L'ILLUMINATION
Georgette avait décidé que, d'une façon ou d'une autre, son petit frère Joseph aurait sa part de la fête.
Elle avait dix ans, et il en avait cinq. Extraordinairement petit pour son âge, avec une imperceptible figure pâle, ridée et sérieuse, il était toujours malade, d'une de ces maladies imprécises d'enfants pauvres qui n'ont pas la force de vivre tout à fait ; et il était toujours couché, sans trop souffrir, mais ne pouvant plus se tenir sur ses jambes, comme si ses os fussent devenus du caoutchouc.
Depuis deux ans que leur mère était morte, c'était Georgette qui le soignait. Ils avaient un père singulier et intermittent, qu'un esprit nomade possédait, l'empêchant de s'astreindre à rien de sédentaire, en sorte qu'il disparaissait
pendant des semaines, surtout depuis qu'il n'avait plus de femme, au hasard de sa fantaisie errante et d'un travail quelconque. Soudain, il revenait avec un peu d'argent et la crainte vague de retrouver ses enfants morts de faim ; il les embrassait en pleurant, s'accusant d'être un père dénaturé, jurant de ne plus s'éloigner. Il restait quelques jours, inoccupé, dormant, gémissant sur l'embauche qu'il ne trouvait pas, et puis il devenait inquiet, nerveux, et, sans prévenir, filait, laissant à Georgette les quelques sous qui lui restaient.
Ils habitaient, en haut du faubourg, dans une maison sordide, toute pleine de puanteur, de vermine et de contagion, si misérable, dans ce quartier misérable, qu'elle en était légendaire. Un peuple de chiffonniers, d'hommes de peine indigents, d'ivrognes et de mendiants, toujours décimé par la maladie et toujours renouvelé, s'y entassait, parmi une marmaille grouillante et pullulante dont on ne savait même pas le compte, tant il en naissait et tant il en mourait.
Là, dans l'ombre moisie d'un logement étroit, dont la fenêtre donnait sur un puits
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intérieur, toujours infect, toujours humide et toujours obscur, même en été et à midi, Georgette passait ses journées auprès du petit, qu'on ne pouvait plus lever. Un médecin, dont elle avait obtenu la visite, avait fait l'aumône d'une potion fortifiante et vaine, sans oser parler de nourriture, d'air et de campagne. Du reste, le petit Joseph ne désirait ni les bois, ni la mer, ni les champs, puisqu'il ne savait pas ce que c'était, mais il regrettait et désirait le talus des fortifications, le spectacle de la rue et les illuminations des réjouissances publiques, où se résumaient pour lui les plaisirs de la vie.
Dès le commencement de juillet, il avait parlé à sa sœur, avec excitation, de tout ce qu'il avait vu de beau l'année d'avant et de tout ce qu'il espérait voir à la fête prochaine ; et Georgette, décidée à ce qu'il n'eût pas une déception et n'osant le trimbaler dans ses bras toute une soirée à travers la foule, avait résolu de lui taire, pour lui tout seul, une illumination.
Elle prit ses mesures à l'avance. Elle aida l'épicière voisine à déballer sa caisse de
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lampions et en obtint, en récompense, trois qui étaient un peu abîmés. Avec simplicité, à un if près d'une mairie, elle vola quatre pots en verre de couleur, pleins d'un suif où trempait une mèche. Enfin, sur les quelques sous qui lui restaient, elle acheta un tout petit feu de Bengale qui serait le bouquet.
Le petit ne quittant pas son lit, il ne pouvait être question de lui faire une surprise, et, du reste, autant que l'illumination promise, l'amusèrent les préparatifs de Georgette, suspendant ses trois lampions sur une ficelle tendue à travers la chambre.
Elle les alluma le soir de la fête, au moment où les bals de la rue commençaient. Elle alluma les verres de couleur disposés dans les coins. C'était joli. Joseph, couché, regardait avec émerveillement et riait de joie, mais cela fumait un peu, et il fallut, malgré l'odeur de la cour, ouvrir la fenêtre.
Vers dix heures, Georgette alluma le feu de Bengale. Il était de qualité inférieure ; il hésita à prendre, et puis, soudain, brûla violemment, jetant dans la chambre une lueur
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sanglante avec un tourbillon affreux de fumée asphyxiante.
Le petit, dans son lit, toussa. Georgette se jeta sur la porte, qu'elle ouvrit. Au courant d'air, d'un seul coup, les trois lampions s'enflammèrent et l'un d'eux enflamma le papier déchiré de la vieille cloison. En un instant, le bois vermoulu fut en feu du haut en bas ; l'embrasement gagna le plafond, la porte, la fenêtre, ronflant et pétillant dans des gerbes d'étincelles, pendant que Georgette, éperdue, qui avait vainement essayé d'éteindre en jetant des verres d'eau, s'enfuyait, emportant le petit Joseph, cramponné à son cou.
Après minuit, la vieille maison ne brûlait plus, car elle était toute brûlée. Elle était un tas noir, encore çà et là bigarré de rouge ardent, où se dressaient des débris de murs qui tombaient un à un et des tisons fumants sous les grands jets d'eau.
Contenue par les agents barrant les rues, une foule immense se pressait au large, ayant quitté les illuminations officielles pour voir celle-là, plus émouvante. Au fond de la place, devant la maison incendiée, ses habitants, tous
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sains et saufs, — car tous étaient dehors au moment du feu, — formaient un groupe compact. Plus près, se tenaient les autorités, parmi lesquelles un gros monsieur brusque, qui semblait le plus important, interrogeait la concierge, bouleversée, larmoyante et fière de son importance.
— C'est la petite du troisième qu'a mis le feu, gémissait-elle, c'est sûr et certain... Même qu'y avait qu'elle et moi dans la maison et que c'est de son côté que ça a pris... J'dis pas qu'elle l'a fait exprès, mais ça m'étonnerait pas. Ces vermines, ça pense qu'à faire le mal... ça mérite le bagne... Ficher le feu à ma maison ! Si c'est Dieu possible !
— Où est-elle ? Qu'on me l'amène !
La concierge se précipita vers une petite ombre qui était à l'écart, portant une sorte de paquet. Elle la ramena avec les pires menaces.
Georgette, un peu roussie et tenant dans ses bras le petit Joseph, qui ouvrait des petits yeux épouvantés, se trouva debout devant le monsieur tout-puissant et terrible et que les autres entouraient. Elle resta tremblante et
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muette, épouvantée du crime qu'elle avait commis et ne sachant quel châtiment l'attendait,
— C'est toi qui as mis le feu ! dit-il brusquement.
Georgette n'essaya pas de mentir. Si on devait la mettre en prison et lui prendre son petit frère, autant en finir tout de suite. Elle avoua d'une voix faible :
— Oui, c'est moi. C'est pas exprès. C'est pour Joseph. 11 est malade. Alors, pour l'amuser, j'ai allumé des lampions dans la chambre... et le courant d'air... ça a pris feu...
Elle se tut, attendant la sentence. Elle sentait, attachés sur elle, les regards du groupe redoutable, et l'angoisse l'étranglait.
— Parfait ! hurla tout à coup le gros monsieur, plein d'allégresse. C'est pas exprès, mais c'est parfait ! Il y avait assez longtemps qu'elle empoisonnait le quartier de tuberculose, cette sale masure, avec ses nids à microbes. Un bon incendie, il n'y a que ça ! Et allez donc ! C'est de l'hygiène où je ne m'y connais pas ! On va fourrer les habitants dans la nouvelle école, ils seront mieux que dans leur dépotoir, et on leur fichera des secours...
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Et toi, ma petite, je te colle pour trois mois à la campagne avec ton frère. C'est bien juste ! Bon Dieu ! on a donné le prix Montyon pour moins que ça !
Et c'est ainsi que Georgette gagna la protection des autorités.
Il sortit de la gare de Lyon et, mal réveillé, frissonnant dans le froid aigre du jour levant, il s'engagea au hasard dans le long boulevard poudreux et désert.
Le dos rond sous sa blouse bleue, les mains dans ses poches, son paquet sous le bras, son chapeau mou enfoncé sur sa tête tondue, il paraissait très jeune, dix-huit ans à peine, et un peu ahuri. Ses petits yeux lançaient autour de lui, sur le Paris matinal, des regards pleins d'une curiosité sournoise et effarée ; ses souliers ferrés sonnaient sur le trottoir ; le vent glacé qui gonflait sa blouse rougissait son nez en trompette et ses joues duveteuses, criblées de taches de rousseur.
Dans un coin de rue il s'arrêta pour renouer son soulier. Une fois relevé, il resta
un moment indécis à écouter sept heures qui sonnaient.
C'est alors que l'homme l'aborda.
Celui-là était grand et solide, avec des moustaches courtes et des yeux mobiles dans une face blême et dure. Il avait un chapeau rond et un paletot, mais il était tout plein de poussière et une barbe de quatre jours noircissait ses mâchoires. Il avait remarqué dans la gare le garçon en blouse et il l'avait suivi.
— Eh ben, mon petit gas, quoi que tu cherches ,'' lui demanda-t-il en essayant de rendre aimable sa voix éraillée. T'arrives de ton patelin, pas vrai .''
— Des fois, murmura le garçon sans se compromettre.
Ses yeux rencontrèrent le regard de son interlocuteur. Inquiet, il voulut se remettre en route.
— Attends un peu... T'es pas pressé...
J'parie que j 'vas te le dire ce que tu cherches : c'est du boulot.
Le paysan se méprit.
— Pour sûr que j'boufferais ben quéquc chose, répondit-il.
L'homme rit.
— C'est pas ce que je disais. Mais c'est une idée. On causera mieux.
Il l'entraîna par le bras. Non loin du quai, ils entrèrent chez un marchand de vins. L'homme commanda du pain, du fromage, du vin blanc et des cales avec de la fine. Le paysan, un peu dégelé, causa : il venait à Paris pour la première fois ; il n'y connaissait personne ; il voulait gagner de l'argent. Il dit même son nom : Grenu, Edmond. Tout à coup : il s'aperçut qu'il n'y avait plus rien dans son verre. Il se leva, repris de méfiance.
— Assis-toi, dit l'autre. On va boire un petit marc. Puisque tu cherches de l'embauche, j'ai quéque chose pour toi. Quéque chose de bon... Je m'appelle Monsieur Didier. J'ai des entreprises...
— Quoi que j'aurai à faire ? Malgré l'alcool, le garçon était toujours en défense. Et pis, quoi que j 'gagnerai ?
— Pas moins de cinquante balles. Et cent si j'suis content de toi. Allons, reprends un
erre.
Au chiffre, les yeux du paysan s'étaient allumés.
— Mais quoi que j 'ferai ?
— On te le dira. Laisse-toi vivre.
Toute la journée, de bistro en bistro, il le
garda dans une demi-ivresse. 11 le laissa dormir dans une arrière-salle, de cinq heures à neuf heures. Puis il le réveilla, lui fit boire une forte absinthe et l'emmena.
Ils remontèrent le quai jusqu'au pont de Tolbiac, suivirent une rue et s'engagèrent sur les boulevards extérieurs. 11 faisait très sombre. 11 avait neigé, et la neige, fondue dans les rues, sur les fortifications était à demi demeurée, comme des plaques de pelage lépreux sur la peau brune de la terre. Le paysan, tenant toujours son paquet, traînait ses pieds. Il se cogna contre une pierre, ce qui parut le réveiller.
— Et le travail .'' dit-il d'une voix pâteuse.
— On y va, répondit durement M.Didier.
Du coup, le garçon ouvrit les yeux. Il
regarda autour de lui ; il regarda son compagnon et sembla comprendre. Son ton changea.
— Comment ça, on y va ? Bon Dieu, quoi que vous voulez me faire faire ?
Il ne le tutoyait plus. Il ne semblait plus ivre. Il s'était arrêté, prêt à fuir. Mais, sur son bras, se ferma comme une pince la main de l'homme.
— Tais-toi ! Oui. C'est ça. Tu t'en doutais pas .'* Non, c'est le peintre.
Le garçon,suant de peur,flageolait sur ses jambes, et, n'osant se débattre, suppliait à mi-voix.
— J'veux pas... J'veux pas... J'vous en prie, lâchez-moi... J'suis honnête, moi...
— C'est comme moi à ton âge 1 ricana M. Didier. Fais pas l'andouille. Y me faut quelqu'un. J'peux pas faire l'affaire à moi seul, y t'ai trouvé. Fallait pas être là. Tu m'connais pas. Tu m'reverras jamais. Tu pourras pas m'donner... Les complices, y en a un qui m'a fait avoir cinq ans... Et pis, c'est pas tout ça : Marchons !
— Non, non... Le garçon semblait prêt à se laisser tomber et gémissait avec des sanglots de gamin... — J'veux pas... J'veux...
Mais il vit luire la lame d'un couteau dans la main gauche de l'homme.
— Si tu marches pas, j' te butte !
L'endroit était noir, solitaire et sinistre. Le
paysan, terrifié, se redressa et se laissa entraîner. Ils sortirent de Paris et s'engagèrent dans des chemins déserts. M. Didier, sans trop desserrer son étreinte, donna quelques explications :
— C'est un vieux. On lui fera rien. Il a une cachette dans sa cheminée. Faut forcer la porte et faut être deux. C'est 200 balles que t'auras si ça marche et t'as rien à craindre... C'est ici...
Ils se glissaient le long d'un haut mur, au faîte tout garni de tessons de bouteilles. Contre une grille ils s'arrêtèrent.
— Etends la main en haut, murmura l'homme. Là, à droite, à travers les barreaux. Tiens la sonnette qu'elle sonne pas quand j'vas forcer.
— Et si y a un chien ? grelotta le garçon.
— Tu t'y mets, railla M. Didier. Il est estourbi d'hier.
Il travaillait hâtivement. La serrure céda et la porte s'entre bâilla.
Le paysan lâcha la sonnette et, dans une
dernière révolte, parut vouloir fuir, mais Thomme eut un tel regard que, dompté, il entra le premier.
Ils filèrent à l'abri d'un hangar en ruines jusqu'à la petite maison dont la porte ne résista pas ; ils entrèrent dans une sorte de grande cuisine délabrée.
— Attention, souffla M. Didier. Maintenant ça y est : T'es complice. Prend la lanterne que je déterre la monnaie. Le vieux couche dans la chambre qu'est là. Y l'est sourd et y bougera pas, mais tout de même pige la porte, et si y vient tire-moi par le bras.
Il se pencha vers l'âtre. Avec sa pince, il souleva une dalle. Le paysan, serrant ses mâchoires pour ne pas que ses dents claquent, l'éclairait, si tremblant que la lumière faisait danser de 2;randes ombres folles. M. Didier se redressa. Il tenait dans ses mains une sorte de pot à fleurs en terre verte qu'il mit sur la table.
Tout à coup, il y eut un grincement. La porte s'ouvrit. Un vieux parut, en chemise, un bougeoir à la main. Il regarda, ses yeux
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s'exorbitèrent, il devint terreux, ses cheveux blancs bougèrent. Il ouvrit la bouche pour un hurlement, mais n'en eut pas le temps. M. Didier avait passé comme un éclair à côté du garçon cloué sur place. Il y eut un coup mat, un gloussement de poulet qu'on égorge et le vieux tomba en arrière d'un bloc, le cou fendu d'une oreille à l'autre.
— Fallait pas qu'y vienne, dit M. Didier. Il posa son couteau sanglant sur la table.
Le garçon posa à côté sa lanterne et sembla s'affaisser sur lui-même. Il était livide.
— On va boire un coup, dit l'homme, et tiens, regarde ça, ça te remettra.
Il décoiffa le pot vert qui, aux trois quarts, était plein de pièces d'or. Il alla vers un buffet, dans un coin, l'ouvrit, trouva une bouteille et revint.
— C'est du blanc, constata-t-il.
Il colla le goulot à ses lèvres et, la tête en arrière, but.
Le garçon s'était un peu redressé. Il regarda le cadavre allongé dans son sang, il regarda l'homme qui buvait, il regarda l'en: et le couteau.
Sa figure changea, devint pierreuse. Il étendit la main, saisit le couteau et, prenant son élan, d'un coup furieux frappa à la gorge l'assassin comme il lui avait vu frapper le vieux.
Il y eut le même bruit mou de l'acier dans la chair, le même sanglot de volaille saignée. M. Didier tomba d'un bloc comme le vieux et en travers du vieux.
Grenu Edmond, se jeta sur l'or, en emplit son paquet qu'il n'avait pas quitté et, laissant derrière lui l'énigme des deux corps étendus dans une mare qui se figeait, il s'enfuit, fou de peur et de joie, et regagna, après s'être perdu dix fois, la gare de Lyon, pour y reprendre le train et retourner d'où il venait.
Milo avait à peu près treize ans, des cheveux drus, décolorés par le soleil, des yeux gris perçants, un nez en trompette et une carrure déjà solide. Il gagnait sa vie à faire des tours à la terrasse des cafés et s'intitulait, pour son personnel amour-propre, "artiste forain ". Son matériel se composait d'un tout petit carré de tapis usé jusqu'à la corde et d'une écuelle en étain. En plein boulevard, devant les rangées de consommateurs, il étendait sur le trottoir son petit tapis, accrochait au dos d'une chaise son veston crasseux et, en tricot déteint et culotte cycliste, après deux mots de boniment, exécutait des exercices qu'il annonçait à mesure : " Périlleux e?n avant. — &ouplesîrc en arrière. — Ekjui-
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libre avec dislocation des jambes ". Puis il quêtait avec l'écuelle en étain.
C'est ainsi qu'il vivait depuis deux ans. Ses souvenirs antérieurs dataient d'une roulotte de bohémiens où il avait passé toute son enfance entre trois êtres pittoresques : un escogriffe de quarante ans, qui était jongleur et équilibriste ; sa femme, personne aux grands yeux, qui ne parlait pas beaucoup, mais tirait les cartes et lisait dans le marc de café à la perfection, et la mère de celle-ci, sorcière invraisemblable, qui faisait la cuisine, psalmodiait d'incompréhensibles chansons sans fin et, en cas de besoin, donnait un coup de main pour la bonne aventure.
Milo savait qu'il n'était pas leur entant, mais hors cela, il ignorait tout de lui-même, sauf son nom, bref comme un surnom, et cela lui était bien égal. Les nomades n'étaient pas méchants. Ils ne l'avaient pas mutilé pour en faire un phénomène et l'homme ne l'avait disloqué que juste ce qu'il fallait pour qu'il devînt acrobate. La jeune femme lui avait à peu près appris à lire, à écrire et à compter, et la vieille, pendant qu'il l'aidait à éplucher
les légumes (chapardés le plus possible aux cultures solitaires), lui enseignait ses chansons étranges, qu'il ne comprenait pas.
Le reste du temps, il s'amusait avec Mirza. C'était une chienne qu'il avait ramassée toute petite et à demi morte au bord d'un fossé, et qui était devenue une grande bête, solide comme un loup dont elle avait l'aspect, audacieuse, intelligente et redoutable pour tout le monde, sauf pour Milo, auquel elle avait voué cette adoration inextinguible que les chiens ont pour un seul de leurs maîtres et qui ne se dément jamais.
Ainsi, entre Mirza qu'il aimait, et les bohémiens, qui lui étaient indifférents, Milo coulait une existence de liberté sauvage, et qui était selon son cœur, au hasard des longs voyages sans hâte à travers les campagnes, des haltes du soir aux croisements des chemins et des représentations aux foires, dans la lumière crue, les musique folles et l'odeur des fritures.
Une catastrophe avait tout bouleversé, que Milo n'avait jamais bien connue. Un soir de juin, rentrant, après un après-midi d'acrobatie
et de quête, vers la roulotte, arrêtée depuis quelques jours aux portes de Paris, il était tombé dans un tumulte extraordinaire. La police occupait le campement et les forains attroupés parlaient d'un drame : une histoire tragique de jalousie sauvage et de coups de couteau qui stupéfia Milo. La jeune femme aux grands yeux agonisait à l'hôpital, l'escogriffe était au Dépôt, la vieille, devenue folle d'émotion, à l'infirmerie spéciale et la roulotte à la fourrière ainsi que Mirza.
Milo, évitant d'attirer l'attention sur lui, avait tout d'abord filé rapidement. Son instinct le poussait à rester libre et, se trouvant tout à coup seul au monde, il en avait aussitôt pris son parti. 11 avait, pour tout bien, son petit tapis, son écuelle et les quarante-quatre sous qu'il avait gagnés dans la journée. Il estima que cela suffisait et s'établit à son compte.
S'il n'y avait pas eu d'hiver et pas de gardiens de la paix, il aurait trouvé sa nouvelle situation plus charmante encore que la précédente. 11 gagnait, dans la belle saison, trois à quatre francs par jour. Il en dépensait
à peine le quart et économisait le reste, changeant ses sous pour des francs et ses francs pour des louis qu'il cousait un à un dans la ceinture de son pantalon, caisse d'épargne portative. D'esprit pratique, avisé et défiant, il vivait seul sa petite vie vagabonde, n'aimant personne au monde et ne regrettant rien, sinon Mirza. Son domicile était le bois de Boulogne, qu'il connaissait à fond. L'hiver, il lui fallait se rabattre sur les fours à plâtre, les carrières, les paniers de maraîchers aux Halles et les cavernes des troglodytes de la banlieue. Il méprisait le dessous des ponts, comme sans issue en cas de descente policière. Tout représentant de la force publique incarnait un ennemi dressé contre son repos et sa liberté. Le seul aspect d'un képi noir se profilant au bout d'une rue faisait de lui un subtil Peau-Rouge avançant sur le sentier de la guerre, et, dans cette lutte de tous les instants, sa vigilance, son adresse et son agilité jusqu'alors lui avaient assuré la victoire, c'est-à-dire la fuite. Ce soir de juin, qui était magnifiquement beau et doux, Milo, tout heureux de vivre,
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entra dans le Bois par la porte Dauphiiie et s'enfonça bientôt dans les taillis obscurs, il choisit une place sûre, dans un fourré serré, étendit comme oreiller son petit tapis et s'allongea voluptueusement.
Il dormait depuis longtemps lorsqu'un tumulte sourd et confus l'éveilla : des pas nombreux, des voix étouffées. Il ouvrit les yeux, mais, d'instinct, ne fit pas un mouvement, pour ne pas trahir sa présence.
— Ça y est... la rafle ! Bon sang ! ils ont des chiens 1 se dit-t-il en percevant le bruit des pattes sur l'herbe et les brindilles.
L'angoisse de l'arrestation, qu'il évitait avec tant de chance depuis deux ans, fit perler la sueur à son tront. Déjà les buissons s'écartaient ; il vit deux taches vertes et dansantes et, dans la pénombre, la forme vague d'un grand chien enquêtant... L'animal, silencieux et précautionneux, s'approcha du garçon couché, le flaira... 11 y eut soudain un petit gémissement de joie folle et Milo sentit une large langue lui râper tendrement la figure.
— Mirza ! Non ! C'est toi ? balbutia-t-il, stupéfait. Il lui jeta ses bras au cou. — Mais
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t'es de la rousse !... ajouta-t-il douloureusement en sentant le collier.
Brusquement, Mirza se retourna. L'agent de police, son maître actuel, entrait dans le fourré, la suivant. Il distingua Milo, fit un geste pour le saisir. Un grondement furieux l'arrêta. La grande chienne, dressée, les lèvres retroussées sur ses terribles crocs, lui barrait le passage. L'agent resta ahuri. Déjà Milo, sa retraite ainsi couverte, filait à toute vitesse. Une minute après, Mirza gambadait sur ses talons, et ils galopaient vers les régions de Suresnes, où ils passèrent la fin de la nuit, Mirza essayant de raconter son histoire et Milo tout exultant de joie de l'avoir retrouvée.
Au matin, après réflexion, Milo, s'étant procuré auprès d'une fleuriste complaisante une belle feuille de papier blanc et un morceau de ficelle verte, fit avec soin un paquet artistique, gagna Neuilly et, avisant un gardien de la paix de planton :
— Pour m'sieu le commissaire de police, de la part d'un de ses employés, dit-il en lui remettant le paquet, et il fila vivement.
Ensuite de quoi, quittant à jamais le bois
de Boulogne, il déménagea vers le bois de Vincennes en compagnie de Mirza, réhabilitée, et pendant que l'honorable magistrat de Neuilly, ayant défait le paquet à lui adressé, retournait, tout stupéfait, entre ses mains un collier de chien de police auquel pendait un bout de papier portant cette inscription : " Avec sa démission ".
— Eha, le coterie ! C'est-y qu'on se lève ? On va prendre un verre !
A cet appel trop connu, le plombier Nivert, réveillé en sursaut, encore tout étourdi par la noce de la veille au soir, se dressa dans son lit.
— Bon Dieu, gronda-t-il, en serrant les poings, c'est encore ce salaud-là ! J'en serai jamais délivré...
Mais la voix, s'entremêlant d'un tambourinage de coups, continuait à travers la porte.
— Y l'est huit heures, eh lâcheur ! Y fait soleil ! Les mômes vont nous attendre !
— C'est bon, me v'ià !
Nivert sauta à bas de son lit et, en rage mais se contenant, alla ouvrir.
Depuis que son camarade Béjard, dit Bazar, lui avait sauvé la vie sur un toit de la rue
SoufBot, son existence était un martyre quotidien.
L'événement s'était passé l'année d'avant. Nivert, qui travaillait sur la pente du toit, tout à coup avait fait un faux mouvement pour saisir un outil et, perdant le sens de l'équilibre, s'était trouvé, sans savoir comment, roulant sur la déclivité vers le gouffre. Un cri étouffé, deux sursauts convulsifs et vains, déjà il basculait au bord, entrevoyant, dans un éclair d'horreur folle, le vertigineux pavé, sept étages plus bas.
Mais une poigne puissante l'avait saisi. C'était Bazar, qui, suspendu contre le toit sur une espèce de balançoire effrayante, où il travaillait en sifflant, ayant vu débouler Nivert, s'était, d'un élan, jeté au bout de son siège pour empoigner, au péril de sa propre vie, le camarade. Poussant des hurlements afin d'appeler au secours, il l'avait, dans un effort herculéen, maintenu ainsi au-dessus du gouffre jusqu'à ce que les autres ouvriers eussent pu venir les chercher avec des cordes et des échelles.
— Tu m'as sauvé la vie, t'es un frère, avait déclaré Nivert lorsqu'ils s'étaient trouvés
en sûreté dans une mansarde. Et il avait embrassé son sauveur sur les deux joues en ajoutant : T'es un héros !
— Voui ! avait dit Bazar triomphant. On va prendre un verre !
De cet instant, avait commencé le supplice de Nivert. Il avait toujours été un excellent ouvrier, travailleur, économe et rangé, estimé de ses patrons, de ses contremaîtres et de ses concierges. Il avait un livret à la caisse d'épargne et une petite bonne amie, une blanchisseuse bien sage qu'il emmenait faire des parties de campagne et au cinéma le dimanche soir. Il comptait l'épouser quand ils auraient assez d'économies. Son grand rêve, c'était d'avoir une petite boutique d'appareils à gaz. Il aimait les chansons sentimentales, les cartes postales et la lecture. Il détestait les excès et les marchands de vin.
Bazar vint et bouleversa tout. Il était, lui, noceur autant qu'on peut l'être. Des balsmusettes de la Contrescarpe aux bastringues des Gobelins et de Plaisance, sa réputation était bien établie : c'était un costaud et un rigolo, toujours bon pour faire la bombe et
qui ne cherchait de l'embauche que quand il n'avait plus le sou.
Ayant sauvé Nivert, il fît de lui sa chose. Fier de son haut fait, dont tous les journaux parlèrent, il ne lâcha plus celui qui en était la preuve vivante. Chaque soir, de bar en bar, il le traînait, racontant, entre deux tournées, l'événement à tous les copains qu'on rencontrait.
— Alors, mon vieux, v'ià 1' coup : J' travaillais, tranquille comme Baptiste. J'entends crier nom de Dieu. J' vois qu' ça déboule, et v'ian, je m' penche et j' l'empoigne... comme ça, tiens... Fallait être un peu là pour le tenir, mais, pour ça, j'en crains pas...
Il retroussait sa manche pour montrer les muscles de son grand bras, il paradait, et Nivert devait se prêter à une reconstitution fantaisiste du drame, se coucher sur une table pour mimer sa chute, décrire ses sensations. On allait ailleurs et cela recommençait ; les tournées se succédaient ; les camarades faisaient cercle ; les femmes, impressionnées, se pressaient autour du héros triomphant, et cela finissait dans une noce à tout casser.
Contre le tourbillon de basse débauche où
son sauveteur despotique l'entraînait de plus en plus, le sauvé, une ou deux fois, avait essayé de protester, mais Bazar, suffoqué d'indignation, l'avait vertement repris.
— T'es pas un frère, alors ? C'est pas la peine de sauver la vie à un poteau pour qu'y vous plaque... On va prendre un verre !
Et Nivert le suivait, maîtrisant son exaspération, écrasé par cette pesante dette de reconnaissance qu'il ne pouvait secouer, qui le liait à jamais, sous peine de la plus noire ingratitude, à ce camarade qu'il haïssait. Il voyait autour de lui s'écrouler la vie respectable qu'il avait rêvée. Ses économies fondaient tous les jours. Il lui fallait accepter et offrir d'innombrables verres, parce que le camarade n'aimait pas boire seul ; or, quand on boit, même à son corps défendant, avec dégoût et colère, on devient saoul, et Nivert, maintenant, était saoul un soir sur trois en moyenne. Il lui fallait se cogner avec des voyous quand le camarade avait l'ivresse agressive, en sorte que Nivert promenait à travers les rues des yeux pochés et des lèvres enflées. Il lui fallait accepter des rendez-vous avec des filles qui
lui déplaisaient, parce que le camarade ne s'amusait pas si Nivert ne s'amusait pas aussi. La blanchisseuse le sut, en fut irritée, et reporta ses faveurs sur un garçon de magasin.
— Bah ! dit Bazar à Nivert inconsolable, que que ça fait ; une de perdue, dix de retrouvées ! On ira dimanche se balader avec deux mômes épatantes.
C'était pour cette partie qu'il était venu réveiller sa victime. Nivert s'habilla et, morne, le suivit. Ils retrouvèrent deux brunisseuses de la rue de Vanves, assez jolies, mais qui, sans doute, fréquentaient plus le trottoir que les ateliers. Avec elles, ils gagnèrent, par le tramway, Maisons-Alfort. Ils déjeunèrent au bord de l'eau, passèrent dans la petite île pour faire la sieste et, vers quatre heures, prirent une barque. Nivert, en manches de chemise, se mit aux rames, les femmes s'assirent à l'avant, et Bazar, très en train, se tint debout à l'arrière, afin de faire le pitre.
Tout à coup, il aperçut une autre barque,
et jetant son cri : " Eha, la coterie ! " voulut
imiter le génie de la Bastille. Il se dressa sur
un pied, esquissa un geste gracieux des bras
et, perdant l'équilibre, tomba sur le dos dans la rivière rapide et pleine d'herbes.
— Nom de Dieu, se dit Nivert, y ne sait pas nager ! Je le tiens !
En un clin d'oeil, il avait retiré ses souliers et piqué une tête dans l'eau dangereuse. Nageur émérite, il réussit à rattraper le camarade, qui, ayant avalé plus d'eau qu'il n'en avait coutume, était déjà inerte. Il le soutint, pendant qu'à toutes rames d'autres barques venaient à leur secours et que les brunisseuses, dans la leur qui dérivait, piaulaient tant qu'elles pouvaient.
Dans un cabaret au bord de l'eau, en même temps qu'on travaillait à ranimer Bazar encore évanoui, Nivert se déshabilla et se sécha. Il exultait.
— Ah ! mon salaud ! Ah ! mon salaud ! On est quitte ! Tu parles que tu ne m'embêteras plus ! grondait-il entre ses dents, avec toute la rancune amassée pendant des mois d'impuissante rage. Il s'enveloppa d'une couverture. Il jeta un regard de colère et de triomphe sur son tyran vaincu. Bazar avait rendu son eau ; il reprenait ses sens. Sa main se souleva
en un petit mouvement de faiblesse, surprenant chez ce colosse. 11 ouvrit un œil effaré encore.
— Vous êtes sauvé, déclara le cabaretier, gros homme solennel. C'est monsieur. Sans lui, vous étiez cuit, acheva-t-il d'un ton pénétré.
— Ah ! mon vieux ! balbutia Bazar avec un accent enfantin.
— J' vas y prouver le contraire ! se dit Nivert.
Il ouvrit la bouche pour dire son fait à son despote, mais il ne trouva pas ses mots. Avec stupeur, il se sentit tout à coup envahi d'une immense tendresse pour cette grande gouape qui l'avait sauvé et qu'il avait sauvée, avec qui il avait fait, à son corps défendant, croyaitil, tant de noces. Il sentit confusément qu'il ne pourrait plus se passer de lui, non plus que de ces noces elles-mêmes qui, naguère, le dégoûtaient tellement et sans lesquelles sa vie, maintenant, serait sans attrait, sans saveur et sans joie.
— Ah ! mon pauv' salaud ! dit-il avec effusion. Les mômes sont là, on va prendre un verre 1
Tout en haut de l'escalier escarpé, puant et sinistre dans la nuit tombante, et où il n'y avait pas d'autre lumière qu'un vague papillon de gaz tremblotant au premier palier, le médecin s'arrêta. Il reprit haleine et frotta une allumette pour s'engager dans un couloir lépreux.
Une porte s'ouvrit au fond.
— C'est le docteur, dit une voix de femme. Voulez-vous entrer, M'sieur le docteur...
— Ferme !... interrompit une autre voix, une voix d'homme, rauque et haletante.
Pas la peine de gueuler. Si y vient, c'est pour entrer...
— Est-y méchant !... est-y méchant !... La femme, une forte commère assez fraîche,
s'effaçait pour laisser passer le médecin.
C'était une vaste pièce à demi obscure, basse et lambrissée. Le pLàtre des murs tombait et les carreaux du sol s'en allaient. Un petit poêle en tonte, allumé dans un coin, n'arrivait pas à chauffer. Une bougie coulante, dans un bougeoir en émail bleu, posé sur une caisse mise de champ, éclairait un grabat. Un homme y était à demi allongé, tout vêtu et couvert par une couverture sans couleur et en loques. 11 appuyait son dos à une grande boîte longue, peinte en noir, qui lui servait de traversin. 11 était vieux, décharné, avec un crâne jaune entre des cheveux gris ébouriffés, un grand nez et une grande barbe sale tout emmêlée.
Le médecin le reconnut. 11 l'avait déjà vu deux tois à son dispensaire de la rue Grégoire-de-Tours, et, du reste, le petit garçon qui était venu le chercher l'avait prévenu : " C'est l'aveugle de l'église qu'est en train de tourner de l'œil. "
Mais le vieux mendiant solennel, immobile comme un fakir en extase, qui, depuis tant d'années, était une des curiosités du quartier, avait quelque chose de changé. Si
son œil droit, globuleux, saillant et couvert d'une taie blanchâtre, était aussi hideux que de coutume, l'œil gauche, toujours fermé habituellement, était maintenant entr'ouvert sous le sourcil broussailleux et semblait regarder.
— Approche pas ! approche pas ! que je te dis!
Le vieux avait soudain brandi un bâton qu'il tenait dans sa main droite. Il menaçait la femme qui, aux côtés du médecin, avançait vers le grabat. Elle se rejeta en arrière avec un rire faux que démentait son regard haineux.
— Est-y méchant !... est-y méchant !... répéta-t-elle.
— Vous y voyez donc ? demanda sèchement le médecin.
— J'y ^^^^ ^^"^ y ''oif> grommela le vieux. Y a eu qu'un de mes œils de tout à fait brûlé par mon accident... Mais c'est pas d'ça qu'y s'agit. Faut m'regarder. J'sens que j'crève.,. Ça fait huit jours quej'aipusde jambes, c'est comme qui dirait de la pierre froide... Et pis j'étouffe, vous savez...
— Oui... oui...
Le médecin l'examinait lentement. 11 se redressa avec une grimace.
— Eh ben ? eh ben ? interrogea le vieux... Vous pouvez y aller... J'ai pas le trac... J'suis foutu, hein ?...
Le médecin eut un geste vague.
— Ça y est, dit le vieux, hagard, avec un effort pour avaler sa salive... Ça y est ! je r savais... Un coup de dur ! ordonna-t-il à la femme.
— Ça va te faire du mal, protesta-t-elle en prenant une bouteille pleine dans un placard.
— Chiale pas, on se connaît, nous deux. Où que j'en suis, y a pus rien qui peut me faire du mal. J'suis foutu et t'espérais que ça... Mets la bouteille sur la caisse. J'ia prendrai... Approche pas ! Tant que je serai en vie, t'approcheras pas... Aile voudrait voir ce qu'il y a là-dedans, — ajouta-t-il avec un geste vers la boîte noire derrière son dos, — aile saura ça dans quéques minutes, quand j'serai dévissé... C'est pour ça qu'a me soigne et qu'a me dorlote... faut voir...
Dame, quand on veut quéque chose, faut le gagner, pas ?...
Il eut un ricanement qui s'acheva dans un râle, et empoigna la bouteille.
Déjà, le médecin, pressé de fuir ce cauchemar, avait gagné le palier, La femme le suivit et l'arrêta.
— Alors, c'est vrai qu'y va passer ? gémitelle, en essayant de larmoyer. Ça me tourne les sangs, c't'idée-là. J'y suis dévouée, quéque vous voulez. Pourtant, faut voir comme y l'est teigne. Depuis trois jours, y veut pus qu'on l'approche, malgré tout ce que j'ai fait pour lui, et des soins pire qu'un enfant, et des petits plats, et tout. Croireriez-vous qu'y m' traite comme la dernière des dernières et que c'est moi que j'paye tout, même son loyer. J'suis la concierge, pas, même que c'est mon petit garçon qu'a été vous chercher... et j'veux pas qu'on l'espulse et y veut pas donner un sou depuis des mois, pas un sou, y l'est buté... une idée de vieux, quoi... Sa caisse, c'est sacré, on y touche pas... Et ce qu'y en a là dedans, ce qu'y en a !... Y l'en a raflé, bon Dieu, sur sa
marche d'église, des mille et des cent !... Sa voix tremblait de cupidité enfiévrée. Une voix haletante, grasse et canaille, qui venait de l'escalier sombre, l'interrompit.
— Eh ben, ous qu'y l'en est ?
Quelque chose montait qui sautelait au
ras des marches. Emergea de l'ombre, comme le médecin s'y replongeait en descendant, une large face congestionnée sur un torse sans jambes, lourd et musculeux, qui avait une boîte à roulettes sur le dos et qui, en s'accrochant aux barreaux de la rampe branlante, se hissa jusqu'au palier à la force des bras.
— Chut !...
La femme écoutait descendre les pas du médecin. Elle se pencha vers le cul-de-jatte qui se réintégrait dans sa boîte.
— Nous sommes bons, siffla-t-elle avec une joie sauvage. Y va passer...
— Fernande ! Fernande !
La voix du vieux qui appelait à travers la porte ouverte emplit le couloir.
La femme se précipita. Le cul-de-jatte, sur ses roulettes, la suivit et entra aussi.
— Te v'ià encore ! — Le moribond, à moitié ivre, se dressa sur sa boîte noire.
— T'es essoufflé, railla-t-il ; c'est gentil d' monter au septième quand on n'a pas de jambes, rien que pour voir un ami !... Approche pas, tu sais ! ajouta-t-il en brandissant son bâton.
— Tiens, t'es loufetingue ! — Le cul-dejatte haussait ses fortes épaules. — Si t'étais pas mon poteau depuis dix ans, j' reviendrais pus... Quéque t'as cont' moi .'' Tu pourrais seulement pas le dire !...
— J'ai que tu couches avec elle ! râla le vieux.
— C'est pas vrai ! cria la femme.
Mais il couvrit sa voix.
— Ferme ! On s' connait, nous trois ! On s' connaît, pas ? — Il ricana. — On peut dire les choses... Vous m'auriez bien refroidi, hein, si vous aviez pas eu la trouille ? Je m'en fous ! Mais la boîte noire, c'est à moi ! Quand je serai crevé, vous prendrez tout, mais jusque-là c'est à moi, que je vous dis !
Cloué sur son grabat par ses jambes mortes, il les terrifiait encore.
— Tu sais bien qu'on t'aime, dit la femme. Elle échangea un regard rapide avec le culde-jatte.
— On aime mon pognon... Ah ! nom de... La femme avait passé derrière le grabat,
un torchon plié aux mains, le cul-de-jatte s'élançait en avant. Le vieux brandit son bâton, mais avant qu'on ne l'eût touché, avant qu'il n'eût frappé, il retomba inerte et sa tête sonna sur le bois de la boîte noire. Les deux autres s'arrêtèrent court.
— Ça y est, dit la femme.
D'un mouvement rapide, elle repoussa de côté le corps mort et saisit la boîte noire qu'elle mit par terre.
Le cul-de-jatte brisa le couvercle avec une hâte fiévreuse. Ils regardèrent et restèrent béants.
Dans la boîte noire, il y avait trois briques, et, sur l'une des briques, un mot était écrit au pinceau, un seul mot, cinq grandes lettres, noires et définitives, où ils lurent leur Waterloo.
11 y eut un silence tragique.
— Alors, c'est pour rien... c'est pour rien
que je l'ai entretenu... Ah ! le salaud ! y l'a tout boulotte ! gémit la femme qui suffoquait. — Y se fout de nous ! murmura douloureusement le cul-de-jatte accablé, en jetant un regard de haine et de respect vers le mort sardonique qui, de travers sur son grabat et sa barbe sale toute hérissée, semblait les observer encore de son œil grand ouvert, à la lueur de la bougie dansante.
Quand elle sortit de la Maternité, son enfant dans les bras, elle se dirigea vers la rue Charmante, une infecte petite voie du quatorzième arrondissement, où elle logeait en garni.
Dans les parages de la gare Montparnasse, on l'appelait Louisa la Rousse, d'abord à cause de sa chevelure qui la coiffait d'un casque carotte, ensuite à cause de la terreur éperdue qu'elle avait de la police et qui, à la moindre alerte, la faisait s'entuir au galop, les jupes retroussées, avec un cri affolé, toujours le même : " V'ià la rousse !... Je m' barre ! Elle ne s'arrêtait que suffoquée, défaillante, et il lui fallait un vulnéraire pour se remettre avant d'oser reprendre sa promenade professionnelle.
Cette peur déraisonnable nuisait aux recettes en lui faisant rater une foule d'occasions dont profitaient les autres filles, moins fraîches qu'elle pourtant, mais plus aguerries, et l'Anguille du Maine, un long voyou blême, fameux pour sa traîtrise, avait essayé en vain, avec des rossées, d'en corriger Louisa. Elle le subissait depuis deux ans. C'était lui qui, à force de coups et sous la menace du couteau dont il lui piquait les épaules et les reins, l'avait enlevée au bouillon où elle servait pour la contraindre à faire le trottoir. Elle s'y était, d'ailleurs, résignée sans trop de peine, et elle y allait comme d'autres vont à l'atelier, sans ennui ni zèle, jugeant confusément que c'était une besogne plus rémunératrice, somme toute, et moins fatigante que la plupart des besognes.
La fureur de l'Anguille avait été indicible quand Louisa lui avait dit qu'elle était enceinte et quand elle s'était obstinément refusée à aller voir une vieille herboriste connue pour ses complaisances, Louisa avait peur de l'Anguille, mais elle avait plus peur encore des manœuvres de la vieille et des poursuites de
la justice, et elle avait résisté pour la première fois, avec une passivité têtue, choisissant, entre deux terreurs, la moindre, au mépris des volées quotidiennes qui ne l'empêchèrent pas, malgré l'espoir sournois de l'Anguille, de mettre au monde, à la Maternité, oij elle s'était réfugiée, un garçon en bon état.
Maintenant, exaspéré d'être sans subsides depuis des semaines, et d'avoir dû se remettre, pour ne pas crever de faim, à un cambriolage sans gloire ni profit, plein de périls, et pour lequel il ne se sentait plus fait après deux ans de balades, de manilles et d'apéritifs, l'Anguille, haineux, attendait Louisa.
Quand elle entra dans l'ignoble petite chambre du garni, l'homme se leva du lit où il était allongé. 11 apparut plus blême, plus long, plus sale que jamais. Une cigarette éteinte collait à sa lèvre, le traversin avait emmêlé ses cheveux gras, ses bras ballants supportaient comme des armes ses lourdes mains poilues. A demi courbé, le menton en avant, un moment il regarda sans mot dire Louisa, qui revenait fraîche et comme rajeunie de toute la propreté saine et sage de l'hôpital.
Elle avait si peur que son cœur battait dans sa gorge, mais elle était revenue.
— Où qu'est le salé ? interrogea-t-il, d'une voix brutale, en la voyant, les bras vides, avec seulement un petit paquet de linge à la main.
— Il est garé, dit Louisa dont la voix tremblait un peu
— Comment ça, garé }
— Ben oui. T'as p'tête pas cru que j' l'apporterais...
L'homme eut un ricanement qui montra ses dents bâtées.
— Alors, t'as compris ,^.. Ben, c'est pas malheureux... T'avais qu'ça à faire : l'Assistance... , Ni vu ni connu, on est tranquille.
— C'est pas ça, dit Louisa qui vit l'erreur vraie ou feinte, y l'est garé chez quéqu'un que j' connais... Je l'y ai porté en sortant de la Maternité... Et pis c' soir, y partira à la campagne en nourrice...
L'Anguille devint plus blême encore. La fureur contractait ses mâchoires.
— Nom de Dieu! en nourrice!... Non, mais des fois !... Et pour les mois, qui c'est qui raquera ^
— Ca sera moi, dit Louisa.
— Ca sera moi ! contrefit-il... Espèce d'enflée, avec la trouille que t'as des flics, tu ramasses déjà pas de quoi que j' me paye un glass quand j'ai soif et tu crois que j'vas marcher dans c' fourbi-la .'' Regarde mon œil... Fallait le faire passer, j'te l'ai assez dit !... Maintenant, j 'sors pas d'ià, j'veuxpas d'embêtements, faut l'semer !
— J'veux pas, dit Louisa, j 'veux l'garder !
— Tu vas r fout' aux Trouvés ou l' poser sous une porte que j'te dis ! hurla-t-il, enragé de la résistance de cette grosse fille sans courage, ou bien j 'le ferai, moi !...J'en ai p'tête bien le droit, ajouta-t-il, avec un argument inattendu, j' suis son père !
— T'en sais rien, ni moi non plus ! répliqua Louisa avec philosophie. Y l'est à moi, ça c'est sûr, et j'veux l'garder. Y t' gênera pas, y sera pas ici... J' l'amènerai jamais, tu r tuerais...
— T'es t'y bien sûre que c'est pas toi qui
va y passer ! gronda-t-il en avançant, les
mains ouvertes comme des cisailles.
Louisa pâlit, mais ne bougea pas.
— Non, dit-elle, t'as besoin de moi, y a qu'à te voir. Qu'est-ce que t'as fait pendant que j'étais là-bas ?... T'as crevé de faim. T'es trop flemme pour turbiner et trop capon pour cambrioler... Y a la rousse...
— La rousse, — il écumait, — la rousse, j' m'en fous ! j'en boufferai tant qu'y l'en viendra !
Mais Louisa était lancée :
— Tais-toi donc, tiens, t'es comme moi, t'en as peur !
D'un bond, il fut sur elle. De deux gifles à toute volée il l'abattit et, furibond, se mit à cogner de toutes ses forces. Mais Louisa jetait des clameurs de bête qu'on massacre et l'Anguille, qui ne perdait jamais son sang-froid, même dans ses pires rages, savait qu'il ne fallait ni la tuer ni l'abîmer trop. Quand il jugea que c'était assez, il se redressa et fila.
Louisa, étourdie, resta un moment par terre. Puis elle se mit debout, chancelante et meurtrie. Elle s'essuya la figure, rattacha ses cheveux et descendit à son tour. Elle gagna une rue voisine, en regardant si
l'Anguille ne l'épiait pas, et entra chez une petite fruitière.
— Ben, qu'est-ce qui vous a passé, ma petite, sûr y vous tuera, vous feriez mieux de le plaquer, lui dit, en la regardant, la femme qui tenait le poupon que deux heures avant Louisa, au sortir de la Maternité, lui avait confié.
— Y m' tuera pas tant que j' resterai avec lui, dit Louisa, y l'a besoin de moi. Si j'ie plaque, ça c'est différent, y ménagerait plus rien... y l'est traître, vous savez... Et pis où que j'irai .'' Lui ou un aut', c'est 1' même tabac... (Elle se pencha, défit son soulier, fouilla sous la semelle.) Tenez, v'ià l' premier mois du gosse. Passez-le-moi un peu... C'est sûr qu'elle l'emmènera ce soir, vot' sœur, et qu'elle en aura soin ?
— Comme qui dirait des siens. C'est la crème des femmes... Mais tout de même, ma petite, c'est pas à moi à vous le dire, mais c'est une charge qu'un môme comme ça... Vous êtes t'y sûre de pouvoir payer } Pourquoi que vous le mettriez pas à l'Assistance ?
— J' veux pas, dit Louisa, j' veux l' garder. Y l'est à moi, jT élèverai...
— Pour qu'y devienne un apache comme l'Anguille ! murmura la femme.
Mais Louisa prit l'enfant contre sa poitrine avec une sauvage énergie :
— Jamais ! s'écria-t-elle, j'aimerais mieux le noyer ! Y sera pas apache... y sera... (elle jeta par-dessus son épaule un regard de vengeance) j'en ferai un flic !
II venait de pleuvoir. En arrivant vers Grenelle, Grégoire, le grand limonier gris, glissa des quatre pieds sur le pavé gras et s'abattit sous les brancards. La lourde voiture chargée de fer, emportée par l'élan des trois autres chevaux, fit encore quelques mètres en le poussant sur la chaussée et s'arrêta.
— Nom de Dieu ! jura Béclard, le charretier, y n'en fait jamais d'autres, ce cochon-là ! Un chargement pressé !
Son fouet au cou, ses mains dans ses poches et la pipe à la bouche, il s'approcha de Grégoire, qui pantelait sous le brancard de droite, pesant en travers de son flanc. Il ne tenta rien pour le soulager. Il lui jeta un regard de haine et prit son fouet.
— Veux-tu te lever, feignant ! Veux-tu te
lever ! ordonna-t-il. J'te vas te fout' sur la gueule, moi, si tu te lèves pas !
11 haïssait Grégoire, Sans savoir pourquoi, entre les chevaux qu'il avait l'habitude de conduire, il avait choisi celui-là pour le prendre en grippe, simplement parce que c'était dans son tempérament d'avoir une créature à tourmenter au cours du labeur quotidien.
Il recula de deux pas et brandit son fouet.
— Tu ne veux pas te lever .^.. une fois... deux fois...
Grégoire, qui le connaissait, fit un effort et ne réussit qu'à caler davantage sur lui le poids du brancard, que surchargeaient les barres de fer déplacées.
Béclard pâlit de colère. Il tenait de son père, qui avait été alcoolique autant qu'on peut l'être, des accès de rage froide qui lui troublaient un peu la raison.
— Tu te fous de moi, gronda-t-il, tu fais semblant d'essayer, salaud !
Et il se mit de toutes ses forces à cingler Grégoire, qui hennit.
Des gens s'étaient attroupés. Béclard tapait tant qu'il pouvait. Grégoire, sous l'avalanche
des coups, eut un sursaut désespéré. Un moment, il parut près de se relever, mais c'était trop lourd, il retomba plus écrasé que jamais. Béclard, pour varier, lui donna quelques coups de manche de fouet sur la tête, puis recommença les coups de lanière sous le ventre.
Une foule l'entourait maintenant, composée surtout de femmes, d'enfants et de voyous, car la sortie des ateliers sonnait à peine. Les gens que cela indignait s'en allaient ou bien n'osaient protester tout haut. Ceux que cela amusaient formaient une galerie qui raillait le charretier et l'excitait. Nul agent de police ne se montrait à l'horizon.
Tout à coup, quelqu'un perça la foule.
C'était une toute petite et toute mince vieille dame en deuil. Elle avait sur ses bandeaux gris une capote noire, pas élégante, que l'indignation avait mise de travers, et elle agitait un en-cas démodé.
— Finissez, voyons ! c'est honteux ! Ne frappez plus ! Il ne peut pas ! Vous voyez bien qu'il est sous le brancard ! Il ne peut pas!... Mon Dieu! le pauvre animal, il saigne...
2l6 LA LANTERNE ROUGE
C'est honteux ! Vous n'avez pas le droit ! Comique et brave, debout devant le charretier, elle tremblait d'émotion. Il y eut un silence. Béclard, béant de stupeur et de rage, la regardait.
— Kss ! Kss ! cria un voyou facétieux.
— J'ai pas le droit ^ prononça enfin le charretier. — J'ai pas le droit .^.. Non, mais, j'suis t'y charretier, oui ou non .''... A-t-on jamais vu ! Un feignant qui reste là, couché par plaisir...
— Il ne peut pas... Vous voyez bien qu'il ne peut pas, répéta la vieille dame, s'obstinant avec une vaine bonne foi à démontrer l'évidence. Il est sous le brancard qui l'écrase. Il faudrait soulever la voiture...
— Soulever la voiture ! La fureur de Béclard, inexplicablement, éclata à ce mot. Soulever la voiture !... Et pis encore y foutre un lit de plumes, pas ? à une rosse de carcan qui s'fout de ma gueule !
Il fit deux pas vers la vieille dame et se pencha pour mettre sa figure au niveau de la sienne.
— T'en es, hein ? T'en es des " Soyez
bons " ? J'vas y en fout, moi, des " soyez bons " ! Regarde un peu, voir.
Il recula, brandit son fouet et de nouveau, à toute volée, cingla sous le ventre Grégoire, qui, épuisé, poussa un faible hennissement de douleur.
— Brute ! vous êtes une brute !
La vieille dame, ne se connaissant plus, s'était jetée en avant. De sa main gauche, elle essaya d'arracher le fouet ; de sa main droite, elle frappa Béclard avec son en-cas.
Le charretier ne sentit pas le faible coup mal assuré qui glissa sur son épaule, mais l'insulte faite à sa dignité l'affola.
— Sacré vieux chameau, hurla-t-il, les yeux hors de la tète, t'as osé me toucher !
Il saisit la vieille dame par l'épaule et la
rejeta de côté, de toutes ses forces. La vieille
dame tourna sur elle-même et s'étala dans le
ruisseau. Elle y resta une seconde étourdie,
au milieu des hurlements des voyous ; puis
elle se releva difficilement. Elle était toute
boueuse, très pâle, et deux petites larmes
d'impuissante indignation coulaient sur ses
ioues.
2l8 LA LANTERNE ROUGE
— Vous êtes un lâche, bégaya-t-elle, vous êtes un lâche... si j'étais un homme...
— Si t'étais un homme, j'te rentrerais dedans tout à fait, railla le charretier, qui, revenu à Grégoire, prenait son élan pour lui envoyer un coup de son soulier ferré sur les naseaux.
— Savoir... grasseya, du sein de la foule, une voix éraillée.
Un immense terrassier, les mains dans les poches de son pantalon de velours et rejetant de côté, à coups d'épaules, les gens qui gênaient son passage, s'avançait vers Béclard. Il semblait éméché et ricanait d'un air narquois.
Béclard, d'un saut, fut devant lui, si furieux de cette nouvelle intervention qu'il ne vit même pas la taille de l'adversaire.
— De quoi qui s'mêle, celui-là.'' que qui veuti'... N'en v'ià un outil !...
— Ferme, dit l'autre avec majesté. Elle a raison, c'te dame : Faut... faut êt'e bon, que j'dis ! T'entends, salaud! J'vas t'apprendre à êt'e bon, moi... Touches-y, au carcan... Non, mais touches-y un petit peu, pour voir...
11 lui avait mis son poing sous le nez. 11 répétait : " Faut êt'e bon ", avec une ténacité d'ivrogne qui s'est épris d'une formule.
Le charretier, fou de rage, fit un pas en arrière et, à toute volée, lui envoya en pleine face un terrible coup de fouet. Le terrassier leva le bras pour parer, mais le bout de la lanière pesante l'atteignit sous la tempe, vers l'oreille, ouvrant la peau, d'où le sang jaillit. Il se rua. Un coup de manche de fouet lui fendit le sourcil, mais déjà hurlant de rage, il tenait sous lui, dans le ruisseau, Béclard terrassé, qui mordait et ruait en vain ; il lui écrasait la face de ses poings énormes, l'assommait avec une fureur sauvage sur le pavé éclaboussé de sang. Deux agents, survenus aux cris, l'arrachèrent enfin de dessus son adversaire, qui ne bougeait plus. Entre eux, le colosse victorieux se dressa triomphant.
— Hein } dit-il à la vieille dame, qui était là, figée d'horreur, j'y ai passé quéque chose !... Ça y apprendra... Vous êtes contente ^
hcL vieille dame regarda ses poings sanglants, sa joue fendue, la blessure de son front, qui coulait dans ses yeux et jusque
dans sa moustache, toute pleine de rouge poisseux ; elle regarda le charretier vaincu, qu'on relevait inanimé, la tête en bouillie ; elle regarda le cheval, toujours par terre, oublié, et qui râlait, écrasé par son brancard et par le poids d'une douzaine de gamins qui étaient montés sur son corps pour mieux voir la bataille, et, aussi vite qu'elle put, elle prit la fuite sans pouvoir dire qu'elle était contente.
Minuit venait de sonner quand le vieux entra.
Maigre et mouillé dans ses vêtements noirs tout râpés, il avait l'allure d'une bête nocturne effarée. Il cligna des yeux à la lumière du gaz ; la buée chaude, qui sentait l'alcool, la fumée et la boue, le lit tousser, mais une sorte de bien-être sembla détendre son visage usé.
Le bar était presque désert : deux hommes, en longue blouse, qui buvaient avec deux filles résignées, se levaient pour partir ; un mendiant, la tête dans ses bras croisés, dormait sur un guéridon ; un pochard, accoté contre le mur, au bout de la salle, tout tremblotant et les yeux clos, psalmodiait inlassa-
blement un refrain pleurard qui semblait le désoler lui-même.
Le vieux, en habitué, gagna le fond du bar ; il allait s'asseoir à un guéridon lorsque, soudain, la porte en verre dépoli d'une arrière-salle s'ouvrit sans bruit. Un homme parut et brusquement saisit le vieux par le collet et l'attira, pendant que le poussait par les épaules le pochard soudain dégrisé et qui entra avec lui. La porte se referma sur eux sans que le patron, occupé dans le comptoir à faire ses comptes, ait paru s'apercevoir de rien.
Le vieux, surpris, ne cria pas. On le tenait par les bras. La lame blanche d'un couteau passa devant ses yeux.
— Si tu gueules, on te butte, dit une voix étouffée.
Dans l'arrière-salle, ils étaient, autour du captif, quatre hommes et une fille. Le vieux semblait se recroqueviller entre les mains qui le serraient, la terreur convulsait sa figure.
— Je ne vous connais pas, qu'est-ce que vous me voulez .'' bégaya-t-il. Je ne vous ai rien fait...
— Des fois, reprit celui qui avait déjà parlé. On va s'expliquer. On veut savoir qui que t'es, que que tu fais et pourquoi qu'on te voit partout où qu'on est .'' V'ià ce qu'on veut savoir. Moi, j' suis l'Algérien, et v'ià la grosse Laura qu'est ma môme ; v'ià le Bouvier qu'est du Pont-de-Flandre; Petit-Louis qu'est de partout, — et v'ià la Flûte. Regarde-le.
— Je l'ai jamais vu, haleta le vieux en ouvrant des yeux effarés sur la figure blême et canaille de la Flûte.
— Y vient de Fresnes. Y croit que c'est toi qui l'as donné.
— J' le crois pas, j'en suis sûr ! affirma la Flûte. Y l'était chez le père Flan, à Saint-Ouen, quand j'ai parlé du coup avec Julot. Y l'avait l'air de rien, mais y l'ouvrait ses esgourdes. J' m'en ai rappelé après.
— C'est ça, dit l'Algérien T'es ici et puis t'es là. Tu t'assoyes dans un coin et t'ouvres tes esgourdes. Y a longtemps qu'on te tient à l'œil. T'es partout dans les jambes du monde ; tu causes pas ; t'es jamais poivre; c'est pas naturel. T'es une mouche, sûr et certain.
— On voit que lui à la Roquette, et pis à la Maubert, et pis aux Halles aussi, dit la grosse Laura,
— A Pantin que je l'ai vu, et pis à la Cour des Tigres, assura le Bouvier, colossale brute au ridicule crâne d'oiseau sur des épaules massives. Y a pas, c'est un roussin, faut le crever.
Sa lourde main tomba sur l'épaule du vieux qui, avec un gémissement, plia.
— Tape pas encore, dit Laura en se serrant la taille de ses deux mains pour replacer son corset. Laisse-le causer.
L'Algérien approuva.
— C'est ça, qu'y cause. T'entends : dis qui que t'es, pourquoi que tu viens, si c'est pas pour indiquer ? Si t'es de la rousse, t'y passeras, sûr et certain. Si t'en es pas, on te fera rien. On est juste. Allons, grouille-toi. Cause.
Tous attendaient. Le vieux ouvrit la bouche pour parler, mais il tremblait et deux fois il avala sa salive avec un effort convulsif. La terreur le rendait plus livide encore.
— Ce qu'y l'a peur, y l'en est vert, observa la fille avec une nuance de pitié.
Le vieux releva la tête.
— C'est cela, c'est cela. Ne... ne me faites pas de mal... Otez le couteau... Elle a dit la vérité. Je suis... Je suis un homme qui a eu peur...
Les rôdeurs, ahuris, se regardèrent.
— J' l'avais bien dit, c'est pas un roussin, y l'est marteau, constata Petit-Louis en rallumant sa cigarette.
— Ferme, Laisse-le causer, ordonna l'Algérien. Tiens, dit-il, au vieux, bois un coup. Il lui tendit son verre plein. Le vieux le vida; ses dents heurtaient le verre convulsivement, mais la force de l'alcool le secoua et amena sur ses joues terreuses comme une ombre de couleur. Il reprit :
— C'est cela... Oui... Je vous assure... Je n'ai rien fait. Otez le couteau. Vous allez voir : J'étais un pauvre... il y a... il y a... (il sembla chercher) très longtemps. Vingt-cinq ans, probablement, ou trente... Oui... un pauvre, — 150 francs par mois... un employé, vous comprenez .^.. une femme... quatre enfants... petits : sept ans, cinq ans, deux ans et un... un tout petit. Il fallait une redingote
propre, un chapeau, des bottines... On... on ne vivait pas. . . Et puis la maladie. . .(Il s'interrompit, frissonna et, sans transition, reprit.) Quand le directeur m'a dit que je devais rendre les 1.400 francs dans les vingt-quatre heures, sans quoi il porterait plainte... eh bien, on s'est décidé... Oui. Il n'y avait pas d'autre issue. On s'est décidé, elle et moi. Alors on a fait un bon diner avec du vin et du cognac, et puis on a couché les enfants et on a tout calfeutré, la porte, les fenêtres, et j'ai ouvert le gaz. Oui, j'ai ouvert le gaz. (Il s'interrompit encore.) L'odeur... l'odeur qui étourdit, qui suiFoque... et ma tête, ma tête... Je me suis réveillé au bout d'un temps, il faisait noir et il y avait des râles dans la chambre, ou bien c'était dans mes oreilles et... et... (Il avait des gouttes de sueur aux tempes, il acheva dans un souffle.) Et je me suis sauvé... je me suis sauvé... J'ai ouvert la porte, je suis parti, moi seul, les laissant, parce que je n'avais plus de courage pour mourir, et plus de courage pour vivre avec eux. Et... et j'ai refermé la porte derrière moi...
— Alors ils sont morts ? dit à demi-voix la grosse Laura.
Le vieux eut un frisson violent qui sembla le désarticuler.
— Je ne sais pas, dit-il, égaré. Je me suis sauvé. J'ai quitté la chambre, la maison, la rue, la ville, et je n'y suis jamais retourné et je n'ai pas ouvert un journal pendant des années. Je ne sais pas...
Il fit une pause et poursuivit :
— J'étais seul... Je suis allé très loin, dans une ville au bord de la mer, et je me suis engagé, sous un autre nom, comme domestique sur un transatlantique. Pendant des années et des années, j'ai été d'Europe en Amérique et d'Amérique en Europe. Je n'ai rien vu d'autre que le bateau et les deux ports. Quand j'ai été vieux, j'ai quitté mon service et je suis venu habiter Paris. . . Voilà. . . Mais, n'est-ce pas, je m'ennuie... Alors, le soir, la nuit, je vais n'importe où... pour me distraire... voir du monde... Ici, là, n'importe où... Ça m'est égal. Je n'écoute pas ce qu'on dit, je vous assure. Je ne croyais pas gêner. Il ne faut pas m'en vouloir. Je vous ai tout
raconté... Ne me faites pas de mal... Je ne suis qu'un pauvre homme, voyez-vous. Et puis... et puis... (il saisit le bras de l'Algérien et se pencha vers son oreille) vous savez, Us ne me quittent pas beaucoup... chuchota-t-il.
— Lâche-moi, nom de Dieu, gronda le bandit qui le repoussa.
— Fâché de déranger ces messieurs, dit le patron du bar en entrebâillant la porte pour passer sa tête, mais v'ià deux heures, faut que je boucle.
Sans mot dire, en hâte et semblant s'enfuir, la fille et les quatre hommes sortirent.
Le vieux, derrière eux, de son petit pas fatigué, gagna la rue et il s'éloigna furtivement, l'œil aux aguets, comme pour reconnaître, dans l'ombre de la nuit pluvieuse, les petites ombres familières qui l'accompagnaient.