‹ La Lanterne de DiogèneChapitre 6 sur 20 · UN RÉALISTE ALLEMAND GERHART HAUPTMANN · texte numérisé non relu

UN RÉALISTE ALLEMAND GERHART HAUPTMANN

A Jean Thoreî.

Gerhart Hauptmann naquit, en novembre 1862, à Salzbrunn, petite ville forestière de la Silésie, où les malades, en été, font des cures d'air, de soleil et d'eau. Son père tenait là une auberge, florissante d'après les gravures, à l'enseigne: la Couronne de Crusse, Cet honnête homme acquit en son commerce une fortune confortable. Il eut de même, ainsi qu'il sied, plusieurs enfants, qui vinrent au monde, comme ils disent là-bas, « avec une cuiller d'or ». Gerhart est le cadet de deux frères qui montrent des talents divers dans la science et l'industrie.

Lui fut un médiocre écolier. Nos journaux ont conté l'anecdote de ses devoirs qui, lus à voix haute, excitaient la risée de ses camarades. Quand par hasard il fit un jour un travail digne de remar-

que, il fut tancé pour plagiat. Il se le tint pour dit et resta cancre. La discipline universitaire ne semble pas, en Allemagne plus qu'ailleurs, propre à l'éclosion des poètes. C'est à elle peut-être que le jeune homme dut de s'ignorer pendant longtemps.

Echappé aux férules scolaires, il rima d'abord, pour son plaisir, des poésies assez indécises, sans montrer un goût très ardent pour aucune des professions où la société nous enrégimente. Il ne fut, de vingt ans à vingt-huit, qu'un sujet fort peu glorieux de Sa Majesté Impériale, et, parmi la grande fièvre active qui emporte aux conquêtes mercantililes ses compatriotes avisés, il resta livré aux dégoûts intimes et aux nonchalances subtiles d'une âme de trempe supérieure qui n'apas découvert sa voie.

Ce n'était point faute de la chercher, ni de croire la trouver de temps à autre, cette vocation mystérieuse de ((. ceux qui ont là quelque chose». Comme le merle blanc d'Alfred de Musset^Gerhart Hauptmann, selon ses rencontres, crut souvent se reconnaître en autrui et changea maintes fois de destinée. Tout en écrivant ses poèmes, sous l'influence d'Andersen d'abord, puis de Byron et des Romantiques, il songeait vaguement à un drame sur l'histoire de l'antique Germaaie. La figure du bar-

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bare Ilermann, seul debout devant Rorne orgiaque, attira sa jeune fantaisie. Puis ce furent les sciences naturelles avec son frère Cari, à Breslau. Puis des rêves philanthropiques éclos au cours des longues flâneries avec des amis de la grande ville. Le biographe ne nous dit pas, mais je jurerais bien sans lui, que cet adolescent inquiet s'est rêvé plus d'un soir l'âpre élu des revendications sociales.

L'instinct d'art dominait toutefois. Il se révéla sous une forme imprévue. C'est par l'étude de la sculpture que le dramaturge de demain essaya son effort de beauté, sa première étreinte muette avec le rêve impérieux. Il pense alors tenir sa voie. Il quitte les brasseries, les brouillards tudesques^ les étudiants et les philosophes, et s'évade aux pays de clarté. C'est l'époque des voyages enthousiastes en Espagne et en Italie, bienheureux séjours de la grâce où l'homme du Nord s'émerveille et voit s'épanouir^soudainles trésors confus de son génie. C'est les haltes à Naples, à Rome, où le jeune Hauptmann loue un atelier et s'absorbe dans la caresse silencieuse de l'argile, devant les chefsd'œuvre du passé. Cependant, en cette belle débauche de paganisme aventureux, l'écrivain maladroit s'obstine à vivre, et nous retrouvons dans ses lie' der l'écho de son âme véritable, sérieuse et senti-

mentale. Au lieu de l'ivresse panthéiste que respirent les distiques d'un Gœthe découvrant la Vénus éternelle, seglisselà une note qui étonne, de souffrance humaine, de pitié. Détail qui marque le pas d'un siècle : le spectre de la misère italienne gâte* pour ce passant sincère, le magnifique sourire de Naples. Il se mêle d'apercevoir que le soleil sur des haillons n'est pas une parure suffisante. Voilà un Romantique suspect.

Encore, paraît-il, il médite un drame sur La [Mort des Gracqiies, choix significatif à son insu, comme , en général, tous les premiers choix. Il ébauche un Tibère en cinq actes qui ne devait pas voir le jour. Et voici le retour en Allemagne, après l'éblouissement du songe, le mariage (mai 1885), la vie à Berlin. Il semble que, dès lors, Hauptmann ait souffert de sa double vocation qui ne le réalisait pas tout entier, et cherché à sa veine lyrique et à ses dons de statuaire un plus parfait accomplissement. C'était l'heure où la mort de Wagner faisait un glorieux silence et laissait en chaque âme d'artiste ce rêve trouble et grandiose de fusion de tous les arts qui serait la mort de chacun d'eux. Comme un Pygmalion moderne inquiet de l'hostilité du marbre, celui qui sentait frémir en soi une âme de sculpteur et de poète rêvait d'une statue sublime

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qu'animerait, pour l'ivresse totale, le prodigieux frisson de la vie. Rêve, déjà, de dramaturge, mais élyséen , mais impossible. . . Affronterait-il jamais les planches, grouillantes d'humanité bestiale?

Et toujours cet ardent esprit explore mille voies nouvelles. Nous le voyons plongé soudain dans les études religieuses, esquisser — après combien d'autres — le projet d'une vie de Jésus. Il écrit un poème ambitieux, plein de choses, Le Sort des Promélhides, où l'essor d'une pensée forte parfois soulève et rajeunit, parfois brise comme une entrave la forme conventionnelle du vers. Mécontent de lui-même encore, il supprime la suite du recueil. Enfin il lit Tolstoï, Zola, les grandes épopées en prose : la puissance du roman lui est révélée. Il s'attache, pendant plusieurs mois, à une vaste étude autobiographique dont quelques fragments ont paru. Il ne lui restait vraiment plus à tenter qu'un essai : le drame. 11 le fit et s'en trouva bien.

G'estau début de 1889 qu'a été jouée au théâtre libre de Berlin, par les soins de MM. Otto Brahm et Paul Schlenter, la première pièce d'Hauptmann, zAvant le lever du soleil. Elle eut la gloire et le scandale d'un beau début et d'un manifeste. Le poète byronien, le sculpteur épris de beauté grecque est devenu ici, tout à coup, le fougueux cham-

pion du naturalisme. On dit, et je veux bien le croire, que des doctrines réalistes importées de Paris à Berlin, un opuscule retentissant de Arno Holz, Papa Ilamlet, furent pour lui l'éclair de Damas, lui ouvrirent les horizons. Si cela est, tant mieux pour nous. Mais les doctrines, quand elles font ce miracle, sont venues confirmer à point un profond travail intérieur, justifier un instinct tout puissant qui se serait fait jour sans elles. La vérité, c'est que le jeune Hauptmann, longtemps prisonnier des livres, venait enfin de relever la tête et d'entrevoir le monde moderne. Il venait d'entendre le cri de l'Allemagne meurtrie par le chancelier de fer, de l'Allemagne, en gésine douloureuse, comme les autres nations, à travers les progrès de la science et le halètement des industries, d'une foi sociale nouvelle. Et il avait compris que le théâtre, au lieu de je ne sais quel jeu dérisoire, pouvait être l'écho de ce monde, l'image poignante de la vie, une force et une joie pour les âmes. Il écrivit sa première pièce tout enivré de la découverte. Il fut conspué, il fut applaudi, mis hors la loi, proclamé chef d'école. A tort ou à raison, peu importe. Il était vainqueur de lui-même, il s'était trouvé.

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Dix ans ont passé depuis lors. Gcrhart Hauptmann a écrit dix pièces. Son histoire désormais est celle de son œuvre. Il est aisé d'en marquer les étapes.

Cet Avant le lever du soleil, qui fît émeute véritable chez le bon public berlinois, est un puissant tableau de mœurs. Il nous montre des paysans enrichis par une exploitation minière, en proie aux basses passions d'argent, dégradés par un vice terrible, l'empoisonnement alcoolique, qui ronge les hommes et tue les femmes. En ce milieu d'enfer dantesque passe une figure d'idéologue épris d*e justice et de revanche futures; une idylle naît entre lui et une jeune fille de l'endroit, atteinte de l'affreux mal qu'il ignore. Il découvre le secret et s'enfuit, et la jeune fille se tue. L'histoire pourrait être hideuse; elle est étrangement attachante. C'est que le don mystérieux delà vie anime ces silhouettes brutales ; nous les connaissons tout de suite, elles nous parlent, nous les aimons. Une angoisse, une fatalité les dominent. Il n'y a là aucun partipris, aucune forfanterie de laideur, comme dans nos comédies rosses, mais une satire vigoureuse et franche. Et une scène d'amour admirable éclate et chante comme un hymne au-dessus des vilenies

ambiantes. Ce drame faisait beaucoup plus que prouver la justesse d'une thèse. Il annonçait un tempérament.

Même effort, même tenue esthétique se retrouvent dans Fête de la T^aix et dans c/Aines solitaires. La Fête de la 'Paix nous offre une collection de névroses. Une famille déchirée de scènes atroces veut se réunir de nouveau, sous l'influence de deux femmes aimantes, autour de l'arbre de Noël d'antan, oublier les mauvais souvenirs, inaugurer une ère nouvelle. Le génie de la discorde l'emporte, et le rideau se baisse sur des ruines, des plaintes de folie, une mort... Tableau fatigant et sinistre, vision d'humanité malade, convulsée par des affres nerveuses et sans espoir de guérison, que l'auteur nous impose de force, par la superbe et la furie du seul mouvement dramatique. Manque de goût, excès de tragique, mais Hauptmann essaie là sa verve. Les c/1 mes solitaires, grisaille plus discrète, de gestes rares et d'attitudes lentes, disent l'agonie d'un ménage troublé par V Etrangère qui passe. Le mari la renvoie et se tue. C'est une variante de Rosmersholm. Ces trois poèmes se ressentent d'ailleurs des conceptions ibséniennes, moins par une volonté expresse que par une affinité naturelle. Hauptmann, je pense, ne se fâcherait point de cet

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illustre cousinage. Il va s'affranchir sans tarder. Le voici, en effet, passé maître. Les Tisserands, drame social, datent de 1892. Ceux-là ont franchi la frontière. Les premiers ils nous ont apporté le nom de l'écrivain allemand, et, grâce à la troupe d'Antoine, ont retrouvé à Paris l'écho des acclamations et des colères qui les saluèrent à Berlin. Je suis sûr que le souvenir de ces figures hâves en ces décors tristes, de ces parias anémiques que la folie de la révolte enivre d'un vin trop puissant, de cette poussée révolutionnaire rythmée d'un refrain frénétique, que toute cette histoire de vie, grandiose parce que banale, est resté présent à tous ceux qui virent une fois ce spectacle. Hauptmann, ici, n'imite plus personne, oublie écoles et modèles. Il agrandit l'art allemand d'un fief bien à lui, qu'il découvre. 11 évoque cette légende du peuple que nous oublions trop souvent pour de vaines psychologies, et le rude tableau fait pâlir niaintes catastrophes mondaines. Il n'a eu pour cela, comme tout poète, qu'à remonter aux racines mêmes de son enfance et de sa mémoire. Son grand-père était tisserand: les tableaux de la famine silésienne avaient frappé lesyeux surpris du mauvais petit écolier dont nul ne lisait l'âme farouche. Lui-même a

voulu s'effacer derrière ses héros misérables pour

que leur cohue en détresse parût plus grande et plus sinistre dans la nuit où elle se déroule. Ce simple épisode marque une date : il signifie la Grève moderne. Nous avons là-dessus un livre ; les Allemands, eux, ont ce drame. Le sourcil impérial s'est froncé, dit-on, à cette vision malséante. Mais les poètes, de nos jours, ne meurent plus d'un dédain de roi.

Est-ce fatigue des tragédies ? rencontre de hasard^ curiosité ? Une représentation de r Avare (Molière! qui s'en fût douté?) lance Hauptmann sur une piste neuve. Il disparaît quelques semaines et rapporte une comédie de mœurs faite d'un portrait humoristique sous le titre : Collègue Crampton. Un an après suit La T'eau de Loutre, autre comédie romanesque. Ces vives pochades, bien accueillies, ont surtout pour nous, il faut Tavouer, l'intérêt delà surprise. L'humour latent qui les anime ne nous est pas très accessib'e.

Plus heureuse est la fantaisie d^où naquit Hannele 3\îattern. Je tiouve ces deux actes exquis. O l'agonie de la petite fille dans la froide salle des pauvres, son rêve où naissent et s'effacent des figures mystérieuses, anges d'un lointain Paradis, ceux dont elle souffrit sur la terre, ceux qui la coucheront dans la tombe, ceux qui l'accueilleront là-

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haut! Ne dirait-on pas une frêle Princesse de la légende germanique, perdue, froissée et mutilée dans notre humanité brutale, qui expire en un cri d'extase en retournant à sa vraie patrie? Petite sœur de, la grande Brunnhild endormie aux rochers déserts, elle veut échapper aussi au sordide cachot des hommes, et c'est un dieu, cet étranger blanc, le mystique sauveur des vieilles Bibles, qui vient lui entr'ouvrir les portes, achevant ce poème enfantin sur des paroles triomphales... Ces chosei ne se traduisent guère, on ne peut qu'y faire allusion. Par delà le hardi réaliste qui sait voir et noter l'apparence, elles nous montrent le fonds candide de l'âme véritable d'Hauptmann, quand il ose laisser bégayer ses tendresses les plus secrètes. J'admire ceux qui trouvent là l'occasion d'opposer formule à formule. Pauvres gens qui ne savent pas que le poète se rit des formules et veut avoir le droit d'être homme sans cesser de rester enfant...

Un long silence de deux années dans cette carrière féconde : pour ceux qui connaissaient Hauptmann, cela voulait dire un grand labeur. Au printemps de 95 il apporta à Otto Brahm un manuscrit volumineux qui prit deux heures de lecture. C'était le drame de Florian GeyeVy œuvre historique

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sur les guerres de paysans qui jadis désolèrent l'Allemagne, pendant moderne et réaliste à Gœtz von Berlichingen de Goethe. Hauptmann en était si féru qu'il voulait acheter un théâtre pour monter la pièce à son gré. Il dut se contenter à moins, accepter de nombreuses coupures, risquer une partie hicomplète, subir un échec retentissant. Ces cinq actes touffus et confus causèrent une fatigue respectueuse, puis une stupeur mêlée d'ennui : l'impression de lecture est semblable. Malgré le souffle épique de l'ensemble, la beauté de quelques épisodes, l'art 'de faire vivre et grouiller des foules toujours renouvelées, on s'égare dans ce chaos. La figure du héros, surtout, reste vague et crépusculaire. (( On sentait, dit un spectateur, on sentait, « derrière la scène, se battre un esprit deTitan )).La défaite n'en fut que plus dure.

Hauptmann subit, le lendemain, une de ces agonies terribles qu'ignorentles ouvriers médiocres et d'où l'artiste sort plus grand, ou sort brisé. Sans le c( four » do, Florian Geyer, nous n'aurions pas La Cloche Engloutie. Il n'est pas malaisé de reconnaître dans cette fable symbolique la crise d'âme douloureuse et noble d'où elle est issue. Une représentation de l'OEuvre nous l'a révélée, imparfaitement. Il n'a pas, chez nous, été fait justice

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à ce rare « drame de rêve » où la légende est rajeunie par unefantaisie shakespearienne, où la flûte d'Ariel s'allie à la plainte d'un cœur blessé, où la fierté d'un pur artiste, la tristessede l'effort vaincu s'exhalent en notes pénétrantes par la bouche d'Henri, le fondeur de cloches. Toute confession mise à part, le conte est suave et surprenant. Ces vieux personnages de songe, la sorcière, le faune, la fée, vivent là d'une vie aérienne et fraîche tout embaumée du parfum des bois. La figure déchue de rOndin, roi des sources au coassement triste, épris de la sylphe des bruyères, est d'une indicible poésie. J'y vois un frère de Caliban. Nous réentendrons quelque jour cette mélodie frémissante, et l'âme des chansons d'aïeules se réveillera peut-être en nous...

Le dernier ouvrage d'Hauptmann, qui lui a valu un triomphe, est inscrit au programme d'Antoine: nous comptons le voir cette année. 11 paraît que c'est une tournée de 'Planchette qui nous vaut le VoitiLiier Henschel. Très frappé du rôle d'Antoine dans cette pièce, Hauptmann se serait promis alors d'en créer un «■ dans cette note ». Il a royalement tenu parole, tout en gardant sa note à lui. Nous retrouvons ici^ en effet, nos paysans de Silésie : dans l'auberge d'Obersalzbrunn, qui semble avoir

été, pour Hauptmann, l'échoppe du barbier de Pézenas, ont fréquenté ces hôtes rustiques. Ce poème de vie humble et intime est d'une simplicité poignante. Le réaliste d'autrefois, sans rien perdre de sa vigueur, a maintenant une grâce infinie. Il atteint l'émotion sans élever la voix. Désormais, qu'il peigne le monde ou qu'il s'échappe dans le rêve, il crée sans effort des chefs-d'œuvre.

Je n'ai pas voulu faire une critique. J'ai voulu raconter un homme. Le plus bel hommage à lui rendre est de le montrer tel qu'il est, silencieux jusqu'à la trentaine, incapable d'une tâche machinale, et, dès qu'il a trouvé sa voie, se donnant, se multipliant dans le plus héroïque effort. Nul assurément moins que celui-ci n'est esclave d'une expéj'ience faite, qu'elle soit déboire ou succès. Tandis que d'autres se contentent de répéter une note heureuse, les variantes d'un air de bravoure qui put plaire en sa nouveauté, lui se fait un jeu de mettre en défaut admirateurs et pédagogues par ses métamorphoses soudaines. A chaque tournant du chemin il découvre un paysage imprévu. Drame de mœurs, comédie moderne, histoire, légende,

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conte de fées, il a tout abordé librement, en sa fantaisie souveraine; le passé, le présent^ le songe lui sont également accessibles. Et ce Protée, en même temps,est le moins (( détaché » des artistes, le plus engagé dans une œuvre : c'est, à travers ses expériences, la personnalité la plus compacte, la plus logique avec soi.

C'est qu'il est un fil d'or qui le guide dans le grand labyrinthe inconnu des songes et des visions. Ce fil d'or, d'essence rare et frémissante, a nom la sympathie humaine. De ses premières satires atroces comme de ses poèmes mystiques il s'élève la même plainte, exquise ou farouche, révoltée ou lyrique, le même appel passionné vers de meilleures destinées. Aucun art n'est plus objectif et moins impassible à la fois. C'est l'accent d'une pitié infinie, c'est une émotion d'apôtre qui tremble dans l'épopée des r/ssera«(is comme dans l'idylle d'Hannele. Et l'hymne d'Henri, le fondeur de cloches, au Soleil, Père originel, dispensateur de toute joie, au Sauveur couronné de lumière que chaque printemps ressuscite, annonce, api'ès toutes les misères, l'aube d'une fête édénique qui se lèvera sur l'humanité... L'âme d'une Allemagne naïve et pure, de celle que saluaient nos pères, s'exhale ainsi par la bouche d'IIauptmann. Les spectateurs qui Tac-

clament là-bas, surpris d'entendre cet écho de leur tradition véritable^ attestent par des pleurs de joie qu'ils retrouvent en lui leur trésor.

Le drame allemand, hors chez Wagner, n'existait pas avant Hauptmann. Tragédies bâtardes mal imitées des essais d'un Schilleret d'un Goethe, comédies d'intrigue importées de France, terre bénie du Vaudeville, tout cela formait un bagage où l'Art sincère n'a rien à voir. Le nouveau venu change les rôles, et nous n'avons pas le plus beau. Celui-ci vraiment a conçu le Drame, c'est-à-dire l'effort tragique porté sur la vie coutumière; il a envisagé cette vie dans sa richesse et son mystère, plus auguste que toutes les fables dont ont pleuré les peuples enfants; il a essayé de nous montrer l'Homme moderne, humble d'aspect et grand par l'âme, dans ses rapports avec la société, avec la nature, avec le destin. Il a eu cette audace étrange de dire simplement, au jour le jour, l'écho du monde dans son cœur. Le formidable réveil d'art inauguré par un Tolstoï, un Ibsen et un Bjornson a trouvé en lui un disciple. C'est bien le flambeau de ces maîtres qu'il vient à son tour de lever. Il a déjà, selon ses forces, apporté sa pierre après eux à l'édifice d'avenir où collaborent aujourd'hui les artistes de toutes les races, qui vaudra, pour la joie

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des hommes, les belles cathédrales du passé. Par là même il est pour les siens le gage d'un renouveau admirable, il leur promet l'œuvre féconde de poésie et de vérité où toute une conscience nationale s'accorde, émue, à reconnaître le chant de sa peine et de son espoir. Par lui le drame allemand est né. Tel il m apparaît dans son oeuvre, et tel aussi dans ses portraits ; avec son grand front d'idéaliste oii germent les synthèses futures, ses yeux clairs qui voient loin devant eux, sa bouche amère déjà froissée aux déceptions de la vie, visage pensif et volontaire qui annonce le rêve et l'action. Tel je voudrais qu'il se révélât à tous les chercheurs épris chez nous du même viril idéal. Ils trouveront en lui un guide dont le sort peut les fortifier. S'il est vrai que, dans toute fête offerte à un génie naissant, il entre un peu de reconnaissance, non seulement pour son verbe à lui, mais pour la route qu'il entr'ouvre, pour les promesses merveilleuses qu'il suscite en d'autres poitrines, par la contagion de la beauté, il convient de saluer celui-ci d'une acclamation fraternelle, en souhaitant que plus d'un émule sorte de nos rangs pour le suivre, de cette foule aux mains tendues sous les belles étoiles du songe qui s'en va dans l'ombre expirante vers les prémices de clarté...

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