités partis, M'"^ Strohmann, une juive pur-sang qui ne peut pas souffrir sa bru, provoque une explication maladroite entre celle-ci et Nathan. Jeannine a facilement le dessus et quitte son mari sur un mot de défi.
Troisième acte. Au cirque Molier. Sur l'affiche les plus grands noms de France. « La foire du trône », dit M'"^ Strohmann. Acte rempli d'épiso-
des quelconques, qui se termine sur une grande scène entre Jeannine et Chérancé, où ils s'avouent leur amour réciproque et se promettent un rendez-vous. Nathan Strohmann n'arrive là que pour faiblir devant Chérancé, obtenir de sa femme l'aveu total, vouloir la frapper, puis la retenir, et la voir sortir avec stupeur.
Quatrième acte. Chez de Chérancé, dont Jeannine est la maîtresse. Ils forment des projets de départ, de séjour sur la Côte d'Azur. Entre le domestique, qui remet une carte. C'estNathan Strohmann. Jeannine le reçoit. Echange d'atrocités diverses. Mais le juif ignoble a l'argent. De Chérancé est pauvre. Les Barfleur aussi. Que faire? Jeannine embrasse un bouquet et le dépose sur une table. « Mon corps, dit-elle, est prêt à vous suivre. » Et elle sort avec Nathan Strohmann.
Telle est la pièce. Où est la thèse? Si vous l'avez mal perçue, ce n'est pas la faute de cette analyse, qui est scrupuleusement fidèle. L'auteur a-t-il voulu nous montrer la France agonisante aux mains des grands juifs cosmopolites? Mais la France, ici, n'est représentée que par une noblesse crapuleuse et vile, spirituelle et cynique. Satire impartiale s'il en fut. Il n'y a que des coquins dans cette histoire, avec un dialogue plus ou moins soi-
gné. Le Chérancé, s'il a un bon tailleur et s'il tire bien à l'épée, est-il supérieur à Nathan Strohmann, nature énergique et basse ? Non, non, tous ces gens-là se valent. Celte société en pourriture appelle d'elle-même les oiseaux de proie dont l'utile fonction est de la dévorer. L'auteur semble l'admettre lui-même, qui fait dire à Jeannine etStrohmann : « Nous sommes du même bateau. » — (( En attendant la même charrette. » Et ^ailleurs, à la même Jeannine : «On a les juifs qu'on mérite. » Ah! vous ne les méritez pas plus beaux !
Alors? Alors Décadence pourrait être simplement le tableau d'un coin de Paris décomposé, la peinture d'une classe en train de disparaître, quelque chose comme un pendant aux Fossiles de M. de Curel, ou au Prince d'Aurec de M. Lavedan. Et le bruit fait autour de la pièce serait en ce cas injustifié. C'est cela, mais autre" chose encore. L'intention vraie de l'auteur se montre au cours d'une scène épisodique où il met dans la bouche de ses nobles un réquisitoire violent contre la puissance israélite. Ceci est le morceau de bravoure qu'il faut bien croire essentiel, car sinon ce serait un hors-d'œuvre tout à fait inutile à l'action, et M. Guinon est trop avisé pour se permettre un pareil luxe. Morceau d'ailleurs assez banal. Les
divers clichés qui ont cours clans les journaux antisémites y sont repris en meilleurstyle.Ce n'est pas encore fameux. Vraiment, M. Guinon donne là l'exemple de l'erreur où des soucis extra-liltcraires peuvent induire un homme de talent. Il a oublié que la première qualité d'un auteur dramatique est d'être, avant tout, impartial. Au lieu de laisser parler ses personnages, il est intervenu luimême, et par là justement a trahi son ambition de polémiste. Il voulait flétrir une race ? Il fallait donc Tincarner entière en un type criant de vérité qui nous forçât à le prendre en haine. Shakespeare a montré le chemin... Mais des traits de caricature sur une intrigue plutôt médiocre ne suffisent pas à ce grand dessein. Et qu'ensuite l'auteur exhale ses rancunes par le moyen de divers comparses, fût-ce même avec éloquence, cela, qui ne sort pas de l'œuvre, nous est, en somme, indifférent.
11 n'y aurait que demi-mal encore, et je pardonnerais à M. Guinon s'il n'avais mis dans une belle comédie qu'une tirade au moins superflue. Ce n'est pas la thèse manquée que je regrette — une bonne pièce s'en passe à merveille — c'est surtout l'œuvre d'art compromise A chaque instant, dans celle-ci, on sent trop qu'un souci unique a fait
dévier l'observateur dans le sens d'une satire partiale, amusante, mais superficielle, et tellement plus faible que la vérité ! C'est dommage, car il avait mis la main sur un sujet exceptionnel, et, loin de le chicaner sur son choix, je l'en féliciterais plutôt. Il y a des Strohmann de parle monde. Nous le sa- "* vons, parbleu, bien assez, et la France a senti les griffes d'un certain Cornélius Herz. C'est le droit d'un auteur dramatique de prendre ses modèles où il l'entend. Mais si, ayant choisi cette figure de haut bandit destemps modernes, M. Guinon avait su en extraire toute la puissante humanité ! S'il l'avait fouillé, admiré, aimé, dans ses tares et dans ses hideurs, au lieu de prendre un plaisir hostile à le dessiner ridicule I S'il avait mis au cœur du fauve un sentiment vrai pour la marionnette dont l'élégance native l'affole, au lieu d'une tendresse veule et bavarde! Quel drame nous aurions pu avoir, fût-il ou non antisémite!... Et ne dites pas que j'en fais un à ma guise, tentation toujours commode. Non, l'ombre de ce drame-là, M. Guinon l'a fait entrevoir, il s'y est efforcé lui-même, certains détails me l'attestent, mais il a eu la vue troublée par ses préjugés et son parti-pris, il n'a pas apporté à sa tâche la faculté la plus nécessaire pour un bon ouvrier d'art, une naïve, une absolue, une abrupte sincérité.
Voilà le vrai, le grand reproche que je fais à cette comédie, d'un tour et d'un accent si vifs, et qui d'allieurs n'ennuie jamais. Elle s'attaque à une matière trop vaste, et qui demandait un chefd'œuvre. Elle nous donne une légère peinture de genre, en évoquant mieux par endroits. Si jamais un grand dramaturge — il y en a trois ou quatre en Europe — reprend le thème ainsi ébauché et crée le drame que celui-ci indique, je gagerais que nulle Censure ne prendra sur elle de l'interdire et que, sans faire œuvre de haine, il nous donnera le Shylock moderne oublié par notre Balzac.
A Octave Mirheau.
Un peu partout, en ce moment, on parle d'un Théâtre du Peuple. M. Octave Mirbeau, M. Camille de Sainte-Croix en entretiennent le public de feuilles mondaines ou démocratiques. M. Georges Bourdon, dans la Revue Weue^ lui consacre une série d'études très intéressantes, très serrées. Si M. Mendès n'était absorbé par les aventures de Sainte-Thérèse, gageons qu'il romprait une lance en faveur d'un projet qui lui fut cher. Enfin M. Maurice Couyba, rapporteur du budget dey beaux-arts, vient de développer devant une Chambre attentive — peut-être légèrement sceptique ? — le plan d'un nouveau Théâtre Libre (subventionné, s'il vous plaît !) qui fonctionnerait au Chateletpour la plus grande gloire de la République et la plus grande joie des poètes. Le ministre en personne, M. Leygues, s'est déclaré partisan, en principe, de
2l6 LA LANTERNE DE DIOGENE
cette création mirifique, tout en faisant « les plus expresses réserves ». Ce n'est pas là, évidemment, la subvention immédiate. Mais c'est un indice des temps — le signe que le ministre, à l'occasion, subirait une douce violence. Voilà de quoi enflammer les cœurs.
Je me souviens, non sans fierté, que ce grelot fut attaché, il n'y a pas très longtemps de cela, par la jeune Revue d'oArt dramatique, à la rédaction de laquelle je collaborais avec des amis. Il nous vint un jourà l'esprit, après mille discussions fiévreuses — on se passionne encore, je vous assure, parmi la jeunesse française — de fonder un prix en l'honneur du meilleur mémoire qui nous parviendrait sur cette question du Théâtre du Peuple, et de réunir un jury qui jugerait ce concours littéraire et se préoccuperait aussi d^assurcr le succès de l'entreprise.
Ce jury, le 5 décembre 1899, ^^^ composé comme suit: MM. Henry Bauer, Lucien Besnard, Maurice Bouchor, Georges Bourdon, Lucien Descaves, Robert de Fiers, Anatole France, Gustave Geffroy,
Louis Lumet, Octave Mirbeau, Maurice Potiecher, Romain Rolland, Camille de Sainte-Croix, Edouard Schuré, Gabriel Trarieux, Jean Vignaud, Emile Zola. Ces noms n'étaient pas, comme il arrive, une pure façade honorifique. Nos aînés nous firent l'honneur d'être assidus à nos séances. Beaucoup d'éloquence y fut dépensée. Les mémoires bientôt affluèrent, plusieurs très curieux, pleins d'idées. Trois d'entre eux furent couronnés. Je ne puis les commenter ici. Parmi des vues un peu utopiques, ils présentaient des solutions ingénieuses et frappantes. Un jour, s'il faut passer à l'acte, on ne pourra les négliger.
Passer àl'acte! Nousypensions.Uninstantmême nos ardeurs purent se payer d'un mirage. D'abord quelques-uns d'entre nous conçurent la penséehiérarchique et j'oserai dire bien française de s'aller ouvrir au ministre. M. Leygues — c'était lui déjà — M. Leygues, toujours aimable, nous reçut avec cette bonne grâce par quoi il séduit tour à tour les politiciens, les gens de lettres et les acteurs du Théâtre-Français. Octave Mirbeau, en phrases pittoresques, lui exposa notre grand projet. Il voulut bien y applaudir, nous assurer de sa sympathie, bien mieux, de son actif concours. Et il délégua M. Adrien Bernheim, commissaire du gouverne-
2l8 LA LANTERNE DE DIOGENE
ment près des scènes subventionnées, pour suivre de près nos travaux.
Hélas î de si riantes promesses n'ont laissé que fumée dans l'air vide. Ce n'est pas la faute de M. Bernheim. Ce fonctionnaire affable et pratique montra les meilleures dispositions. Ce n'est pas la faute du comité. Il fut énergique, obstiné même. Mais des difficultés sans nombre apparurent au premier contact. Nous éprouvâmes qu'il n'est pas facile, quand on prie le roi à sa table, de garder un morceau pour soi. Les ferveurs de l'initiative privée s'accommodent mal, décidément, desprotections souveraines. Malheureusement^ pour s'en passer, il faudrait émouvoir un Vanderbilt. Faute de quoi on n'arrive à rien, même après le plus beau départ. Telle fut notre déconvenue.
Il va sans dire qu'entre temps nous frappâmes aussi à la porte du conseil municipal de Paris. Je fus parmi les délégués que des fiacres acheminèrent par des quartiers problématiques, en ces heures de propagande, vers nos édiles en renom. Je me rappelle encore « leurs figures ». C'étaient John Labusquière au verbe sonore, Lucipia au regard
éteint. Ces messieurs, comme dans la chanson, nous recevaient d'une façon charmante. Ils étaient d'accord avec nous, parbleu î Un théâtre du peuple, quelle fière idée I D'autant que M"'^ Sarah Bernhardt, leur hôte, n'arrivait jamais à payerson terme. Et puis est-ce avec des vers de Rostand qu'on enseigne l'héroïsme aux foules) Enfin, nous venions juste à point. Seulement, à serrer de plus près les choses, le Conseil nous offrait ses édifices à des tarifs inabordables. Pour ses terrains, même comédie. Il nous aurait écorchés tout vifs. Les pourparlers n'eurent pas de suite. Et ceux qui nous jouaient ainsi, c'étaient des amis, des socialistes! Je vous laisse à penser l'accueil que nous feraient les maîtres du jour.
Voilà comment notre montagne accoucha tout juste d'une souris. Je constate aujourd'hui, avec plaisir, que les courages de mes compagnons reverdissent avec le printemps, que les rapporteurs du budget ont pour notre rêve éconduit des tendresses inattendues, que le ministre sourit encore. Mais je ne saurais, à part moi, me défendre d'une pointe de scepticisme. J'ai le tort d'avoir vécu cette histoire. Et j'ai peur qu'un nouvel enthousiasme n'ait un épilogue ironique.
Je n'entends pas dire que l'idée ait cessé de me paraître admirable. En principe, chacun en conviendra : nos théâtres parisiens s'adressent surtout à une frivole clientèle mondaine. Le peuple ne peut qu'être étranger aux intrigues d'un art plus ou moins factice, produit d'un milieu artificiel. Et il y a mieux à lui offrir, pourtant, que le pain noir du mélodrame. Nos universités populaires^ avec des moyens très modestes, ont commencé cette œuvre efficace, profondément démocratique, de rendre la beauté sensible à tous. Il est naturel, il est nécessaire qu'un théâtre achève l'effort ébauché par des causeries et des lectures, leur substituant l'exemple émouvant d'un spectacle et d'une action. A ce jeu, nos artistes même gagneront l'épreuve féconde d'un public plus large et plus simple, qui leur permettra sans nul doute de se renouveler, de s'essayer en des directions imprévues. Mais il ne faut pas se payer de mots. 11 faut que les initiateurs de ce mouvement difficile aient une conscience bien nette des obstacles qu'ils auront à surmonter, des moyens qu'ils veulent choisir. Il importe notamment, une fois pour toutes, qu'ils décident entre
deux systèmes : l'appel aux pouvoirs publics ou le libre essai de citoyens libres. De tout cela notre comité n'avait pas une notion assez claire. Et par là il mérite son échec. J'en fais ici mon mea culpa.
Il est une autre confusion, plus fâcheuse encore et non moins fréquente, indispensable à élucider. Ceux qui prônent un Théâtre du Peuple le font en général pour deux motifs tout à fait divers, opposés même, alors qu'ils croient être entièrement d'accord. Les uns y voient l'intérêt du théâtre, les autres le profit du peuple. Les uns rêvent une renaissance artistique, les autres une renaissance sociale. J'avouais tout à l'heure que l'une et l'autre ont d'étroites relations. Sans doute. Ce sont tout de même choses fort distinctes. Il faut savoir celle qu'on désire, celle au moins par quoi on veut commencer.
Or, il m'apparaît indiscutable qu'un projet de Théâtre du Peuple est avant tout une oeuvre sociale. Il s'agit de mettre la foule en contact avec les génies de tous les siècles avant de lui offrir un art nouveau. Non que ce dernier, évidemment, puisse être banni du répertoire; mais il n'y peut jouer qu'un rôle d'avant-garde et d'exception.
Cette pensée doit calmer les jeunes gens échauffés d'un beau zèle esthétique qui souhaiteraient
pour leurs expériences une salle officielle et le grand public. S'ils ont dans le crâne un chef-d'œuvre, qu'ils se hâtent de le montrer. Il y a fort à parier que les bourgeois eux-mêmes, oui, les philistins du boulevard, ne manqueront pas de l'applaudir. Nihilistes et jouisseurs, ceux-là ont au moins cette vertu négative : l'absence totale de parti-pris. Ils montrent assez, les pauvres gens, par leur patience à toute épreuve, leur seule envie : rire, être émus. Ils acclameraient un frisson nouveau. Rien ne dit que le peuple, au contraire, plus sain mais plus lent à comprendre, dont l'éducation reste à faire, ne bâillerait pas devant le prodige à quoi rien ne l'eût préparé.
En un mot, chaque chose à sa place. Les fervents d'action civique ont, en France et à l'étranger, un vaste et glorieux patrimoine où ils peuvent puiser d'abord. L'art doit élaborer en silence, dans une méditation profonde, l'œuvre d'amour et de beauté. Que si cette œuvre, une fois éclose, ne peut s'adapter au système actuel, il sera temps d'en construire un autre. Mais ne rêvons pas l'édifice avant de savoir qui doit y loger. C'est la fonction qui crée l'organe, non l'organe qui crée la fonction. L'exemple de Richard Wagner, qui a troublé tant de cervelles, est là justement pour le prouver. Mé-
fions-nous d'être les grenouilles qui voudraient, chétives personnes, imiter ce bœuf monstrueux.
Je crois que le Théâtre du Peuple, délivré de ces ambitions qui en compromettent l'essor, aura chance de naître et de vivre. A dire toute ma pensée, je vois la plupart des circonstances favorables à l'entreprise. Mais ce ne sont ni des ministres, ni des députés, ni des auteurs, ni des journalistes, ni des comités qui jamais la mèneront à bien. Ce sera l'homme résolu qui se mettra seul à la besogne sans demander la permission, et, selon le terme énergique acceptable en telle matière, y osera (( risquer sa peau »•