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LE DRAME ÉTRANGER A PARIS PENDANT LA SAISON

A Edouard Schuré.

Le Drame étrangeriient à Paris, sur les grandes scènes ou'chez les théâtres d'à côté, une place discrète, mais très honorable. Efface, sauf de rares occasions, par la réclame à grand orchestre des '* premières " du boulevard, il n'en attire et n'en retient pas moins un cercle fidèle et attentif. La jeunesse littéraire surtout, inquiète de l'avenir qu'elle porte en elle, et prompte à se chercher une idole qu'elle ait la fierté de découvrir, se presse à ces rares spectacles avec une ardeur passionnée. Ainsi notre Olympe artistique, parmi les statues consacrées qu'il offre aux admirations du passant, gardetoujours un autel vide dans l'attente du " dieu inconnu ". Il peut ne pas être inutile, au

début d'une nouvelle saison dramatique, de voir Taccueil qu'ont trouvé chez nous, pendant la précédente année, ces quelques œuvres venues d'ailleurs, et si l'on en saurait induire une influence au moins probable sur la pensée et sur l'art français.

Plutôt que de suivre les dates de leurs apparitions successives, je préfère étudier ces œuvres selon leur caractère propre et leur aspect. Aussi bien elles se classent d'elles-mêmes en deux ou trois groupes distincts. Le Midi et le Nord, le soleil et la brume, les races latines et les races germaniques forment un contraste indiqué.

Et voici la Double méprise ou le Pire n'est pas tou' jours certain , du poète espagnol Calderon, que nous a donnée l'Odéon. Une place antique, une fontaine, un banc, la lune, des balcons; au lointain un air de guitare; un manteau soulevé d'une rapière... Est-ce Cyrano de Bergerac ? Non, c'est don Diègue Cantellas,et, s'il dit des vers forts bien faits, c'est qu'ils sont traduits par Victor Margueritte. Ah ! que nous voilà bien chez nous !...Aquoi bon raconter l'intrigue ? Vous la devinez sans la connaître. Corneille nous l'a racontée, et Beaumarchais, et Alfred de Musset, et Rostand luimême... 11 suffit. A peine quelque outrance dans l'inlrigue, une façon vraiment impudique de sim-

plifier les caractères et de compliquer les appartements dénoncent l'auteur castillan. Nous autres Français, même avant Paul Bourget, nous piquâmes toujours de psychologie. Nous dissertons bon gré mal gré.

Les Terres Basses (Terra Baixa) d'un Espagnol encore, Angel Guimera, drame féroce de grande allure, offre — mais porté au tragique et sur un ton beaucoup plus moderne — le même caractère national de simplification des types et d'émotion dans l'aventure. M. Francisque Sarcey a dit ici le très vif succès qu'eut cette œuvre jouée par M^'*^ Maguéra au théâtre d'Auditions. Je n'y insisterai donc pas.

La représentation de La Ville Morte au Théâtre de la Renaissance fut un événement littéraire, comme il convient à une pièce qui réunissait sur l'affiche Sarah Berhnardt et d'Annunzio. Rarement d'ailleurs accord plus parfait fut obtenu entre un poème et le décor qui le manifeste. Nous avons vraiment vu vibrer là sur les campagnes d'HelIénie la morne désolation du soleil qu'évoquaient les strophes merveilleuses. Et M""^ Sarah Bernhardt une fois de plus, par la grandeur lassée du geste et l'accablement de son corps, exprima la fatalité antique et la désespérance moderne. C'est dire le

genre de plaisir qu'on put goûter à ce spectacle. Pas plus que dans ses romans, à mon sens, M. d'Annunzio n'y a révélé le don de faire vivre et parler des âmes. L'histoire de ce triple amour, de ce renoncement et de cet inceste nous a laissés indifférents. Mais le style jette là-dessus une splendeur lyrique et plastique étonnammentprestigieuse. Le public s'est parfois laissé prendre à tant de beautés prodiguées, transparentes sous une traduction digne d'être elle-même un modèle, encore que ce fussent des beautés mortes. Et la secrète joie d'y reconnaître des qualités chères en France depuis Chateaubriand et Flaubert, ces grands musiciens de la prose qui l'animèrent de tous les frissons, la sympathie vaguement émue pour une (( Renaissance Latine » (un peu vite prophétisée) ne furent certes pas étrangères à l'indulgence de cet accueil.

Suit un groupe de pièces plus ternes, malgré leur valeur appréciable, trop loin de nous pour .nous être accessibles, ou peut-être trahies à la scène, et que je mentionnerai seulement. C'est le Richelieu, de Bulwer-Lytton, traduit en prose par M.Charles Samson, dont le généreux romantisme et la pompe un peu surannée n'ont trouvé qu'un médiocre écho chez un public de moins en moins

sensible à Marion Delorme et à Riiy Blas. C'est le Clavtjo, assez mal choisi pour donner chez nous une idée du puissant théâtre de Gœthe, de qui Paris connaît seulement le premier Faust grâce à Gounodj et le Werther grâce à Massenet. Clavijo a de plus l'inconvénient de mettre en scène un héros trop français, l'auteur même de l'immortel Figaro, Beaumarchais, dont la verve fébrile et mordante fait tort dans notre souvenir à la sérénité noble, mais un peu lente, du poète allemand. Souhaitons que le jour vienne, pour lui comme pour Shakespeare, où nous le connaîtrons enfin dans son intégrale beauté, et non desservi par le masque d'une adaptation de hasard. — C'est aussi le Révisor de Gogol, que les amateurs de littérature russe vantent comme une excellente étude de mœurs administratives locales, et qui nous a divertis seulement par son côté vaudevillesque. C'est enfin V Echelle de Vàn Zype et le balcon de Gunnar Heiberg, où les plus fervents admirateurs des productions Scandinaves n'ont pu trouver que des intentions de profondeur et de génie, trop vile et trop souvent noyées dans une fâcheuse obscurité.

Nous voici arrivés aux trois auteurs les plus dignes, à divers titres, de représenter le drame étranger, et qui se sont, de gré ou de force, déjà impo-

ses à l'attention du tout Paris pensant ou seulelement curieux : Ibsen, le vieux maître norwégien, Bjornstern Bjornson, son rival, et cejeune Gerhart Hauptmann que d'aucuns disent son disciple, gloire naissante de TAllemagne.

On a joué d'Ibsen pendant la dernière saison quatre pièces, soit à l'OEuvre, Théâtre-Libre dont c'est presque la spécialité^ soit au Théâtre-Antoine (ex-Théâtre -Libre) qui, de ce côté comme de bien d'autres, a frayé la voie le premier. Ces pièces sont Rosmersholm^les Revenants ^Un Ennemi du Œ^euple, Jean-Gabriel Borkman. Toutes, à l'exception de Borkman, sont des reprises, non des premières : fait digne d'être retenu.

Il me semble que ces quatres œuvres, écrites les unes dans la maturité tardive, l'autre dans la vieillesse admirable de leur septuagénaire auteur, donnent une idée suffisante de son rude et fécond génie. Elles appartiennent à cette période où, revenu des drames historiques, lassé des grandes constructions de songe dont Brand et Empereur et Galiléen restent les exemples impérissables, le vigoureux Viking du nord s'attaque à notre vie moderne dont il éprouve en ses mains pesantes, l'un après l'autre, les fondements. C'est d'abord par essais mal venus {la Comédie de l'cAmour, l'Union

des Jeunes) qu'il se mesure avec cette nouvelle tâche. Puis sa force devient plus assurée : c'est alors qu'il se plaît à bâtir ces « demeures claires et logeables » et pourtant « surmontées d'une tour » dont il nous parle dans Solness, alors qu'il nous donne ces pièces embrassant la vie et le rêve dont la prodigieuse série commence avec SWaison de Poupée, et n'est pas achevée encore avec Jean-Gabriel '^orkman.

Dans ce cycle vraiment épique, Romersholm et les Revenants font partie des drames intimes, Y Ennemi du peuple est un drame social, T^orknian appartient à une troisième manière que nous tenterons de caractériser. Les sujets sont bien connus de tous. Qu'advient-il de deux êtres nobles, libres, s'aimant d'un amour chaste, s'ils ont entre eux un crime antérieur qu'ils ignorent ou n'osent point s'avouer, si leur amour a coûté la vie à un troisième être plus faible, lui aussi assoiffé de bonheur? Comment la morte revivra-t-elle entre Rébecca et Rosmer, paralysant toutes leurs énergies, tout leur élan vers la beauté? Comment, par un philtre implacable, les attirera-t-elle à leur tour dans le torrent où elle s'est jetée ? C'est la fable de Rosmersholm. — ï.a lente dépression d'un jeune homme doué de facultés exquises que le clair soleil d'Italie

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a fait s'épanouir une heure, et qui, de retour en Norvège, sent croître et triompher en lui l'atavique folie due aux fautes d'un père, sous l'œil désespéréde la mère impuissante, c'est toutela trame des Revenants. — La lutte, obstinée et farouche, d'un petit médecin de district champion de la vérité contre toutes les forces sociales coalisées pour le mensonge, la défaite de ce réfraciaire, ses vitres brisées, son exil, en deux mots c'est Y Ennemi du T*euple. On put voir, lors de ce dernier spectacle, combien ce cas particulier symbolisait de façon grandiose l'éternel conflit de la conscience et des intérêts politiques, à la méprise d'un public qui ne vit là qu'un procès moderne, jusqu'à oublier l'œuvre d'art. — Et Jean-Gabriel l^or km an enfin, c'est la haute et touchante figure du génie vieilli, solitaire, dont l'œuvre a été faussée, avilie, par un manquement initial, une « faute contre l'amour », qui voit l'avenir lui échapper sous les traits d'un fils inconscient, et qui meurt de froid un soir d'hiver, assisté de la femme au grand cœur dont il brisa la destinée. OEuvre singulière et poignante, 011 l'Idée décharné le drame et le ramène trop à soi, mais émouvante par son héros, qui cette fois est Ibsen lui-même, et par cet accent douloureux de confidences personnelles que l'impérieux dra-

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maturge, en cette fin de sa journée de labeur, consent à nous laisser entendre.

Une pensée domine ces pièces et permet de les embrasser, la même, obsédante pensée qui, depuis Brand, occupe Ibsen et fait le centre de son œuvre: cet héroïque '' Etre soi-même " qu'il a constamment opposé au " Se connaître " des anciens, et la lutte de l'âme volontaire qui cherche en vain à '* être soi-même ", et, dans toutes les sphères d'action, se débat contre le Destin. Fatalité de la chair pécheresse, qui fait expier aux fils les luxures des aïeux, fatalité de l'amour trahi qui désempare l'âme délicate, fatalités de l'organisation sociale qui garrottent l'homme d'élite, fatalité de l'orgueil même, qui perd le génie imprudent, tout cela c'est la longue Odyssée de l'Esprit qui se soulève, puis retombe, Sisyphe impuissant. On y sent la plainte du poète dont l'étreinte est moins grande que le monde (comme dans le Moïse d'Alfred de Vigny), la plainte peut-être d'une race qui ne s'est pas réalisée, plus simplement la plainte de l'homme en quête d'un moins sombre avenir, et c'est là ce qui fait de ces drames des œuvres vraiment fraternelles. — Faut-il dire leur charme profond, cette atmosphère terne et grise déchirée d'éclairs magnifiques, ces échappées sur la nature et

sur la vie intérieure, ce son mystérieux d'un audelà plus pur, cette soudaine lumière qui éclaire et repose comme une belle soirée de Norvège à la fin d'un long jour brumeux ? Ces choses se sentent mieux qu'on ne les décrit. Elles nous font mettre T(osmersholm, avec la Dame de la ^ler^ parmi les livres de dilection qu'on aime comme de beaux paysages où soi-même on aurait vécu. Mais ce qui, dans ces pages, nous importe, c'est la sympathie grandissante avec laquelle un public plus large salue de jour en jour des pièces naguère en proie aux seuls esthètes et foudroyées par maint grand critique. Ibsen n'a plus à conquérir ses lettres de naturalisation. On ne lui marchande plus, à Paris, un enthousiasme parfois éclairé, n'en déplaise à M. Brandès. Quelles qu'en soient les conséquences, c'est le fait capital à constater.

Depuis le retentissant succès d'c/lw delà des Forces humaines (joué à l'OEuvre l'an dernier) Bjornstern Bjornson, lui aussi, a conquis les cercles littéraires, bien que de son œuvre originale et de tendances si multiples nous ne connaissions guère que trois pièces : le Gant, cAu Delà des Foi ces, Une Faillite (i). Cette dernière seule a été jouée, cette

(i) Lèonarda,h %oi ont été traduits en français, mais non pas, que je sache, mis à la scène.

année, au Théâtre-Antoine qui la révéla. Les deux cents représentations qu'elle a eues en Norvège, en Allemagne et en Italie, et chez nous, cette reprise récente me dispensent d'une analyse. C'est l'étude, assez forte et parfois touchante, d'un cas dramatique particulier, où l'argent est le grand ressort d'intérêt, ainsi que le titre l'indique. Bjornson y fait preuve de cette aptitude très spéciale à traiter sur la scène et à rendre émouvantes des questions en elles-mêmes abstraites dont il donne ailleurs (dans le Tioi) un exemple si remarquable. Il y a là un tragique d'une essence toute moderne, qu*Henry Becque découvrit lui aussi dans sa pièce curieuse, aujourd'hui classique, les Corbeaux. Le danger de pareilles tentatives est d'être trop particulières et de ne provoquer chez le spectateur qu'un intérêt respectueux, mais un peu froid. Bjornson n'y a pas entièrement échappé. Il a trouvé un fait-divers captivant sans doute, mais dont il n'a pas fait jaillir comme ailleurs une grande émotion humaine. Cela reste loin de l'épopée religieuse et lyi'ique qui s'appelle Au Delà des Forces. Le " drame d'argent '' est une aventure difficile, qu'on peut tenter après Une Faillite. Le chef-d'œuvre, en ce genre, est encore à venir. Avec les Tisserands, de Gerhart Hauptmann, se

clôt la série de pièces qui nous occupe. On n'a pas oublié dans le monde des théâtres le tapage assaisonné de scandale qu'avait fait à son apparition ce spectacle toléré en Allemagne par l'autorité impériale. Nous sommes-nous blasés depuis lors) Toujours est-il qu'en faisant au caractère plus ou moins révolutionnaire de l'œuvre la part qui convient dans les ovations dont elle fut l'objet cette fois encore, le public semble s'être attaché à son côté plus largement humain, avoir à loisir reconnu le drame pour ce que réellement il est, et par quoi il restera grand: un chant de la douleur et de la pitié. Bien différente, quoi qu'on en ait dit, des œuvres avant tout cérébrales d'un Ibsen ou d'un Bjornson, inférieure en portée sans doute, mais de réalisation parfaite, celle-ci en effet est d'abord un poème, sans thèse ni déclamations, un poème poignant de sentiment vrai. Elle émeut comme une musique, comme ces ballades jaillies, en Allemagne plus souvent qu'ailleurs, de l'âme enfantine du peuple. Ces: l'histoire banale d'une grève : on souffre, on se révolte, on meurt. C'est surtout le tableau d'une population humble et grave qu'on sent familière à l'auteur (son grand-père était tisserand). Et rien ne donne mieux à ce drame si saisissant de réalisme^ en son aspect pauvre et bru-

tal, une allure de grandeur épique que ce caractère impersonnel, cet anonymat d'une pièce où il n'y a pas de héros, où la foule est le seul personnage, faite de figures souffrantes qui se confondent dans •la mort. Il serait, à ce point de vue, édifiant, et bien significatif de deux races, de faire la comparaison d'un tel art avec celui de deux pièces françaises, contemporaines elles aussi: le Repas du Lion de François de Curel, aies Mauvais Bergers d'Octave Mirbeau. Contentons-nous de dire que les Tisserands sont dans leur genre un pur chef-d'œuvre (auquel je ne vois, dans ce genre même, de supérieur qucAu Velà des Forces) ei furent acclamés selon leur mérite. Maints passages de lyrisme intime, la ballade du second acte, la mort du vieil Hilse au dernier, sont des trouvailles de génie. Elles furent servies, il convient de le dire, par l'admirable troupe du Théâtre-Antoine, mieux capable qu'aucune autre à Paris de rendre ce mélange unique de rudesse grossière et d'art exquis. Voilà un succès fait pour consoler Gerhart Hauptmann de l'échec de la Cloche Engloutie, dont le charme légendaire trop spécial n'avait pas été, l'an dernier, pleinement compris du public, et sans doute ne pouvait l'être, ni rendu parla traduction.

Ce sommaire exposé justifie, je l'espère, ce qu'a-

vançaient mes premières lignes de la place tenue à Paris par le drame étranger. Cette place pourrait être beaucoup plus large, et je la crois appelée à grandir. Bien que notre langue soit moins souple que d'autres à rendre des génies différents du sien, il ne faut pas désespérer de nous voir posséder un jour, à côté de notre glorieux répertoire, le cycle complet des chefs-d'œuvre qui, partout ailleurs, sont classiques. Des efforts de plus en plus sérieux se font chaque jour dans ce sens. Le nom même de cette Revue (i) exprime, avec leur raison d'être, le besoin confus auquel ils répondent, besoin multiplié d'échangesd'où naît et où se fortifie cette conscience universelle qui est la meilleure garantie future de notre civilisation. Et Ton peut hardiment prédire que toutes les initiatives propres à favoriser ce beau commerce des pensées trouveront de plus en plus vite un public fait pour les comprendre et disposé à les soutenir.

C'est ici qu'une secondequestion se pose. Quelle influence auront ces spectacles sur notre littérature nationale ? Cette influence est-elle possible ?

(i) Cosmopolis.

Est-elle, en ce cas, désirable ? Grand débat, déjà ouvert ici-même, où je ne prétends point conclure, mais dont les réflexions suivantes peuvent servir à esquisser les principaux traits.

Cette influence est-elle possible? On entend bien qu'il s'agit ici des littératures du Nord^ seules assez différentes de la nôtre pour prétendre la modifier. Il est clair que des emprunts faits aux langues espagnole et italienne^ si intéressants qu'ils soient en eux-mêmes, ne peuvent être accidentels, ne peuvent point nous enrichir d'aucun trésor bien inédit. Depuis le Cid, c'est transfusion faite. Nous retrouvons là notre bien. — Il est loin d'en être de même des produits russes, germains, Scandinaves : les scrupules que nous éprouvons à leur donner l'hospitalité, mal dissimulés ensuite par un enthousiasme plus ou moins factice, en témoignent suffisamment. Je sais bien que M. Jules Lemaître, dans un article qui a fait date, a voulu retrouver jusque chez ceux-là notre défroque littéraire, les taxant de purs travestissements d'idées vulgarisées par nous. C'est joliment retourner l'attaque, mais il ne faut voir là qu'un des paradoxes chers à ce critique subtil, et n'en êtrepas dupe plus que lui-même. D'ailleurs qu'importentles idées? Ce que ^rand, ce que Rosmcrsholm nous apportent.

ctsUme faconde sentir la vie^hk est le secret de leur force. Ce secret nous est-il accessible? Sommesnous capables de l'assimiler? Non, répond un de ceux-là même qui ont le mieux analysé et le plus fortement marqué l'attrait du génie d'un Ibsen, M. Emile Faguet. Les Français peuvent aimer Shakespeare, peuvent s'échauffer l'esprit pour Gœthe, peuvent applaudir Ibsen et Tolstoï et même d'aventure les comprendre... Les imiter, les reproduire, même de loin ? Cela, jamais. Ces auteurs seront toujours pour nous lettre morte. J'avoue que ce raisonnement m'étonne. En admettant qu'il ait ou paraisse avoir des fondements dans notre histoire littéraire, le propre du génie d'un peuple n'est-il pas de démentir son histoire, tant qu'il est robuste et vivant? La merveilleuse floraison du romantisme, où Lord Byron eut une si grande place, n'est-elle pas une de ces surprises ? Au dix-huitième siècle même, l'influence des romans anglais aurait pu passer pour non avenue, s'il ne s'était trouvé un certain Rousseau pour écrire la Nouvelle Héloïse. L'émotion d'un jeune homme solitaire devant tel chef-d'œuvre d'une autre race peut ainsi enfanter un chef-d'œuvre qui dément toutes les théories. Nul ne saurait prévoir le succès de ces greffes mystérieuses d'où naîtra le

fruit inconnu. Il paraît plus sage de dire que des questions de ce genre ne peuvent se trancher a priori, et de respecter les possibilités indéfinies de l'Avenir.

Mais faut-il désirer le miracle? Ne sommes-nous pas assez riches pour vivre de notre fonds propre? Ne devons-nous pas repousser, violemment s'il le faut, l'intrusion d'éléments étrangers qui viendraient altérer et gâter notre pure tradition héréditaire? On reconnaît ici l'accenl irrité et volontiers impérieux des 'protectionnistes de lettres. Gens admirables que ceux-là I Ils se sont fait un certain dogme, une conception 7ie vcirietur de ce qu'ils appellent (( l'esprit français», et repoussent d'une humeur sereine toutes les oeuvres non brevetées qui s'écartent de cette conception. Ils enserrent ainsi en un cadre inflexible la prodigieuse fécondité d'une race qui a produit Rabelais et Racine, Bossuet et Pascal, Molière et Hugo, Voltaire et Balzac, et prétendent la faire tenir dans une a claire définition » ! Nous connaissons ce jeu d'école. Il est des heures de notre histoire où il est même devenu une sorte de programme politique, et où c'est à qui veut ébrancher le vieux chêne vivace de la Gaule jusqu'à ne lui laisser que le tronc. Il est à souhaiter que l'Art préserve ses régions plus pures de ces ostra-

cismes funestes. Si le génie français est grand, c'est peut-être, on l'a dit parfois, parce qu'il est plus humain qu'un autre, parce qu'il est la fleur d'une race qui n'est, exclusivement, ni germaine, ni latine, mais participe de ces deuxâmes dont elle trouve en soi l'écho. Et français il l'était encore, le vieux magicien celtique endormi dans Brocéliande qui peut avoir de soudains réveils... S'il en est ainsi nous n'avons rien à gagner, tout à perdre, à nous isoler de l'univers. Le danger que nous pourrions courir, après nous être imbus de l'antique jusqu'à vouloir nous confondre en lui, sans y parvenir heureusement, serait de nous répéter nous-mêmes, début de toute décadence. Le remède est de tout connaître, pour dégager des contacts divers une personnalité plusvivante faite d'éléments rajeunis. C'est un maladroit chauvinisme, d'une modestie bien pitoyable sous son apparence d'orgueil, qui peut craindre la comparaison de toutes les grandeurs artistiques, comme si la nôtre, en ce congrès libre, devait pâlir et s'effacer. Il faut aspirer aux horizons vastes et communier avec le monde, dans l'intérêtmême decette cause patriotiquequ'on croit défendre en l'anémiant.

Notre conclusion sera donc : toutes les portes grandes ouvertes pour laisser entrer l'air du de-

hors. Le moment est enfin venu de laisser de côté les discussions stériles, pour s'instruire, humblement et sans bruit, auprès de tous les Messagers du Verbe qui nous apportent un flambeau. Ceux dont nous avons dit les noms ont pour nous des trésors en réserve, si nous savons écouter leur voix. Il ne s'agit pas ici, bien entendu, d'imiter une forme d'art. L'imitation d'une forme quelconque est la mort certaine de l'art. Notre technique étant en soi plus parfaite que celle des peuples du Nord, l'imitation, dans ce cas, serait même particulièrement désastreuse. 11 ne s'agit pas de prôner l'obscurité sous prétexte de profondeur, le manque de ignés et d'idée maîtresse sous couleur de mystère et de liberté. Mieux vaut cent fois, à ce point de vue, plagier Racine qu'Ibsen. Cela est largement accordé. Peut-être entrevoit-on assez par ce qui précède le bienfait d'un ordre tout autre qu'on peut espérer recueillir du commerce assidu d'un Ibsen, d'un Bjornson ou d'un Tolstoï. Ce que ces grands hommes peuvent nous apprendre, justement parce que leurs races plus jeunes sont plus naïves devant la vie', c'est de voir le tragique de cette vie, non plus sousdes voileslégendaireset dans des conflits consacrés, mais sous ses espèces les plus humbles et dans ses tableaux innombrables, c'est de sentir

le drame Intérieur qui se déroule au fil des jours en apparence les plus obscurs. Ils ont, avouons-le de bonne grâce, mieux que nos savants dramaturges, le don de l'émotion simple, de l'étonnement, du sérieux. Ils ont aussi, pour nos réalistes qui croient connaître la vie quotidienne, le monde infini de la conscience, l'au-delà de la foi nouvelle qui, dans les désastres d'une ère troublée, s'élabore invinciblement. A nos cervaux lassés de signes et de motifs conventionnels ils offrent une matière d'art sublime qui réclame, même après eux, des ouvriers. Don royal véritablement, pour l'écrivain digne d'en faire usage, qui le contraint à oublier ses maîtres et à se découvrir en créant I Nous aurions tort de le repousser. «Enrichis ta vie intérieure'et retourne « vers la Nature » a dit, voici plus de trois siècles, le grand et sincère Albrecht Durer. C'est le cri de toute Renaissance, c'est la devise du salut. Ainsi notre civilisation vieillie, lourde de gloires précieuses, si elle a vraiment le courage de laisser tomber sa couronne pour se pencher aux sources vives, à l'instar de ses sœurs plus frustes , y puisera la jouvence éternelle de rajeunissement et de beauté.

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