L ETRANGER
secoué, poussa un aigre miaulement qui s'enfla en clameur aiguë.
— Comme il cric drôlement ! dit Louise, surprise, en saisissant le petit paquet et en levant le voile.
Une petite figure rechignée, grimaçante et couleur de savon de Marseille apparut.
— Mais ce n'est pas Emile ! hurla Louise avec un effort pour se dresser. Qu'est-ce que c'est que ça .'' Emile ? Où est-il ?
La vieille, dégrisée, devint blême.
— C'est pas Dieu possible, gémit-elle, qu'on aurait changé de gosse avec c'te dame en les reprenant sur la banquette ?..,
Du coup, Huart, malgré sa froideur, fut debout.
— Nom de Dieu !... commença-t-il.
Mais les cris de sa femme lui coupèrent la
parole.
— Quelle dame ? Qui est-ce ? Où habitet-elle .'' Huart, cours-y !
Mais la vieille, les jambes coupées par l'ivresse et l'émotion, était tombée sur une chaise.
— J' la connais pas, gémit-elle. J'sais pas
son nom ni où qu'elle demeure. On s'est causé par hasard... C'est elle qui s'a trompée... Elle était saoule...
C'est en vain que Huard avait visité tous les commissaires de police ; c'est en vain que Louise, guérie du coup par l'émotion, avait interrogé tous les commerçants du quartier; c'est en vain que la grand'mère, désolée, repentante, humiliée, et surtout complètement exaspérée contre la vieille indélicate qui lui avait filouté son petit-fils (c'est ainsi qu'elle racontait l'aventure), avait parcouru pendant des semaines les avenues du Champ de Mars espérant y retrouver Emile puisqu'elle l'y avait perdu : du poupon égaré nulle trace et à sa place, au sein de la famille Huard, l'étranger.
Huard avait, un moment, songé à s'en débarrasser en l'envoyant à l'Assistance publique, mais sa femme n'avait pas voulu y con-
sentir et lui-même s'était rapidement rangé à son avis : cela porterait peut-être malheur à Emile. Si on traitait mal l'étranger, Emile sans doute, où qu'il soit, serait mal traité. Une sorte de mystérieuse fatalité liait dans leur esprit le sort de leur enfant au sort du petit inconnu tombé chez eux et qu'ils entouraient de soins avec l'idée confuse que c'était, par contre-coup, à Emile qu'ils les prodiguaient.
Mais l'étranger, qui avait environ un an, se montrait assommant et despotique. Au contraire du disparu, Emile, qui était un bel enfant frais et rieur, il était assez chétif et presque laid avec son teint jaune, ses petits cheveux rares et ses tout petits yeux noirs un peu obliques qui suivaient avec sagacité les mouvements des personnes. Quant à son caractère, il n'était pas à proprement parler maussade ou acariâtre, mais plutôt susceptible et surtout extraordinairement autoritaire.
D'une intelligence au-dessus de son bas âge, il employait, pour imposer sa volonté à ceux qui l'avaient par force recueilli, une sorte de chantage particulièrement efficace.
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Quand il voulait quelque chose, — et il savait on ne peut mieux exprimer ses désirs par des gestes puisqu'il ne parlait pas encore, — si on ne lui donnait pas immédiatement satisfaction, il ouvrait la bouche et criait. Il criait d'une façon sauvage et déchirante, si soutenue et si puissante qu'on se demandait comment un son aussi prodigieux pouvait sortir d'une si petite bouche. En même temps, il devenait noir et on avait peur de le voir mourir.
Il n'y avait aucun moyen de le faire taire. On ne pouvait ni le bâillonner, ce qui eût achevé de l'étouffer, ni le claquer car il était vraiment trop petit, et d'ailleurs cela redoublait sa véhémence. Il ne fallait pas songer à le laisser crier jusqu'à extinction de forces, car il aurait sans doute péri sur place dans un paroxysme de hurlements ; du reste personne au monde ne pouvait supporter longtemps ces clameurs affolantes qui révolutionnaient les gens jusque dans la rue et qui faisaient croire aux voisins que les Huard, rendus méchants par leur malheur, torturaient le petit qui leur était tombé du ciel.
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Alors on lui céda au premier cri, immédiatement et sans hésiter, et on s'ingénia à devancer ses désirs pour les satisfaire. Il se rendit compte de son pouvoir et, sans en trop abuser, avec une perspicacité précoce et la fermeté de la toute-puissance, il dicta sa loi à la famille Huard. 11 criait pour être couché et pour être levé, pour boire et pour manger, pour être porté et pour être posé, pour sortir et pour rentrer, pour avoir ce qu'avaient les autres et pour qu'on cesse de faire ce qui lui déplaisait. Au piaulement précurseur annonçant sa volonté, ils s'empressaient tous : la grand'mère, qui le maudissait, se maudissait et maudissait la vieille inconnue. Louise, inconsolable et exaspérée, les deux petites filles, terrifiées par ses clameurs affreuses, et Huard lui-même, Huard, qui était contremaître de son atelier, et qui devait se prêter, docile, à ses caprices.
— Qui nous en débarrassera, Bon Dieu ! qui nous en débarrassera, de ce petit salaud ? murmurait le mécanicien en rage. Mais le souvenir d'Emile était comme une égide sur l'étranger, et les mois passaient.
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Ce jour-là, vers sept heures, la grand'mère, qui était sortie seule, n'était pas encore rentrée, bien que Huard fût déjà à table pour dîner. Tout à coup, il y eut dans l'escalier un tumulte et, à la porte du logement, elle apparut dépeignée, excitée, tenant d'un bras un ptoupon et tirant après elle, de l'autre bras, une vieille à lunettes et bonnet noir, qui protestait.
— Emile ! cria la grand'mère en collant le bébé qu'elle tenait dans les bras de Louise, qui le reconnut et, d'une étreinte éperdue, le serra sur son cœur. — C'est Emile! C'est c'te vieille voleuse qui l'avait ! Je l'ai retrouvé ! y peux mourir !
— Elle est folle ! piaillait la vieille inconnue. Pourquoi qu'a m'prend Hippolyte .'' Si c'est pas Dieu possible de se jeter comme ça sur les personnes et de les forcer à venir là ous qu'elles ont rien à faire ?
Louise démaillotait son enfant et l'examinait. Huard se leva de table.
— Faut la police. On va vous faire boucler, vieille voleuse d'enfants, dit-il.
— C'est vous qu'êtes des voleurs ! hurla la
vieille. Pourquoi qu'vous m'prenez Hippolyte ? Vouij Hippolyte, que c'te femme elle déshabille et que c'te vieille chipie elle m'a arraché dans la rue en me menaçant des sergents de ville et d'tout l'diable et son train, si je venais pas avec elle...
— Mais c'est mon enfant à moi 1 cria Louise.
— Vous vous rappelez-t'y pas 1' jour ous qu'on a bu une goutte ensemble au Champ de Mars .'' dit la grand'mère.
— Ah voui, dit la vieille, j' vous reconnais. Vous étiez pus polie qu'aujourd'hui.
— Eh ben, c'est c' jour-là qu' vous m'avez filouté mon petit-fils pour me laisser votre avorton à la place... Oui, 1' gosse qu'est là sur la grande chaise.
— C'est-y vrai .'' murmura la vieille en regardant les enfants... C'est pas Dieu possible quej' m'en étais pas aperçue!... C'est mon petit neveu comme qui dirait. L' père, qu'est aux colonies, me l'a confié quand la mère elle est morte... J'y connais rien, moi,aux enfants. J' suis chaisière à Sainte-Aldegonde. Et pis j'ai la vue basse... Tout de même,
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maintenant, j' le remets, Hippolyte... Y Ta bien profité...
— C'est pas comme mon pauvre Emile, dit Louise. Il est jaune comme un citron et maigre comme un clou... Si c'est pas un malheur de voir ça ?
— J' vous demande rien, dit la vieille, vexée, et on s' doit rien, hein ? J'ai gardé r vôtre, vous avez gardé 1' mien ; on est quitte. J' l'emporte et bonsoir!
Elle s'approcha de la haute chaise où Hippolyte, carrément installé, regardait la scène de ses petits yeux sagaces. Elle tendit les mains pour le prendre. Hippolyte se rejeta en arrière. Il étreio^nit les bras de la chaise de
toute la force de ses petits poings. Il ouvrit la bouche et cria.
Il cria comme il n'avait jamais crié. Une clameur démente grandit, se multiplia, emplit le logement, l'escalier, la maison, la rue. En même temps, Hippolyte devint noir.
La vieille, frappée en pleine figure par ce son affreux, se rejeta en arrière.
— Y veut pas venir, cria-t-elle dans l'oreille de Louise.
— Naturellement, dit celle-ci en regardant l'étranger avec des yeux qu'elle n'avait jamais eus pour lui, — il est habitué à être soigné ce petit, il sait ce qui l'attend avec vous...
— Vous avez trop à faire avec vot' fourbi de sacristie, observa Huard, qui était anticlérical.
Louise avait passé Emile reconquis à sa fille aînée. Elle prit dans ses bras l'étranger qui se tut à l'instant, satisfait.
— En voilà assez, dit la jeune femme, il veut pas aller avec vous et il ira pas. Merci, c'est pas pour que vous le rendiez malade que je le soigne depuis six mois. Maintenant je le garde. Quand le père reviendra, on s'expliquera avec lui...
Une allégresse illumina sous son bonnet noir le visage de la vieille.
— Moi, j' demande que ça, dit-elle. C'est pas mon affaire d' soigner les enfants. J' viendrai r voir le dimanche...
— Savoir si ça le fait pas trop gueuler, y n'est pas bête le petit salaud, murmura Huard avec une sorte de tendresse admirative.
ALCIDE BADEUIL
Alcide Badeuil, comme insignes de ses fonctions dans la société, portait un chapeau haut de forme en cuir bouilli, noir et luisant ; un pantalon noir, un gilet noir et un grand habit noir qui avait une plaque numérotée au côté gauche de la poitrine et qui tombait carrément autour de son vaste torse.
C'était un bon travailleur, sobre et vertueux, solide et adroit, sachant comme pas un diriger le fardeau le plus pesant et le plus grand à travers les plus périlleux escaliers des vieilles maisons du quartier de Grenelle, où il opérait souvent. Quand il était de service, on était sûr que tout se passerait bien.
Cependant, depuis le printemps dernier, Alcide Badeuil ne trouvait plus de goût à la vie, car un cœur battait dans sa poitrine, sous
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la plaque numérotée, et c'était d'un amour contrarié.
11 l'avait connue de façon chevaleresque. Un soir d'avril, comme il rentrait chez lui, il avait entendu des cris de femme, s'était précipité et avait vu, sur le quai désert, une petite blonde qui se défendait, affolée, contre l'étreinte ignoble d'une immense gouape à demi saoule, selon toute apparence. Son sang généreux n'ayant fait qu'un tour, comme il le dit lui-même par la suite, au spectacle de l'innocence outragée par la crapule, il avait bondi, et, entre ses mains vigoureuses, l'immense gouape n'avait pas pesé lourd. Tout d'abord provocatrice et ordurière, elle s'était bientôt trouvée par terre et beuglante, avec une fontaine de sang coulant de son gros nez.
Alcide avait gab.mment reconduit chez elle, rue de la Convention, la petite blonde, qui, chemin faisant, lui avait appris qu'elle s'appelait Ernestine, était giletière, habitait avec sa grand'mère et aimait les feuilletons, les romances, les pastilles de menthe, les petits oiseaux, les fêtes foraines et l'honnêteté.
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Par ces discours ingénus et sa fraîche jeunesse, elle avait fait sa conquête, et:depuis lors le tendre Alcide ne s'appartenait plus.
Il l'avait revue souvent et facilement, car la grand'mère avait voulu connaître le sauveur; mais, au cours des entrevues, il s'était peu à peu rendu compte que son idole, tout en lui témoignant une reconnaissance convenable, n'acceptait pas sans une sourde répugnance ses timides hommages. C'est en vain qu'il passait tous les instants de loisir que lui laissaient ses fonctions, dans la rue de la Convention afin de la rencontrer par hasard ; c'est en vain qu'il lui offrait des bouquets de violettes et des cornets de bonbons de chez le meilleur épicier du quartier ; c'est en vain qu'il soupirait et maigrissait ; il sentait qu'elle était toujours, devant lui, mal à l'aise, effarée et inquiète, — et il sentait aussi qu'il l'aimait de plus en plus.
Un samedi soir, enfin, l'explication décisive eut lieu sur le terre-plein du pont que domine la Liberté éclairant le Monde.
Il rencontra la jeune fille avenue de Versailles. 11 marcha vers Grenelle à ses côtés,
et, tout à coup, avec une audace qui rendait pâle sa grosse figure fraîche, toute pleine de taches de son sous ses cheveux roux, il lui demanda sa main, mélangeant, au cours d'une déclaration véhémente, confuse et bredouillée, son amour et ses économies, ses qualités d'homme rangé et les blonds cheveux d'Ernestine, le désir qu'il avait de garder avec eux la grand'mère, et sa supériorité à lui, Alcide Badeuil, sur tous ses collègues du quartier, de Paris et peut-être du monde.
Mais Ernestine avait pâli. Elle avala sa salive avec peine, comme une personne qui est très émue, et dit seulement :
— Ça ne se peut pas. C'est bien de l'honneur pour moi, monsieur Badeuil, mais ça ne se peut pas...
Pourpre, puis blêmissant, il demanda pourquoi. Elle hésita et, sans le regarder, répondit :
— C'est vot' travail. J' pourrai jamais, monsieur Badeuil. J' vous aime bien, allez, mais c'est vot' travail... Les... les... vous savez bien... moi, voyez-vous, y a pas moyen. J' deviens comme folle quand j' sais qu'y
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en a un dans une maison... Y m' semble qu'y vont m' tirer avec eux... J'en rêve la nuit. J' crois qu'y viennent dans mon lit... Alors, pensez, si vous étiez mon mari... Non, vrai, j' pourrai jamais...
Elle s'arrêta, haletante. Il l'écoutait, saisi, n'ayant jamais pensé à cela.
— Si vous faisiez autre chose, reprit-elle, je n' dis pas, vous me plairiez bien, vous savez, et puis vous m'avez défendue... Mais penser qu'après avoir... avoir... enfin, vous comprenez... vous viendriez m'embrasser... non, j' pourrai pas... C'est malheureux... Y auraitt-y pas moyen que vous fassiez aut' chose ?
— Quoi... quoi que je pourrai faire ?
gémit-il. C'est mon métier... J'en ai pas d'autre ! J' vas pas me mettre manœuvre, ça serait pas à faire ! acheva-t-il, avec un peu d'orgueil professionnel et un regard sur ses vêtements de drap noir, qui lui avaient toujours paru si bien.
— C'est vrai ! concéda-t-elle, avec le respect des laborieux pour le métier, quel qu'il soit, d'un homme.
— Enfin... enfin... réfléchissez, dit-il, vou-
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lant conserver un espoir. Peut-être bien que vous vous habituerez...
Mais elle secoua la tête et le quitta.
Depuis, à chaque rencontre, il lui demandait si elle avait réfléchi, mais, chaque fois, elle secouait encore la tête.
— J' m'habituerai jamais, soupirait-elle. J' pourrai jamais m'habituer, vous savez...
Et les souffrances d'Alcide Badeuil devinrent bientôt aiguës, car il s'aperçut que la jeune fille commençait à écouter les propos enjôleurs d'un tailleur qui habitait la même maison qu'elle, un avorton malingre, beau parleur et narquois, qui oignait de pommade à la rose sa chevelure frisée, et qui passait des heures, assis sur son établi, à ravauder des nippes en bavardant, comme une pie malveillante, avec toutes les commères du quartier.
Un matin d'hiver, enfin, sur l'homme habillé de noir et coiffé de cuir luisant, une dernière calamité fondit. Il fut désigné pour aller accomplir sa fonction précisément dans cette maison de la rue de la Convention où habitait celle qu'il aimait. Ce fut pour lui
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le coup suprême ; il se sentit perdu ; il se dit qu'elle le verrait dans l'exercice même de cette profession qu'elle abhorrait, et qu'ensuite elle ne voudrait plus le revoir. 11 obéit pourtant, le cœur brisé.
Il était si triste qu'il ne but même pas le petit coup du matin, et qu'il opposa un morne silence aux plaisanteries de son collègue, vieil homme rubicond, intempérant et facétieux, qu'on appelait le père Domino, à cause de la passion qu'il avait pour ce jeu et à cause aussi de similitudes faciles.
Celui dont ils devaient s'occuper était un septuagénaire gigantesque, que l'ivrognerie avait fait périr de congestion dans son taudis du sixième, vers lequel la concierge les guida.
— N'en v'ià un client... heureusement qu'on est un peu là, nous deux 1 crâna le père Domino, qui se ressentait d'une noce de la veille. Mais Badeuil, espérant encore ne pas être vu par sa bien-aimée, pressa les opérations, et, bientôt, chargés de leur fardeau, ils s'engagèrent dans l'escalier, qui était escarpé, tournant, étroit et redoutable.
Ernestine habitait au troisième palier. Ba-
deuil, du haut des marches, constata que le logement était fermé, — elle ne le verrait pas ! Un poids plus lourd que celui qu'il portait au bout de ses bras s'envola de son cœur; il activa la descente, mais le père Domino, au moment même où il atteignait le palier, pour prouver que rien ne lui était impossible, esquissa par bravade une aile de pigeon, manqua la dernière marche et s'abattit avec une plainte de douleur.
Leur fardeau faillit lui écraser la tête, mais Badeuil, quoique surpris, put le retenir, et la chose, avec un bruit sourd, tomba sur le palier, barrant exactement la porte de la jeune fille.
Le père Domino, par terre, jurait, une cheville cassée ; la concierge, de l'étage supérieur, glapissait, et toutes les femmes de la maison accouraient, en tumulte, pour voir. Parmi elles, le tailleur détesté ricanait, en face de Badeuil plein d'angoisse, qui s'arrachait les cheveux.
Ce qu'il redoutait arriva. Un cri aigu, tout à coup, le glaça.
Fraîche et pimpante, Ernestine, revenant
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d'une course matinale, rentrait chez elle. Elle vit ce qui barrait sa porte et faillit s'évanouir. Au même moment, la porte s'ouvrit ; la vieille grand'mère, en tout semblable à une sorcière qu'on réveille, attirée par le bruit, regarda, et, saisie d'une horreur contagieuse, ne put moins faire que de reculer, pour tomber, défaillante, sur une chaise, en appelant Ernestine d'une voix déchirante.
— Otez ça ! Mon Dieu, mon Dieu, ôtez ça ! criait Ernestine, affolée. Monsieur Badeuil, je vous en prie, ôtez ça !
— C'est trop lourd ! siffla le tailleur, insolent.
Badeuil, bouleversé par le cri de la jeune fille, ne le regarda pas.
— Y a pas un homme pour m'aider ?
demanda-t-il.
Mais tous les hommes étaient à leur travail.
Alors, le croque-mort tourna vers Ernestine ses gros yeux bleus, avec un regard éperdu, qui disait : " C'est pour vous. Je vais vaincre ou mourir, et c'est pour vous. "
Puis il respira profondément, se pencha,
saisit dans ses mains puissantes le fardeau énorme, le souleva, l'enleva et le chargea. Un moment, il vacilla et faillit s'écrouler, mais il se raidit dans un effort suprême, et, sans faiblir, fort comme l'autre Alcide soutenant le monde, il descendit tout seul la charge écrasante, et, pourpre, suant, haletant, courbé sous le cercueil, devant la jeune fille subjuguée et conquise, il passa, tout resplendissant d'amour.
sous LE PONT
Sous le pont, le manchot, en entrant, commença par secouer la neige épaisse qui le couvrait. A cause de la blancheur vierge des quais, la nuit, sous l'arche, paraissait plus noire, mais ses yeux connaissaient l'ombre, et d'un regard il constata que l'abri qu'il s'était ménagé depuis quelques soirs sous' une bâche, entre deux gros tuyaux, n'avait pas été dérangé.
Quand il eut secoué la neige, il déboutonna sa veste en loques, son vieux gilet trop grand, sous lequel un tricot sale lui tenait lieu de chemise, et dégagea son second bras, car il n'était manchot que selon ses besoins.
Alors, il passa la manche de sa veste et il alla s'asseoir sur un des tuyaux. Il tira de sa poche un bout de pain, un cervelas, une
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vieille bouteille à pharmacie pleine de vin, et se mit à manger.
Un grognement sourd, par terre, à côté de lui, lui fît tourner la tête.
— Ben quoi, l'ancêtre, ça ne va donc pas ? grommela-t-il la bouche pleine.
Un vieux, dépenaillé, décharné, avec une barbe blanc sale et une longue capote grise toute trouée, se leva sans mot dire. Son regard se porta sur le cervelas avec une sorte de convoitise farouche ; mais l'autre, sans en offrir, l'air dur, mâchait avec lenteur et minutie. Le vieux fit quelques pas jusqu'à la limite de leur abri et resta immobile à regarder le réseau embrouillé des flocons descendre sur la terre et dans l'eau, si dense qu'au travers on voyait à peine la lumière des réverbères lointains.
Quand il revint, l'homme qui mangeait, ayant fini, remit dans sa poche son couteau et sa bouteille, et devint sociable.
— Que temps, que temps, grommela-t-il comme le vieux, toujours silencieux, s'asseyait non loin de lui. Bon sang, on l'a attendu, c'te saleté d'hiver, mais on y a rien
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perdu... Avec ça que j'ai des croquenots qu'on dirait des éponges...
Il s'interrompit et regarda son compagnon, qui, les bras sur les genoux, penchait la tête vers le pavé.
— Alors, quoi, c'est la panouille, hein ^ T'as rien fait, aujourd'hui .'' C'est comme moi... L' métier est foutu. Y a trop de concurrence... Les clients marchent plus. J'ai essayé de tout, que j' te dis ! J'ai fait l'honteux qu'ose rien demander et qui regarde à travers la glace des pâtisseries chic... Fuu !... C'est comme si on dansait. Y lèvent même pas les yeux, y s'empiffrent sans savoir qu'on est dehors. J'ai essayé 1' coup de l'épileptique avec un bout de savon pour mousser, mais y sont au courant, y rigolent, et y a toujours un flic qui vous tombe sur le poil... Aveugle, y a pas mèche. Ouverier sans travail, ça prend plus... Cul-de-jatte, ben, mon vieux, c'est pas un truc que j' conseillerai jamais. D'abord, faut la boîte, et pis qu'est-ce qu'on prend comme crampes dans les guibolles !... Non, y a qu'à tend' la main, tout bêtement, à attend' une poire ; des fois à faire le manchot, comme
j'ai fait aujourd'hui, mais c'est encore se donner trop de mal pour rien... Quand on a pas sa place, quand on est pas connu des clients, c'est gelé ! Y a qu'à crever ; y-z'ont tous leurs pauvres, qu'y disent... Bande de vaches !
— Pourquoi ne voles-tu pas ? interrompit brusquement le vieux.
Le mendiant eut un sursaut.
— Voler ! Ben, avec ça que c'est facile... Voler quoi .'' A qui ? Y faut des outils pour voler, et pis des occases... C'est un métier... Du reste, si t'as quéque chose à m'offrir, un travail facile... et qui rapporte gros... j' dis pas non... Un coup dans les cent mille balles, hein, mon vieux... comme tu dois en faire tous les huits jours... y a qu'à voir ton panetot...
11 ricanait, mais le vieux le regardait en face, sérieusement, et se pencha vers lui.
— J'ai volé, moi, chuchota-t-il, j'ai volé des millions... Je suis millionnaire, et je crève ici...
L'autre ouvrit de grands yeux et éclata de rire.
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— Millionnaire ! T'es millionnaire ! Ben, alors, t'en es un drôle d'original de millionnaire... Viens te coucher, je t'offre la moitié de ma bâche ; on s' tiendra chaud, eh ! millionnaire !
— Tais-toi ! — le vieux lui saisit le bras. Tais-toi... Je vais te montrer... Tu vas voir mon trésor, l'incomparable trésor...
— C'est pas possible, il est piqué, murmura l'autre en se reculant.
Mais le vieux se déchaussait. Au pied droit, il avait un soulier jaune ; au pied gauche, une vieille bottine vernie, à boutons, et toute crevée. Il la retira, il posa son pied nu sur le pavé sans paraître sentir le froid, il souleva, dans la bottine, la semelle intérieure, et, d'une cachette pratiquée dans le talon, retira un morceau de ouate sale, puis un objet qu'il tint serré dans sa main gauche pendant que de l'autre main il remettait sa bottine. Il se releva.
— Regarde ! dit-il.
Il était debout, la main gauche en l'air, la main droite dans la poche de sa capote. L'autre attendait, ahuri.
Le vieux ouvrit la main. Au bout de ses doigts étincelait et scintillait merveilleusement un petit objet qui semblait attirer et réfracter toute la lumière éparse dans l'ombre de la nuit.
— Sais-tu ce que c'est que ça ? dit le vieux. C'est le Diamant Bleu ! la pierre unique, qui a été volée il y a des années... C'est moi qui l'ai volée... Pendant qu'on la cherchait dans le monde entier, c'est moi qui l'avais... Oui, je l'ai volée... par hasard, je crois... Je ne sais plus bien... j'ai oublié... Mais je l'ai, c'est le vrai Diamant Bleu... le vrai... caché dans la bottine d'un miséreux... Personne n'y penserait, hein .^.. Ah ! ah ! ah ! personne !... Des millions, je te dis, des mil... A bas !
L'autre, d'un mouvement instinctif, s'était élancé, les mains tendues. Le vieux fit un saut en arrière, reculant sa main gauche, élevant sa main droite, où brilla un couteau qu'il avait, tout ouvert, dans sa poche.
— A bas, siffla-t-il, ou je te tue... C'est à moi ! je l'ai volé ! Et puis, qu'est-ce que tu en ferais, imbécile ? Le vendre .'' A qui ? On meurt de faim à côté.
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— T'es pas fou ! On peut le couper. Y a des gens pour ça... J'en trouverai, moi... Si ça vaut ce que tu dis, y a de quoi. . . y a de quoi vivre pour toujours, à nous deux... Montre encore.,.
Le mendiant, bouleversé, trépignait sans oser approcher.
Le vieux fixait sur lui un regard de colère.
— Mon diamant ! Le couper ! Jamais !
Jamais ! On ne pourrait pas, personne... et je ne veux pas... 11 est trop beau... il est à moi... à moi, et je le garde. Je n'ai que ça, je le garde... N'approche pas, ou jeté...
Le couteau brilla encore. Le vieux, à distance du mendiant, se pencha et enleva de nouveau sa bottine. Dans la cachette du talon redisparut la chose scintillante.
Rechaussé, sans un mot, il tourna le dos et s'en alla.
L'autre eut un mouvement pour le poursuivre, l'assaillir... Mais il resta immobile, le regardant s'éloigner, et son excitation tomba. Il eut un haussement d'épaules.
— Vieux loufetingue, va ! Sûr que c'est un bout de verre qui ne vaut pas quat' sous.
Et moi qui marche comme un fourneau !
murmura-t-il en se fourrant sous sa bâche, entre les tuyaux, pendant que le vieux, ombre grise et bientôt toute blanche, s'en allait vers un autre abri, dans la neige silencieuse que buvait par toutes ses fentes sa bottine crevée.