UNE RECRUE
Quand les gens de la ferme eurent suffisamment cogné sur l'homme, ils le ligotèrent avec soin des pieds à la tête, et, sous les les ordres du maître qui tenait la lanterne, le transportèrent dans l'écurie. Ils le jetèrent par terre, dans un coin, sur le fumier ; avec une corde lui entourant la taille ils l'attachèrent à un anneau du mur. Après quoi, ils fermèrent à double tour la lourde porte, et, tranquilles, certains que le prisonnier ne pourrait pas s'enfuir avant l'arrivée des gendarmes qu'on irait seulement chercher au matin, car il y avait cinq kilomètres de chemin, il regagnèrent la grande cuisine.
Ils étaient tout joyeux. Le maître offrit le vin chaud. Le capture du bandit de Paris était un haut fait. Revenant en groupe, vers
minuit, de la fête, ils l'avaient surpris en train de cambrioler. Comme ils étaient six hommes et que lui était seul, ils avaient fini par l'avoir non sans un combat sérieux car il était redoutable. Tous portaient ses marques, mais ils ne s'en plaignaient pas. Chacun se vantait de l'avoir empoigné le premier ; ils se repassaient le revolver que le cambrioleur avait maladroitement laissé tomber au début de l'action, avant de pouvoir s'en servir ; ils triomphaient bruyamment devant les servantes apeurées. Une heure du matin sonnait quand ils allèrent se coucher, ivres de gloire et de vin chaud.
Cependant, par terre, dans l'écurie, sur le fumier, l'homme attaché se tordait dans ses liens. 11 ne sentait ni les coups dont il était moulu, ni les cordes serrées qui lui entraient dans la chair. La honte et la fureur étouffaient toute autre souffrance. Lui, Jules Buchard, dit Caoutchouc à cause qu'il avait été acrobate, lui, qui était une terreur notoire et que redoutaient les plus costauds, des Ternes à Clichy, il s'était laissé faire comme ça, stupidement, par des sales villageois !