‹ La Lanterne de DiogèneChapitre 7 sur 20 · LE THÉÂTRE DE MAX NORDAU · texte numérisé non relu

LE THÉÂTRE DE MAX NORDAU

■^ A M. Jean Finot.

Il est superflu de présenter M. Max Nordau à un public de lecteurs français. Cet auteur allemand eut la rare fortune d'attirer sur lui l'attention de la manière la plus flatteuse à Paris, par une sorte de scandale littéraire. Et, chose plus rare et flatteuse encore, ce fut un livre de critique qui provoqua l'événement. On a pas oublié 'Dégénérescence. Cette étude compacte et hardie attestait, outre une intelligence de premier ordre et un sens artistique très fin, une compréhension de notre littérature bien exceptionnelle chez un étranger. Si l'amour des lettres françaises est assez commun au dehors — moins que notre fatuité nationale ne se plaît à le supposer— cet amour est rarement éclairé. Nous sommes souvent stupéfaits, quand l'occasion s'offre de la vérifier, de la hiérarchie imprévue assignée à nos gloires parisiennes par un cerveau même d'élite, s'il est germain, slave ou anglais. Faut-il rappeler

à ce propos les étranges méprises de Tolstoï } Mais Gœthe lui-même, l'Européen Goethe, cet esprit royal s'il en fut, ne mettait-il pas les chansons de Béranger au-dessus de tout autre poème du temps? Il n'est guère que Heine et Tourgueneff qui soiententrés pour ainsi dire de plain pied dans notre intimité. Leurs compatriotes l'ont si bien senti qu'ils leur en ont gardé rancune. En revanche, nous leur accordons une sympathie amicale bien différente du respect toujours un peu froid et gourmé dont notre atticisme jaloux saluç un génie barbare. M. Max Nordau appartient à ce petit groupe de « francisés ». Il a conquis droit de cité chez nous, sans nous ménager pour cela des vérités plutôt amères. Il a pris au contraire un malin plaisir à nous présenter de nos travers, de nos modes raffinées, de nos tares, une analyse vraiment exempte de charité sinon d'esprit. Nos mystiques et nos réalistes ont eu là, comme on dit, leur paquet. Le satiriste mordant et cruel emprunte un masque médical pour disséquer ces gendelettres. Il s'est ingénié à les classer selon leur dose de folie : fous, demi-fous et quarts de fous. Selon le mot du fabuliste :

Ils n'en mouraient pas tous, niaiâ tous étaient frappés.

Comme le diagnostic, après tout, ne manquait pas de traits sagaces, les malades firent bonne contenance. On s'émut sans trop se fâcher. On se dit : c'est un point de vue. Excessif, sans doute, mais ingénieux. Il ne faut pas médire des points de vue qui excitentla controverse. On se dit aussi: qui aime bien châtie volontiers la main leste. Et l'on voulut voir, dans l'âpreté même des épigrammes de Ncrdau, la preuve de son sincère amour pour nos lettres ainsi malmenées.

Depuis lors, grâce à M. Dietrich, le zélé traducteur polyglotte de tant d'oeuvres intéressantes, espagnoles, anglaises ou allemandes, nous avons appris à connaître, dans sa vigueur et sa souplesse intégrales, la pensée de Nordau philosophe. Nous avons lu les Paradoxes,s\ riches de vues personnelles, d'une si incisive dialectique, la Psycho-physiologie du génie et du talent. Nous avons admiré surtout les Mensonges conventionnels de notre civilisation, œuvre centrale, de portée profonde, où Nordau embrasse un à un, en une claire et forte synthèse, tous les problèmes de l'époque. On goûte là le plaisir aigu de voir combattre un libre esprit, que n'arrêtent point les entraves d'un système ou d'un parti, nullement dupe des masques du jour, uniquement mu par la clarté sûre de la science et de la rai-

son.Ilassigaeàsontribunaltoutesles fictions consacrées,pour les condamner sans appel. Lemensonge religieux, le mensonge politique, le mensonge matrimonial,tous les faux dieux d'unâge sans foi mais encombré de mille idoles, sont évoqués et pourfendus par le rigoureuxpamphletaire.il emporte l'adhésion même de ceux que ne satisfait point son idéal d'humanité. Car il découd de main de maître, s'il est moins expert à recoudre. Toute la partie négative, destructive de cettecrilique sociale,est,à mon sens, de premier ordre. J'aurais des réserves à faire sur l'effort proprement constructif. Chacun rêve la Cité future selon ses préférences secrètes, ses instincts les plus mystérieux. La raison seule, en ce domaine, ne peut imposer ses décrets. Mais ce débat sort de mon cadre. Il me suffit de signaler un livre accueilli par tous en Allemagne comme un signe des temps à venir. Il ne vaut pas pour nos voisins seuls. Il a une valeur catholique, au sens primitif du mot.

Tel est Max Nordau essayiste. Saviez-vous que ce penseur austère est doublé d'un artiste fécond? Je l'ignorais il n'y a pas longtemps. Un hasard heureux m'indiqua cette piste, m'enseigna les volumes à lire. J'achetai, je lus, je fus vaincu. Je veux dire séduit dès l'abord, malgré la prévention innée qui nous pousse à spécialiser l'homme célèbre dans

le cercle étroit de sa célébrité. J'imagine que cette fâcheuse habitude dut souvent causer à Nordau quelque mouvement d'impatience. Trop de fleurs, Messieurs, trop de fleurs! si vous n'admirez le polémiste que pour vous réserver le droit de dédaigner l'ouvrier d'art. ..Excusez-nous, monsieur Nordau. Pareille aventure^ chez nous-méme, arrive à plus d'un qui s'avise, indifi'èrent aux protocoles, d'être un homme supérieur, simplement. Voyez Clemenceau, par exemple. En ce qui me concerne, d'ailleurs, je vais tâcher de réparer ma faute en troublant l'igncirance d'autrui. Passionnément convaincu que la France doit être ouverte à toute grandeur intellectuelle et que c'est besogne pieuse d'explorer le trésor des autres nations, je voudrais analyser ici l'œuvre dramatique de Nordau, en souhaitant de n'écrire qu'une préface à des réalisations plus complètes.

La première pièce de Nordau, la Guerre des millions, en cinq actes, date de 1882. Je ne crois pas qu'elle ait vu la rampe. L'auteur avoue modeste ment que c'est une œuvre de jeunesse où il y au-

Il6 LA LANTERNE DE DIOGENE

rait fort à reprendre. Mais elle offre une situation, des caractères; un peu longue, lente et touffue, elle est vivante et mouvementée. Elle oppose deux princes de la finance, l'un, Rodolphe d'Altenberg,jeune paladin sorti de la noblesse, épris de l'argent comme du symbole de laseulepuissancemoderne,qui garde en ses vastes entreprises les allures chevaleresques, l'idéal hautain de ses aïeux; l'autre, le baron de Liebert, brutal parvenu sans scrupules, rompu aux bassesses du métier. Entre eux deux figures de femmes, la blonde 'comtesse de Fregenheim, la brune Dinorah, fille de Liebert, l'une et l'autre éprises de Rodolphe. Il préfère la fille de sa race, et c'est le signal de sa perte. Liebert^ blessé dans son orgueil, engage contre lui une lutte implacable et l'emporte par trahison. Dinorah en vain s'interpose. Rodolphe, acculé à la faillite, se brûle la cervelle un quart d'heure trop tôt.

L'action, vous le voyez, est romantique, non exempte de mélodrame. Elle rappelle, par ses coups de théâtre et une certaine invraisemblance dans les épisodes romanesques, tantôt les Brigands de Schiller, tantôt (Michel Paiipe?- de Becque. Rodolphe est le héros impeccable^.égaré dans la sombre forêt des combinaisons financières. Ne nous hâtonspasd'en sourire, sousprétexte que nos salles

d'assises nous ont présenté trop souvent, hélas! des aventuriers en chair et en os moins édifiants à coup sûr que ce martyr de tragédie. Notons plutôt la réelle audace et la divination très sûre de l'actualité prochaine que suppose, en 1882, la conception d'un tel drame. Ajoutons qu'il n'ennuie jamais, vraisemblable ou non. Les milieux sont bien observés; autour des deux protagonistes tourne une ronde pittoresque de comparses réjouissants. Je parlais de Michel Pauper tout à l'heure. Je songe à présent à fMercadet. Si vous remarquez que le drame d'argent est un des plus difficiles à faire, que Bjornson, dans Une Faillite, n'y a réussi qu'à moitié, qu'Ibsen, dans Jean-Gabriel Borkmann, n'a tracé qu'une silhouette géniale, qu'Henry Becque s'y est pris à deux fois et n'écrivit ses puissants Corbeaux que vingt ans après S\ïichelT*auper, vous assignerez son vrai sens à ce très honorable effort. C'était, à ne pas s'y tromper, l'ébauche d'un vigoureux talent.

Le Droit d'aimer, représenté à Berlin en 1894, atteste une tout autre esthétique. C'est une tragédie intime réduite à peu de personnages, d'action lente, de dessin minutieux. Il s'y déroule un épisode de l'histoire éternelle — disons très antique — des ménages mal assortis. Joseph Wahrmund

Il8 LA LANTERNE DE DIOGENE

est un brave homme, un commerçant probe et actif, toujours en mouvement, qui demande à sa femme le repos du soir et quelques tendresses précises. Berthe est nerveuse, mécontente, tourmentée d'aspirations vagues. Symptôme grave, elle fréquente les musées. Le goût de l'art est trop souvent, chez la femme, synonyme d'amour trahi. (Ce n'est pas moi qui le dis, c'est Gœthe.) Il arrive ce que vous supposez. L'épouse en quête d'idéal trouve l'âme sœur qui comprend ses rêves. Cette âme sœur habite, en l'espèce, l'enveloppe d'un substitut. Bardenholm s'entend à merveille à voiler de tirades poétiques des calculs infiniment moins beaux. Le mari n'était qu'un peu lourd ; l'amant sera vil. C'est justice. Nordau trouve^ pour marquer ce contraste, une situation piquante qui anime son dernier acte. Wahrmund, ayant appris la faute de la bouche orgueilleuse de Berthe, fait mander poliment Bardenholm, et, devant l'épouse infidèle, propose le divorce immédiat prononcé contre lui, Wahrmund, à condition que les coupables se marieront le surlendemain. Bardenholm, renard pris au piège, demande le temps de réfléchir, cherche à se récuser décemment. Berthe, alors, le chasse elle-même, affolée de douleur et de honte. Son mari lui accorde un pardon plus amer mille fois

que la haine. Et le soir descend sur les deux misérables, unis, malgré eux, pour la vie, et brisés d'une double torture.

Cette fin, d'une dureté farouche, rappelle l'accent inexorable des dilemmes où Paul Hervieu se plaît à enfermer lui aussi les créatures douloureuses de passion et d'instinct opprimé. Les trois premiers actes, un peu ternes, valent par le détail psychologique plus que par l'intérêt de l'action. Ils gagneraient, à mon avis, à un mouvement plus rapide. Mais ce quatrième, à lui seul, emporte le succès de la pièce. Il affirme un dramaturge né.

Plus haute et plus décisive encore m'apparaît la valeur du Boulet (cinq actes, Berlin, 1894). Nous tenons ici une œuvre complète, originale et savoureuse, affranchie de filiations gênantes et de ressemblances d'école. Ces cinq actes sont employés à 'portraicturer de pied en cap un « Struggleforlifcr )) moderne. Ils y réussissent pleinement. Il nous passionne, en effet, ce Fritz Sickart, héros du drame, fils d'un cocher et d'une cuisinière, élevé à la haute culture par les soins d'une bienfaitrice, qui vient réclamer à la grande ville la proie due à ses appétits neufs, à son énergie, à ses facultés. C'est le prolétaire aux dents aiguës, en lutte

avec une société qui l'accueille sans le connaître, mais dont la hiérarchie sournoise reste hostile au nouveau venu. Histoire banale, n'est-ce pas > et dont la vie de chaque jour nous offre de nombreux exemples. Le tour de force de l'artiste est de ramasser en un type précis les traits dispersés d'une époque. Le boulet, pour Sickart, c'est son passé. Dès la vingtaine, à la campagne, il a séduit une fille du peuple qu'il a quittée avec un enfant. Il est venu à Berlin avec sa vieille mère. Encore celle-ci l'entrave-t-elle par son langage et ses façons. Il l'installe, ignorée de tous, dans la chambre perdue d'un faubourg. Rien ne le gênera désormais pour la conquête du pouvoir^, de la fortune, de la vie, — ambitions qui se résument toutes en son amour pour la belle Gerda. Celle-ci, sa noble cliente — il est avocat, l'ai-je dit > — gagne par lui un procès de divorce et s'éprend à son tour, sans trop de peine, du beau plébéien qui l'a libérée. Sickart se fiance avec elle et, en attendant le mariage, administre les biens de la dame. Il brigue une candidature politique dans le parti conservateur ; car il veut la maîtrise du monde, et elle appartient, il le sait, aux jacobins dans les jours de crise, mais aux modérés en temps d'accalmie. Il touche au faîte de son rêve. Mais ses adversaires — il en a d'im-

placables : le mari évincé, le frère de Gerda, — découvrent ses attaches antérieures, provoquent un scandale public. Son avenir politique est brisé. Gerda se détache de lui en se découvrant une rivale. 11 ne doit qu'à l'intervention passionnée, suppliante, de la vieille maman Sickart, de n'avoir pas à rendre compte en justice de tripotages imprudents. Et vaincu, retombé à l'ornière fatale, mais acceptant d'un cœur viril toute une existence à refaire, il quitte Berlin avec la brave femme dont il eut le tort de rougir, et aussi avec l'humble fille cause innocente de sa ruine, qui lui offre le sûr refuge d'un amour vrai.

Cette sèche et sommaire analyse ne peut que trahir une pièce frémissante d'émotion humaine et comme contractée tout entière par un rude effort de combat. Tous les personnages sont justes, vivent, agissent^ parlent, souffrent. Les trois femmes, la mère de Fritz, Gerda, la petite Louise, sont de délicieuses silhouettes, l'une de grande dame élégante, les autres d'ouvrières meurtries. Pepping, le frère de Gerda, rôle antipathique par essence^ est enlevé d'un trait net et léger. Sickart, impulsif, éloquent, sans scrupules, intelligence d'élite, nature brutale, personnage bâtard mais ardent comme la société qu'il incarne, est la création

d'un maître. Telles scènes : entre lui et sa mère, entre celle-ci et Pepping, entre Gerda et Louise Wahbe, sont d'une acuité poignante qui doit se décupler aux chandelles. Il faut souhaiter que ce curieux drame tente bientôt une plume française et un directeur de théâtre. J'ose lui prédire des recettes égales à celles de VHonneur de Sudermann. Le public parisien comprendrait sans effort cette dramaturgie directe, alerte, aussi limpide que la nôtre, et s'intéresserait sans nul doute aux aventures émouvantes de ce Rastignac transposé. J'arrive à la dernière pièce de Nordau, à celle qu'il chérit, j'imagine, d'une dilection spéciale, le T>octeur Rohen. Par une progression ascendante nous avons passé d'un drame romantique à une histoire d'amour, de celle-ci à une étude sociale, et nous voici tout à coup placés devant un problème européen : la question juive. Le philosophe clairvoyant rejoint ici le dramaturge, et porte à la rampe, bravement, ces conflits de races et de cultes qui se posent un peu partout chez nos nations mal affranchies et commencent à préoccuper notre propre élite artistique. Nordau a un titre de plus à traiter ce sujet brûlant : lui-même est israélite, fier de l'être, conscient de l'antique idéal qui a déserté les sémites. C'est donc l'homme avec le pen-

seur qui s'engage en cette œuvre de lutte. Et il faut prendre acte d'une attitude aussi bellement courageuse.

L'espèce que nous offre le Docteur Kohen est celle du mariage mixte. Kohen, jeune savant d'avenir, est épris de Christine Moser, fille d'une mère chrétienne de vieille souche féodale allemande et d'un père juif, mais baptisé, très soucieux d'effacer les traces d'une origine détestée, et qui a fini, le brave homme^ par croire ce qu'il voudrait faire croire aux autres, qu'il est de pur sang aryen. La pièce, c'est l'effort de Kohen pour entrer, le front haut d'ailleurs et sans rien renier de soi-même, dans la famille de sa fiancée. C'est le déchirement de cette famille sous le coup de la menace imprévue. C'est la brusque explosion, chez les fils de Moser, des vieilles fureurs ataviques qu'irrite, dirait-on, le mélange du sang. L'un d'eux, officier de la garde, tue le docteur Kohen en un duel qui a tout l'air d'un assassinat. La pièce s'achève sur le sombre divorce, au sein de la famille Moser, des deux races en vain rapprochées, et sur cette plainte de Christine : « Oh! père, pourquoi donc les hommes se font-ils tant de mal entre eux? »

Il est à peine besoin d'insister sur la rare valeur tragique d'un pareil thème et sur sa portée. Voilà

qui nous délivre enfin des catastrophes individuelles, pour nous transporter, selon le langage de Wagner, dans la région du « purement humain ». La façon dont Nordau a traité ce drame ne me paraît pas inférieure à l'idée mère qui l'engendra. Il y a une grandeur où s'évoque l'antique trilogie des Atrides dans la crise qui, tout à coup, sépare un mari de sa femme, et dresse en face Tun de l'autre un père et un fils, en étrangers. Le rôle émouvant et central est moins, à mon sens, celui de Kohen, d'un dessin un peu dur et heurté, que celui de Moser lui-même, le transfuge plié depuis vingt ans à toutes les humiliations tacites, à qui un excès de douleur enfin fait lever la tête et jeter un cri. Je néglige les portraits secondaires, utiles d'ailleurs et pittoresques : le frère de M™ ^ Moser, en qui s'incarne le puritain germanique, inflexible de douceur onctueuse ; les parents du pauvre Kohen, séparés de lui par. dix siècles, touchantes, lamentables figures, ridicules et expressives de tribulations séculaires. Je néglige tout cela pour le drame: l'aveugle destin y projette l'ombre immuable de son geste. Une scène domine les autres et se grave dans la mémoire, celle où Kohen et Moser, les deux juifs, discutent le sort de leur race et l'attitude qu'elle doit tenir devant l'hostilité du nombre.

Il y a là une vigueur de pensée, une franchise, une profondeur d'accent et parfois des élans d'éloquence faits pour mériter le respect et peut-être pour forcer l'adhésion de la foule la plus prévenue. 11 ne fallait rien moins d'ailleurs pour oser, scéniquement, une telle gageure. J'ignore ce qu'en jugeraient les censeurs qui estampillent nos écrits. Je serais curieux de le savoir. Je leur recommande le passage où Moser raconte comment il s'est fait baptiser, après Sadowa, non par conviction religieuse, mais par solidarité civique, par émoi de patriotisme, et la réplique où Kohen dénonce l'hypocrisie d'un corps social qui retire aux Israélites « leur âme juive par l'éducation et ne leur donne « pas le droit de vivre de l'âme allemande ». Ceux d'entre nos antisémites qui sont capables de réflexion auraient là matière à controverse. La brillante mais légère satire d'Albert Guinon, Décadence, ne saurait compter comme riposte.

La conclusion de l'auteur semble foncièrement pessimiste. Il ne croit pas, la désirât-il, à une fusion des deux races. Et, fièrement, il conseille à la sienne de hâter le divorce total et de relever le défi par une émigration formidable. C'est la thèse du Sionisme (M. Max Nordau, si je ne me trompe, est l'un des membres les plus actifs de ce très eu-

rieux parti) laquelle ne manque assurément ni de crânerie ni de logique. Sans examiner ici les nombreuses objections de fait que soulèverait un tel exode, ilme semble trouver dansla pièce elle-même l'argument moral quile ruine. Kohenet M oser sont d'accord sur un point : l'antique mission de leur peuple n'est pour eux qu'une « forme morte », le judaïsme, à leurs yeux, n'est plus. Ils se sentent, tout au contraire, à l'unisson des idées modernes qu'ils nous reprochent de trahir. C'est malgré eux, avec déchirement, qu'ils se sépareraient de leur patrie d'adoption. Et ils ont l'horreur involontaire de certaines fractions dégénérées de leur tribu. Alors, à quoi bon rassembler autour d'un foyer qui s'éteint une famille dispersée, disparate > Sur quelle base asseoir en un jour un royaume factice? Il est une autre solution, indiquée par Kohen au passage. Que la minorité sémite, exclue de la dignité humaine par un préjugé fanatique, conquière cette dignité en l'incarnant avec plus de force que ses méprisants adversaires. Que leur haine lui soil un motif d'aspirations supérieures. Qu'elle lève les yeux vers l'avenir, au lieu de les tenir baissés, avec trop d'âpre convoitise, sur le champ borné du présent, ou encore de les tourner, sans tendresse, vers un passé morne. Elle fera ainsi davantage

pour son émancipation réelle que par tous les exodes du monde. Elle peut être un facteur précieux de la haute culture occidentale. Et s'il est trop vrai qu'en effet

La barbarie encor nous retient dans sa gaîne

il lui incombe, pour sa part, d'aider la pensée organisatrice à pacifier les convulsions de notre présente anarchie. C'est cette voie que lui ouvre un Nordau, par le précepte et par l'exemple. Pour un groupe ethnique compromis par trop de douteuses figures, il n'est pas de gage meilleur de revanche et de renaissance.

Je me suis laissé entraîner un peu loin peut-être par une discussion spéciale. Elle sert, de façon indirecte, à marquer l'intérêt d'une œuvre vraiment trop inconnue parmi nous. Je voudrais avoir inspiré à mes lecteurs l'envie d'en juger par euxmêmes. Max Nordau — j'y insiste encore — n'est pas un penseur qui se délasse en récréations artistiques. C'est un esprit de trempe géniale qui manifeste en tous les domaines la sûreté de sa vision. En faudrait-il quelque autre preuve? On la trouve-

rait dans ses romans, où s'allient en un rare équilibre les dons du conteur et du sociologue. Le Massacre des Faux Frelons et le (Mal du Siècle sont un commentaire vivant des spéculations les plus récentes et comme une histoire intérieure de l'Allemagne contemporaine.

Si nous cherchons la marque propre de cet audacieux écrivain, nous la trouvons dans la probité de sa conscience intellectuelle, qui s'efforce de bannir d'un système tout ce qui n'est pas démontré, d'un drame tout ce qui est superflu, ne contribue pas à la thèse ou à l'action dominante. Théories et créations ont chez lui le même contour ferme et franc, qui exclut les grâces tremblantes et les tâtonnements anxieux. C'est dire sa limite avec sa force. Hors du champ inondé de lumière de la raison pure et de l'observation, il se refuse à rien scruter, si même il admet quelque chose. Le frisson du mystère lui manque. Il ne va pas au tréfonds des âmes par ces routes inattendues où sait nous conduire un Ibsen; il ignore le balbutiement trouble et profond d'un Maeterlinck. Par là, il se rapproche, nous l'avons vu, de l'esthétique latine et française. Non sans différences capitales. Il n'a pas été façonné par la longue école mystique dont nos penseurs les plus hardis, les plus dégagés de tous

dogmes, ont gardé une soif d'au-delà, un besoin sacré d'absolu. Nous touchons ici la ligne idéale qui sépare ineffaçablcment les évadés du christianisme d'avec les héritiers directs des civilisations plus anciennes^ et peut-être le seul motif honorable de leurs discordes intestines. La reconnaître n'est pas, il s'en faut, désespérer d'une harmonie. Car les uns et les autres, aujourd'hui, ont de concert leur tâche utile. Les premiers ont à sauvegarder — en l'utilisant d'autre sorte — le trésor d'espéranceet de foiqui a fait lagrandeur de leurs pères. Les seconds, pionniers dégagés de traditions enchantées, peuvent se livrer tout entiers à l'iconoclastie joyeuse qui fraye les chemins d'avenir. Pour nous, que les pleurs d'un Renan touchèrent de leur charme ineffable, et qui voudrions emporter en des amphores précieuses la cendre des cités abolies, nous n'en saluons pas de moins bonne grâce l'ardent et salutaire effort des ouvriers aux mains plus rudes qui préparent à leur manière le bonheur de l'humanité;

Page 1