‹ La lanterne rougeChapitre 16 sur 25 · L'HOMME A ROULETTES · texte numérisé non relu

L'HOMME A ROULETTES

— Le tableau qui m'a lancé, mais oui il a une histoire, nous dit le peintre Marras qui, ieune encore, est illustre de par tant de toiles magistrales, — une histoire assez drôle même, et puisque vous ne la savez pas...

" C'était un soir de mai, il y a une quinzaine d'années. Il était à peu près minuit et je descendais les quais, laissant derrière moi les lumières du boulevard Saint-Michel. Le temps était d'une douceur capiteuse et charmante et le monde entier en semblait ravi : des couples amoureux regagnaient leur logis, tendrement enlacés, deux pochards vagissaient une romance, les filles, au coin des rues, faisaient le raccroc avec un air poétique et les sergents de ville eux-mêmes noyaient de langueur le rythme de leur pas mécanique...

" Moij j'allais me noyer. Parfaitement.

J'allais me noyer par excès de misère. Je n'avais plus un sou, — plus un seul, à la lettre; — plus de domicile, puisque, le matin même, on m'avait repris la clé de la mansarde dont je devais six mois de loyer ; plus d'amis, — du reste, je n'ai jamais su demander un service, ce n'est pas de ma faute, je ne sais pas ; — et plus de parents, sinon un vieil oncle provincial et avaricieux, qui, quatre ans auparavant, m'avait mis à la porte avec enthousiasme parce que j'avais refusé de lâcher la peinture pour entrer comme contremaître dans sa fabrique de brosses. Je ne possédais au monde que le pantalon effrangé, la chemise en loques, le veston en ruines, les bottines crevées et l'innomable chapeau qui me couvraient. Les mains dans les poches, le dos rond, la tête basse, j'allais me noyer honteusement, si fatigué par tant de mois de travail acharné, de privations de toutes sortes et de luttes vaines que j'étais comme inconscient, sans désespoir ni regret, mais avec le désir intense d'en finir le plus tôt possible avec ma lassitude et mes crampes

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