‹ La lanterne [microforme]Chapitre 45 sur 73 · SE · texte numérisé non relu

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—I]l fait assez froid aujourd’hui, madame,

—Oui, monsieur, il fait pas mal froid,

— Hier, il faisait plus doux, madame,

—En effet, monsieur, il faisait plus doux hier, —La température pourrait changer d'ici à demain, —Oui, cela est possible, monsieur.

—Votre santé a toujours été bonne, madame? (Ordinairement, :

on garde cette phrase pour les femmes dont lembonpoint, au-dessus de tout éloge, en impose aux esprits les plus difficiles à satisfaire). Oui, monsieur, merci, comme vous voyez.

Ce comme vous voyez serait de trop dans une autre circonstance ; mais le jour de l’an est spécialement réservé aux paroles qui ne

signifient rien ou qui attirent l'attention sur ce qu’on ne peut pas .

s'empêcher de voir.

Après cette conversation, comme il ne vous reste plus rien à dire, absolument rien, vous prêtez l’oreille au premier coup de sonnette qui vous délivrera en annonçant un autre visiteur qui dira absolument

les mêmes choses que vous.

Vous vous levez le premier de l’an, et votre première, votre unique pensée, est le nombre de corvées que cette journée vous impose,

Furieux, vous mettez votre beau pantalon, votre pardessus de cérémonie, et vous voilà sonnant à toutes les portes.

On vous reçoit, déjà las avant de vous avoir vu, et il ne vient à l’idée de personne de s'affranchir de tout ce bonheur qui mène & supplice.

Et ce qu’il y a de surprenant, c’est que ceux qui sont désespérés de vous recevoir, seraient très formalisés si vous n’alliez pas les voir. *

Quant à moi, je suis un philosophe, et grâce à mon invincible dédain des formalités, des puérilités et des travers, grâce à ma haine de toutes les impositions, je suis resté chez moi, préférant un bon feu de grille à un froid polaire, malgré le plaisir que j'aurais eu à dire dans quatre-vingt maisons que j’arrivais gelé.

J'y ai gagné de ne pas avoir d’ampoules à la main et de ne pas recevoir les bons souhaits de ceux qui, pendant les 364 autres jours de l’année, me vouent à tous les diables, et qui en font autant le jour de l’an, malgré qu’ils m'eussent dit le contraire.

* . * * , Les seules visites que j'aie reçues &:t celles des porteurs de journaux qui, eux du moins, ne cachent pas qu'ils viennent unique went chercher des étrennes.

LA

Toute l'après-midi, j'ai attendu la visite de mgr. Bourget, mais je

” n'ai pas été plus favorisé que le séminaire de Saint-Sulpice auquel il

refuse obstinément le trésor de sa présen”. réelle, mais non efficace, parce que le séminaire ne vèut pas lui donner la moitié de ses biens.

J'aurais cela de commun avec le séminaire, si nous n'avions pas déjà cela même de très différent, qu'il est très riche et que je suis très auvre.

* C’est peut-être pour cette dernière raison que Monseigneur n’est pas venu me voir.

Je me demande pourquoi l’on se donne tant la peine d’être agréable aux femmes. Rien n’est plus hétérodoxe.

En effet, saint Jean Chrysostôme, père de l’Église, ne disait-il pas

e la femme est la souveraine peste et le dard aigu du démon ? Saint Linie n'affirmait-il pas que la femme ne peut ni enseigner, ni témoigner, ni compromettre, ni juger ?

Et saint Jean de Damas, pas du tout galant, qui disait que la femme est une méchante bourrique, un affreux ténia qui a son siège dans le cœur de l'homme, fille du mensonge, sentinelle avancée de l'enfer, indomptable Bellone, ennemie jfée de la paix /

Et saint Jérôme qui la comparait à un scorpion, au total une dangereuse espèce /

Plein de cés maximes, j'ai refusé l'honneur de ma visite aux dames de Montréal, ne voulant pas contredire les saints pères, et trop galant toutefois pour m'exposer à leur donner raison.

Ah! s'il en était des femmes du Canada coïithe dé celles des

Etats-Unis, je ne dis pas!

Là, le mariage est devenu, dans toute l'étendue dé l’Union, um

contrat libre, exclusivement civil et privé: la femme mariée telle.

une capacité absolue en ce qui touche sa personne où ses biens ; elle administre sa fortune, quand sa fortune est indépendante de celle du mari; elle achète, elle aliène, elle fait ou ne fait pas de éommerce à son gré : ; et si elle fait un commerce, si elle entreprend une industrie, elle engage sa responsabilité et sa fortune.

‘“ L'épouse, la mère, dit M. Colfavru, est l'égal de l'époux, du père. Leur action se combine sans se subordonner, et, chacun gardant sa fonction, ce devoir s’accomplit sans contrainte, comme le droit se

pratique sans conflit, ”

Mais en Canada, la femme n'ayant ni droits politiques, ni droits civils, ni droitf sociaux, n'ayant tout au plus qué le gens de nous faire enrager à tour de rôle et de faire des confitures; je la considère

comme trop indigne de mon attention et je lui refuse us l'expression de ces bons souhaits que d'autres sont si avides de lui offrir.

Ne voir une femme qu'une fois l'an, et n'en pouvoir tirer d'autres paroles que celles-ci : .

‘ Oui, monsieur,

Non, monsieur,

Certainement, monsieur,

Est-il possible, monsieur ?

Il fait bien froid, monsieur,

Je me porte assez bien, monsieur,”

Vraiment, ça n’est pas la peine.

Si je me présentais, je ne pourrais faire que les souhaits suivants : Madame, ou mademoiselle, je vous souhaite de lire, de vous instruire, d'apprendre autre chose qu'à dégrapher vos corsages, à préparer vos robes de bals.

Je vous souhaite d'aller moins aux neuvaines, aux confréries, mais de cultiver votre esprit qui en a besoin; de vous rappeler que vous avez une intelligence et que vous ne devez pas la faire servir uniquement à tricoter et à préparer la soupg ; que vous n'êtes pas seulement une machine dont l’homme se sert et qu'il s’adjoint; que vous ne devez pas permettre à votre confesseur de fourrer le nez constamment dans votre ménage, non pour le diriger, mais pour savoir ce qui s’y passe ; que vos devoirs de famille, vous les connaissez mieux que lui qui n’a pas de famille; que voûs n'êtes pas une méchante bourrique, quoi qu’en dise saint Jean de Damas, qui n'avait vu que des chameaux, mais que vous êtes une belle et noble créature dont les prêtres se font un instrument de domination et d’abrutissement ; que vous avez beaucoup trop de scapulaires et de médailles, et pas assez de connaissances pour vous éclairer sur ler stupidités abjectes dont on vous nourrit; que vous serez éternellement un être inférieur tant que vous vous livrerez aux enfantillages et aux niaiseries qui forment les trois quarts de votre éducation, tandis que vous devez être l’égale de l’homme, pour être à bon droit sa compagne. .&..”

Mais je passerais pour un impertinent et je serais éconduit, ce que j'évite en restant chez moi.

* * * Un autre père de l'Eglise disait aux sectaires de son temps :

-#:Adressez-vous aux femmes, elles reçoivent promptement, parce qu’elles sont ignorantes ; elles répètent avec facilité, parce qu’elles sont légères ; elles retiennent longtemps, parce qu’elles sont têtues.”

les

Les prêtres ont suivi de point en point ce conseil, et ils ont fait de la femme un scorpion, afin de ne pas faire mentir saint Jérôme.

Les célibataires (batchelors) de Montréal, n’ont pas voulu laisser finir 1868 sans faire une démonstration de leur nombre, de leur valeur et de l'empire qu'ils exercent.

Ils ont donné, le 30 décembre, un grand bal où il y avait foule.

Donc, à ce bal s'étaient donné rendez-vous les plus élégantes de nos dames ct demoiselles, et parmi elles, certes, les moins brillantes

n'étaient pas les Canadiennes-françaises,

On avait un moyen certain de les reconnaître, c’étaient toutes celles qui étaient assises ou debout, pétillantes de désir, pendant que les Anglaises dansaient les galops et les valses.

Oui, les Anglaises et quelques Canadiennes éffrénées ont donné publiquement le scandale des danses vives (fast dances).

Ce crime, qui consiste à faire deux ou trois pas rapidement, aux mains d’un danseur plus ou moins habile, est un tel attentat contre la morale que j'ai vu jusqu’à des vieilles filles de soixante ans s’y refuser obstinément, par crainte de tomber en pamoison....ou de faire plusieurs faux pas.

Les jeunes craignent les vieilles, et pendant que les Anglaises s'amusent, les Canadiennes passent leur temps à s’épier.

Celles qui ne savent pas faire un pas sont les plus fidèles à s'abstenir.

Celles qui savent en faire deux ou trois couvent du regard les couples harmonieux qui se balancent, en mêlant le rythme du mouvement à celui de la musique.

Enfin, il y « les mères et les grand’mères qui ont des rhumatismes, et qui s’imaginent que leurs filles doivent en avoir. ‘

Je ne disconviens pas que la polka, par exemple, soit une des plus grandes obscénités qui existent et qu'il est bien plus moral de flirter à outrance, de presser amoureusement la taille d’une jeune fille, de l’embrasser même, si le besoin s’en fait sentir, pourvu que ce soit dans un coin et non en dansant.

J’ai nommé la polka à dessein, parce que dans la polka il y a trois pas, ce qui est bien plus immoral que le galop où l’on n’en fait que deux. Mais la valse est la pire de toutes les danses, parce qu’elle se danse indifféremment à deux et à trois pas, ce qui laisse dans l'esprit l'incertitude horrible de l’énormité du crime qu’on a commis.

La danse à quatre pas n'ayant pas encore été inventée, il faut croire que la valse est le dernier échelon de la dégradaticn humaine.

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C’est, arrivée à ce point, que la femme devient une méchante bourrique.

Jeunes Canadiennes, conservez longtemps cette sainte aversion du scandale ; n’allez jamais au bal que pour voir danser les autres ; et lorsque vous irez À confesse et que votre directeur vous demandera ce que vous avez fait à tel bal où l’on vous signala, vous pourrez répondre avec cette fierté noble que donne une bonne conscience :

‘# Mon père, j'ai baîllé trois cent vingt-deux fois, sans compter les grincements de dents.”

‘Tout ce qui se fait contre les pratiques, contre les doctrines et les institutions révolutionnaires, de quelque façon qu’on s'y prenne et quelque nom qu'on y mette tout cela est bon.

Ce sont là les paroles de Louis Veuillot, le grand-prêtre de l’ultramontanisme, le bras droit de la papauté, l’oracle et l’idole de tous les journaux canadiens.

Voilà l'homîe dont on reproduit chaque article comme un renseignement, chaque phrase comme une maxime.

Le voilà, la torche à la main et la dague au côté; l'apôtre est devenu bourreau.

À une religion de sang, de persécution, de haine et de mensonge, il faut de ces hommes imbibés de rage.

Que feraient-ils de la charité et de l’amour, eux qui n’élèvent la voix que pour maudire et le bras que pour frapper !

Applaudissez, Nouveau-Monde, vous êtes tout là. De quelque façon qu'on s'y prenne et quelque nom qu'on y mette, tout est bon pour détruire

la liberté humaine,

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