‹ La lanterne rougeChapitre 15 sur 25 · UNE RECRUE I · texte numérisé non relu

UNE RECRUE I

pas avec mol ; tu sais pas ce que c'est que de faire le truc...

La petite fit un pas en arrière.

— J'resterai pas 1 D'abord y sauront que j'vous ai fait sauver et y me tueront... Si vous voulez pas m'emmener, j'crie, j'ies appelle !

En colère il leva la main. Dans la pénombre elle distingua le geste mais ne recula pas. Il s'arrêta et, tout à coup, tira des allumettes de sa poche, en fit flamber une. A la lueur brève il regarda la petite servante. Dans sa pauvre jupe et son corsage mal boutonné qui laissait voir sa poitrine, elle se tenait frémissante devant lui. Elle paraissait seize ans ; elle était fraîche ; sous ses cheveux emmêlés ses yeux pâles luisaient, un peu troubles.

D'une étreinte brusque il l'écrasa contre lui.

— J't'emmène ! C'est dit ! 11 parut hésiter et se décida : Ça peut pas s'passer comme ça. Dis-moi où qu'y cachent leur pognon ?

— Vous voulez rentrer ? murmura-t-elle, pleine d'admiration.

— Y me semble. J'ai pas l'habitude de m'en laisser mettre...

— J'I'ai pris, l'argent, dit-elle. Y avait 400 francs dans l'armoire à linge. J 'savais où qu'étaient les clés.

Il rit.

— Tu sais y faire... Allons, y a qu'à se barrer.

Ils se glissèrent hors de l'écurie et bientôt furent dans un chemin creux.

Tout à coup, la petite s'arrêta.

— Y a rien moyen de leur faire .'' soufflat-elle, tremblante de haine, en jetant un regard vers les fenêtres de la maison.

L'homme rit encore.

— Y sont un peu trop. Mais on reviendra, j'te le promets... Y a pas, faut pas te marcher sur le pied, ajouta-t-il avec un accent de respect. T'es une môme qu'est pas taffeuse. C'est pas comme Carmen. On pourra travailler nous deux...

Et, dans la molle et profonde obscurité précédant l'aurore, ils prirent leur course vers la gare.

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