L HOMME A ROULETTES I
" — Ben mince ! Qu'est-ce que je dirai ? me répondit-il simplement.
Il fit une pause.
Sur que t'es piqué, reprit-il... A ton âge, un beau garçon édiiqué, qu'à tout l'avenir et ses deux jambes... pour une question de gros sous... mais mon petit vieux, tu ferais mieux de te faire monte-en-l'air... c'est comme je te le dis. D'abord, y faut vivre. Durer. Eté' là. Au monde, quoi !
" — Mais quand on souffre trop, pourquoi taire ? murmurai-je.
— Pour pas ête' mort 1 me répondit-il avec un accent surprenant.
" Je le regardai. Il était rentré dans sa boîte à roulettes. Son buste s'y dressait, si énergique et si fort, sa figure exprimait un si indomptable appétit d'existence, une gaieté si puissante, si supérieure au sort, qu'une sorte de honte me saisit.
" — T'as compris ? mon petit vieux, me dit-il. Faut pas ête dégoûté. Faut pas lever les yeux au ciel, ni faire des chichis ni des boniments. Faut ête' là ; dans le soleil et pis dans la pluie, dans le vent et pis dans la
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neige, et turbiner, et s'en tirer. C'est la vie, vingt dieux ! Ca suffit.... Viens casser la croûte.
Dans un sale cabaret, non loin du quai, où il était avantageusement connu et où le garçon le hissa sur deux chaises avec respect, il me fit servir une soupe à l'oignon béatifique et une viande froide inoubliable.
" Quand j'eus mangé, sur sa demande, je recommençai mon histoire qu'il écouta avec attention, ses petits yeux obliques tout pétillants dans sa large face lisse.
" — J'ai de quoi, me dit-il enfin. C'est pas par purée que j'étais sous le pont, c'est pour prendre le frais... Ça serait un peu malheureux si j'aurais pas de quoi, moi qui, depuis quatorze ans, ai la plus chouette clientèle de mon église... J' t'adopte, mon petit vieux. Faut pas que t'ai à te repentir de ce que je t'ai arrêté au trou. J' suis responsable. Du reste, je prête des fois à la petite semaine dans mon quartier ; toi, ça sera sans intérêt, vlà tout. Tu me rendras quand tu pourras, quand t'arriveras, comme tu dis. J' suis pas inquiet, quand on a vu un type
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faire ce que t'allais faire pour une question de pognon, on peut avoir confiance, c'est pas un gouapeur. J'ai une petite maison à Plaisance, avec une cour ousqu'y a un hangar. On y collera des vitres.
T'y travailleras. Et pis, pisqu'y te faut un modèle, comme tu dis... (il réfléchit un moment) — prends ma gueule, termina-t-il.
" Et bien, je pris sa gueule ! Sa gueule vivante, brutale, joyeuse, gouailleuse, cordiale et cynique, respirant la santé, la force, la joie d'exister, tous les appétits de la vie. Je la peignis telle qu'elle m'était apparue sous le pont, lorsqu'il m'avait sauvé... J'en fis le tableau que je considère, encore maintenant, comme ma meilleure œuvre et qui eut le succès énorme, inespéré, qui me donna du coup la fortune et la gloire, sans parler de l'oncle à la brosserie, lequel, naturellement, ébloui de ma célébrité, accourut de sa province, m'appelant son fils, m'offrant sa fortune.
" Quant à mon sauveur, il ne me permit de rien faire pour lui, sinon de lui vouer la plus reconnaissante affection. Il me fut im-
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possible de lui faire accepter un sou de plus que ce qu'il m'avait prêté. Il se refusa à vivre chez moi, comme je le lui offrais, et continua, par tous les temps, à monter sa faction sur sa marche d'église. Il y est encore ; vous pourrez l'y voir, vieilli, mais encore ingambe, si j'ose dire.
" — Non, mon petit vieux, m'a-t-il dit en refusant mes propositions. Pas de ça ! J' suis libre, heureux. J'ai un bon métier. Depuis que tout le monde parle de ta peinture, j' fais des affaires d'or. On sait que c'est moi, et on vient me voir... Ça m' flatte. J' signe des cartes postales... J' peux pas lâcher tout ça... Et puis, j' suis pas un feignant, moi, j' veux pas vivre à rien faire... "