‹ La lanterne rougeChapitre 22 sur 25 · L ERREUR D EMILE · texte numérisé non relu

L ERREUR D EMILE

fainéant, ta mère a dû faire les commissions elle-même. Une autre fois tu te passeras de soupe ! cria le père qui venait de s'asseoir à table.

— Bah ! ça ne fait rien... Ça m'a fait prendre l'air, de descendre.

La mère, qui n'avait plus d'âge, tant l'avait usée l'affreuse vie des faubourgs, calmait son mari. Mais Emile, tout vibrant encore, dégoisa son aventure, sa trouvaille, son honnêteté, sa course chez le commissaire, l'enthousiasme de ce magistrat et le discours magnifique. Il répéta les paroles flatteuses qui avaient été dites pour lui et pour son père, il enfla l'événement, bredouillant, se reprenant, insistant sur les grands mots solennels et officiels qu'il disait de travers, emplissant de l'importance de sa petite personne gonflée de vanité la mansarde indigente où tous l'écoutaient : le père, la mère, les deux petites, pâlotes et maladives, — assis en rond autour de la table boiteuse sur laquelle une vieille petite lampe à essence fumait auprès d'un maigre ragoût

aux pommes de terre.

Il parlait dans le silence, et quand il eut fini il y eut encore un moment de silence.

Tout à coup le père abattit sur la table un coup de poing formidable.

— Sacré nom de Dieu ! bougre d'imbécile ! tu trouves mille francs et tu les rapportes pas à ton père qui crève de faim pour t'élever !

L'homme était debout, livide de fureur.

Emile le regardait, béant.

— Comment ! tu vois ta mère s'esquinter le tempérament à coudre toute la sainte journée pour gagner trente sous pour te donner à bouffer, ton père qui vient d'être en grève trois mois pour soutenir les camarades... Sacré nom ! hurla-t-il, frappé d'une idée subite, avec ça tu vas me faire pincer !... J'ai tamponné un flic l'autre semaine et tu vas me faire retrouver, petit saligaud !... pour rapporter de l'argent à un sale bourgeois qui l'avait, sûr, volé aux travailleurs ! Attends un peu, j'vas t'en fout', moi, des félicitations !

Fou de rage et des deux absinthes qu'il avait bues avant dîner pour se consoler de n'avoir point de travail, il sauta sur Emile.

l'erreur d'Emile 235

Emile, affolé, abruti d'étonnement, n'eut pas le temps de s'enfuir dans l'escalier comme il le faisait d'habitude. Les gifles à poing fermé, les coups de pied, pleuvaient avec un bruit sourd. Emile, d'abord hurlant, les bras sur la tète, ne criait plus maintenant, à demi assommé. Les petites filles, terrorisées, tassées dans un coin, jetaient les hauts cris, la mère s'accrochant au bras de son mari essayait d'arrêter les coups et en recevait sa bonne part.

Las enfin, l'homme jeta dans un coin l'enfant à peu près évanoui, il enfonça sa casquette sur sa tête, prit dans un tiroir les huit francs qui restaient pour finir le mois et, après un dernier coup de pied à Emile qui gisait par terre, il s'en alla sans dire un mot.

Quand Emile revint à lui quelques minutes après, il sanglota intarissablement. Il était tout endolori mais sa stupeur morale l'emportait encore sur sa souffrance physique, et il ne trouvait pas de mots pour dire ce qu'il pensait à sa mère qui l'avait pris sur ses genoux et tâchait de le consoler. Lorsqu'il fut un peu calmé elle lui parla :

— Faut pas en vouloir à ton père, mon petit, on est si malheureux... On doit trois termes, et le gérant veut nous expulser... Ton père, c'est un homme qui esta plaindre. 11 est vif, et puis il boit. Il a tant de misère 1 Alors, n'est-ce pas ? l'idée que tu pouvais lui rapporter mille francs en pièces d'or... Metstoi à sa place... Oh ! j'sais bien, t'as été honnête, t'as fait ce qu'on doit faire, c'est sûr... Mais y a d'autres enfants qu'auraient pensé à leurs parents... Sûr qu'ils auraient eu tort... T'as bien fait, j 'suis fière de toi, tout de même...

— Et qu'est-ce que je vais faire ? gémit Emile avec une reprise de larmes. J'vas être récompensé à l'école. Quand il le saura il me battra encore...

— Mais non, j 'm'arrangerai pour qu'il en sache rien.

— Et ma médaille i'... L'commissaire a dit qu'on m'en donnerait une...

— J'te la cacherai, mon petit ; ton père la verra pas, et nous la regarderons tous les deux, répondit la mère avec indulgence.

A travers le tumulte, la lumière et l'odeur de la fête foraine, se promenait Stanley Wilson.

Depuis quinze jours qu'il était débarqué, venant de New- York, c'était la première fois qu'il se trouvait seul dans Paris, le soir. Jusqu'à l'avant-veille, ses travaux préparatoires l'avaient absorbé, car c'était un garçon sérieux qui ne négligeait jamais rien, — sans parler de la surveillance despotique dont on l'entourait. La veille, après son triomphe, — un de plus sur la glorieuse liste, — il avait dormi sagement, mais, ce soir-là, lâchant tout le monde, il avait voulu sortir seul, au hasard de sa fantaisie, et, les mains dans ses poches, correct et flegmatique, il allait, regardant de tous ses yeux et s'amusant énormément sans en avoir l'air.

Tout à coup il eut un sourire : il avait vu une baraque de boxeurs ; mais, au même instant, il sursauta. Malgré son sang-froid, un étonnement passa sur son visage anguleux. Il s'approcha.

— Oh ! Jim ! cria-t-il.

Du haut de l'estrade étroite, un homme, qui y était seul, se pencha. Il était grand, maigre, déjà vieux, et ses yeux clignotants dans la clarté crue cherchaient qui lui parlait. Mais déjà le jeune homme était près de lui.

— Oh ! Stanley, gémit le vieux en le reconnaissant, oh ! i'ai honte que vous me voyiez ainsi...

Le jeune homme considérait la baraque misérable, la maigreur de l'homme, son maillot déteint et sa face hâve toute marquée de coups récents.

— C'est de ma faute, Stanley, dit le vieux. Quand vous m'avez connu à Londres, il y a cinq ans, j'étais encore le champion Jim Taylor, et j'étais riche... Mais le jeu, Stanley Wilson... le jeu... J'ai tout perdu. Je n'ai plus rien, et on ne veut plus de moi dans les rings,

parce que je suis trop vieux. Alors, comme il faut taire vivre la temme et les petites filles, Stanley, eh bien, je travaille ici, où on est fou de boxe maintenant, et je combats dans les foires, comme vous voyez...

— Mais comme vous êtes abîmé, murmura Stanley avec stupéfaction... A votre âge, Jim, on peut encore dominer n'importe quel amateur quand on a votre habileté...

— La misère rend vieux, Stanley, vous savez. Et puis je dois vous dire... eh bien, je suis en chemin pour être aveugle... Je ne vois plus venir les coups... Je dois me battre au hasard... En outre, il y a un homme qui vient tous les soirs pour me rencontrer. C'est un sale type, une terreur, comme on dit ici. Il est fort comme un taureau, et il sait assez de boxe pour faire usage de sa force envers un homme fini comme moi... Je dois combattre qui veut n'est-ce pas ? pour avoir du monde, et il est fier de montrer qu'il peut battre un professionnel, bien qu'on ne sait pas que j'ai été champion... et il s'amuse tous les soirs à me battre, et moi... moi, je ne n'ai plus mes yeux...

— Je comprends, je comprends fort bien, dit Stanley Wilson avec calme.

Il ajouta quelques mots, et ils entrèrent dans la baraque.

Vers onze heures, comme il en avait l'habitude, Victor Ladoux, plus connu sous le nom fameux de la Terreur de l'Ourcq, arriva. Le melon sur un œil, les mains au fond des poches, sa nuque énorme et droite sortant sans faux col du col bas du veston, il marchait avec un léger dandinement de brute vaniteuse, roulant ses lourdes épaules et inébranlable sur ses larges pieds, qui semblaient le planter dans le trottoir. Léa la Crevette qui, pour l'heure, mettait sa prostitution à son service, en corsage rouge, un ruban dans le casque de ses cheveux vernis, un œil bleu d'une gifle de la veille, le suivait, extasiée d'amour, et, dans le sillage du maître adulé, une dizaine de jeunes apaches, sa cour, se pressaient, imitant faiblement, en disciples indignes, son melon sur un œil, sa démarche et le mouvement de mâchoire par quoi il semblait vouloir mordre le monde.

— Alors quoi, faut encore que j'y refile

sa tournée, à l'Engliche, grogna-t-il, de sa voix traînante et dure en approchant de la baraque.

— Oh ! oui, mon petit homme, ça me fait tant de plaisir! roucoula, comme si elle se pâmait, la Crevette en se frottant à lui.

— Ferme, hein ! j'aime pas le plat !... Brutalement, d'un mouvement d'épaules,

il la rejeta de côté. Cependant, il s'avança, soignant son allure nonchalente et puissante afin d'impressionner son public, qui l'attendait, comme tous les soirs, pour le plaisir de lui voir fiche sa tatouille au Rosbeef, selon l'expression des petits voyous, que cela ravissait. Cependant, sur l'estrade, le vieux Jim, qui le voyait arriver, parlait à la foule.

— A mon regret, gentlemen, disait-il, je ne pourrai boxer ce soir, ma main droite est foulée. Mais voilà ici mon élève (il désignait un garçon blond et svelte, debout à côté de lui, et qui n'était autre que le jeune Stanley Wilson) qui me remplacera. Je demande l'indulgence pour lui, acheva-t-il avec une sorte de grimace gaie que les rides de sa vieille figure absorbèrent.

— Je l'prends, rmôme, si t'en as assez pour ton compte, dit le sieur Ladoux. Lui ou un autre, je m'en fous ! Celui qui me bouffera le foie, y l'est pas encore né !

Un murmure d'allégresse et d'admiration circula, et la baraque s'emplit.

— Non, mais des fois, combien que tu penses durer ? railla l'hercule, quand, dans l'arène, en tenue de combat, il fut en face de son adversaire, dont il écrasait la stature élégante et souple de toute son énorme musculature de faiseur de poids. Tu peux te numéroter, ajouta-t-il, t'as besoin qu'on te mouche... Si t'as jamais entendu parler de la Terreur de l'Ourcq, eh ben, c'est moi...

L'Américain, sans répondre, sifflottait entre ses dents. Les bras étendus avec une apparente négligence, les mains à demi ouvertes, il fixait son regard assuré, gris et brillant, sur l'énorme brute qui, les poings brandis, avançait sur lui.

Le combat commença, et, au bout d'un moment, Victor Ladoux avait compris, car il était relativement intelligent, et il eut froid, car il était lâche. Il se rendait compte avec netteté

qu'il ne toucherait jamais l'homme qui était devant lui, et que celui-ci le frapperait comme il voudrait, où il voudrait. 11 avait déjà un œil fermé, la lèvre fendue, et l'adversaire insaisissable voltait autour de lui comme une ombre, esquivait sans même y prendre garde ses coups à assommer un bœuf et, sans trêve, avec la régularité, la force et la sécheresse d'un piston de machine, lui martelait le torse et la face, le massacrait en détail sans l'abattre. La douleur, la rage, la honte, affolaient l'hercule. Sous ses paupières gonflées, il n'y voyait plus clair, le sang, en filets minces, coulait sur sa peau tatouée et jusque dans les poils de sa poitrine. 11 voulait réfléchir ; la sensation, inconnue pour lui, de la défaite le paralysait ; les minutes des reprises lui semblaient sans bornes ; le murmure de la foule stupéfaite l'enrageait. Il aurait voulu abandonner et s'enfuir, mais il était la Terreur de l'Ourcq, et il resta, cognant au hasard, à tour de bras, dans le vide. Et, tout à coup, fou de rage, il se rua, les bras ouverts, pour saisir son adversaire, l'étrangler, le broyer. Mais Stanley Wilson n'était jamais

surpris. Frappant de toute sa puissance, d'un coup terrible et net au creux de l'estomac, et qu'il doubla instantanément au menton, il arrêta la brute forcenée, qui tourna sur ellemême et tomba sur le dos, les bras en croix. Ce fut une stupeur. Les voyous contemplaient par terre leur dieu démoli. En eux se mêlaient le désir de le venger, la joie de voir humilier sa force despotique, l'admiration pour son vainqueur... Mais Léa la Crevette, déjà, s'était élancée.

— Mince alors, c'est tout ça, une Terreur ! siffla-t-elle avec un regard de furieux mépris vers le sieur Victor Ladoux, qu'on arrosait d'un seau d'eau pour lui faire reprendre ses sens.

Frémissante, elle s'approcha de l'Américain blond et svelte, à peine essoufflé, et qui ôtait tranquillement ses vieux gants tout humides de sang.

— Dis donc, dis donc, murmura-t-elle, presque timide, veux-tu, veux-tu ?...

Le jeune Stanley Wilson s'écarta avec un tranquille dédain.

— Je ne marche pas, répondit-il, en es-

sayant de plier son épouvantable accent au peu qu'il savait d'argot français, j'ai mes pieds gelés. Je ne suis pas un marlou, moi, je suis un boxeur...

Et il alla se rhabiller avec l'aide du vieux Jim, qui pleurait des larmes de joie.

Un samedi de septembre, au petit matin, comme la grande Rosa faisait son paquet pour quitter la hutte du charbonnier Borniche, avec qui elle venait de passer la semaine, celui-ci, qui la regardait en paraissant réfléchir, lui dit tout à coup :

— Dis donc, Rosa ?

Il parlait lentement, en pesant ses mots, car il parlait peu. Elle leva la tète. 11 reprit :

— Dis donc, si qu'on se marierait, nous deux ?

— Tu te fous de moi, répondit-elle avec calme.

— Non. Si tu veux, moi j 'veux.

Elle vit qu'il était sérieux et resta étonnée. Elle ne comprenait pas la demande de l'homme. Ça allait bien comme ça, pourquoi

changer ? Mais il n'y avait pas non plus de raison pour dire non.

— A quoi que ça sert ? murmura-t-elle.

Ils restèrent encore sans parler. Puis elle dit qu'elle allait réfléchir jusqu'à son prochain passage, et, dans le brouillard frais et l'ombre verte de- la forêt, où n'entraient pas les rayons du soleil levant, elle s'en alla, foulant les feuilles mortes, vers la hutte lointaine de Biernu.

Depuis longtemps, elle était la femme des quatre charbonniers de la grande forêt de Vervan, qui est aux confins de la Bretagne.

Elle se nommait Rosine Rive, parce qu'on l'avait trouvée,un 1 1 mars,abandonnée au bord d'un ruisseau, mais tout le monde l'appelait la grande Rosa. Elle avait été une de ces pupilles de l'Assistance qu'on place dans les fermes dès qu'elles peuvent travailler. A seize ans, elle avait eu, d'un gars de batterie, un enfant qui était mort. Plus tard, elle avait servi à la ville, dans un café où venaient les soldats, et au-dessus duquel on louait des chambres ; mais elle était paisible et préférait la campagne. Elle y était retournée, et après

quelque temps, elle était devenue la femme des quatre charbonniers qu'elle avait connus l'un après l'autre dans la forêt, l'endroit du monde où elle se trouvait le mieux.

Dès lors, son existence avait été d'une régularité parfaite et qui la satisfaisait. Avec équité, elle partageait son temps entre ses hommes. Il y avait le vieux Biernu, barbu et silencieux, qui avait voyagé et qui avait eu des malheurs ; Louis Yot, qui se saoulait le soir quand elle n'était pas là, mais qui était très gentil lorsqu'elle était avec lui ; le grand Goussin, qui avait remplacé le Nantais (qu'un matin elle avait trouvé mort), et qui chantait, en travaillant, des bouts de chansons de caféconcert ; Borniche, enfin, le quatrième, un gros garçon lent et laborieux, qui ne buvait pas et avait des économies.

Tous les samedis matin, Rosa, selon l'ordre établi, quittait l'homme avec qui elle était depuis une semaine, pour aller rejoindre le suivant de la série. Placide et forte, elle s'en allait d'un pas égal, portant sur l'épaule son paquet. Pas un de ses cheveux couleur d'avoine ne dépassait de son fichu serré, ses yeux bleu

clair regardaient sans pensée, droit devant elle; la bise d'hiver ne rougissait pas davantage ses joues rouges et les déluges tièdes des orages d'été, qui ruisselaient sur les feuilles et sur elle, ne retardaient jamais sa marche. Si un chemineau ou un garde l'interpellait, voulant rire, de sa voix traînante, elle l'envoyait promener de telle sorte qu'il n'insistait pas.

Plus ou moins tard, selon la longueur du trajet, elle arrivait à la cabane du charbonnier dont c'était le tour, et, pour une semaine, elle en prenait possession. Durant ce temps, elle nettoyait la hutte, faisait la soupe, écoutait les histoires de l'homme, raccommodait ses bardes et partageait sa couche. Chez Biernu, il y avait des feuilles sèches couvertes d'une toile ; chez Yot une paillasse ; chez Goussin une sangle sur un cadre ; et, chez Borniche, un vrai lit avec un vrai matelas.

Quand la semaine était écoulée et que revenait le samedi matin, Rosa, laissant tout en ordre, repartait avec, dans son bas, quelques pièces d'argent qu'elle mettait à la caisse d'épargne quand elle avait vingt francs.

L'homme qu'elle quittait, sans bien s'en

rendre compte, trouvait la rorét p^us sombre et la vie plus dure. Celui qu'elle rejoignait se hâtait de revenir, le soir où il l'attendait et il essayait de se laver la figure. Quant à elle, entre eux, elle ne faisait nulle distinction. Ils traient ses hommes et il lui arrivait d'y penser er. bloc, comme si, à eux quatre, ils n'étaient qu'un.

Quand elle eut quitté Borniche, après la proposition de mariage qui l'avait étonnée, elle passa, comme d'habitude, une semaine avec Biernu, une semaine avec Yot, qui s'était blessé et qu'elle pansa, et une semaine avec Goussin, qui lui chanta une chanson nouvelle qu'un colporteur lui avait apprise. Quand elle revint vers Borniche, elle avait réfléchi, et lorsqu'il renouvela sa demande :

" Si tu veux, moi je veux bien : " elle dit ou:, avec son habituelle placidité.

L'homme fut content. Il la trouvait sérieuse et rangée ; elle avait des économies ; elle raccommodait bien ; elle faisait la soupe à la perfection. Et puis, il la prenait aux autres, il l'aurait à lui seul, et c'était la satisfaction inavotiée d'un instinct rapace qui le poussait

à tout accaparer. Comme elle avait ses papiers dans un petit sac pendu à son cou et que le charbonnier gardait les siens dans un tube en fer-blanc enfoui dans un coin de sa hutte, ils n'eurent qu'à se faire afficher et, dans le temps légal, ils furent mariés.

C'était un samedi. Quand Rosa revint avec son mari vers la hutte, elle en reprit possession ainsi que de coutume. Borniche lui avait payé pour les noces une robe verte, et elle portait au doigt une large alliance.

La semaine s'écoula. L'homme était satisfait. Comme d'habitude, il parlait peu, mais il avait des petits rires en dedans. Le samedi matin, en se levant, il vit Rosa debout qui attachait son paquet.

— Quéque tu fais .'' demanda-t-il, surpris.

— J' prépare mes affaires, dit-elle simplement. C'est samedi, tu le sais bien.

Il la regarda, béant, et puis hurla :

— Mais, nom de Dieu, on est marié ! Tu penses pas que tu vas aller retrouver ces cochons-là !

Elle leva ses yeux paisibles,

— Pourquoi doux: que j'irais pas .'Tu m'as

demandé qu'on s' marie. J'ai dit oui. J'ai pas dit que j' resterais là...

— Eh bien, moi j' ce le dis, que tu resteras là!

— Tu ne voudrais pas. Quoi qu'y deviendraient, les autres .'' Ça n' se peut pas... Depuis le temps qu'y m'ont, quoi qu'y feraient } Faudraient qu'ils en trouvent une autre... Quéque traînée qui leur ferait du vilain... Ça n' se peut pas... Faut ét'e juste, ça serait pas bien...

Elle était debout, son paquet à la main. Borniche barrait la porte.

— J' te dis que t'iras pas ! J' t'ai épousée ! T'es à moi !

Elle le regarda en face, étonnée de l'injustice, tranquillement résolue à n'y pas céder.

— J'irai. J' te laisse l'alliance, — elle l'ôta de son doigt, — c'est mieux. J' la reprendai dans trois semaines, en revenant...

L'homme restait menaçant. Elle ajouta :

— Et pis, tu sais, si j'y allais pas, y a les autres qui viendraient te tuer. Tous les trois, chacun de son côté, y me l'ont dit... Allons, ôte-toi d' la porte, que j^ m'en aille...

Il leva le poing. Calme et solide, elle ne recula pas et ne baissa pas les yeux.

— J' t'aurais pas cru comme ça, dit-elle seulement.

Il laissa retomber son bras. Il n'était pas sûr d'être le plus fort, il redoutait la vengeance des trois autres, et puis, surtout, il avait soudain été dominé par la peur affreuse qu'elle ne revienne plus jamais.

Vaincu, il la laissa sortir. Placide comme toujours, elle s'éloigna à travers la forêt fraîche, vers la hutte du vieux Biernu, dont c'était le tour.

Dans un louche petit bar du bord de l'eau, dans les parages du Point-du-Jour, ils étaient attablés tous les deux.

L'horloge sonna minuit. Baju, dit la Crêpe, se leva brusquement. Il était en chandail, et avait enfoncé sa casquette sur ses yeux sinistres et son profil de belette. 11 semblait petit et mince auprès de son compagnon. Athlétique et souple, Félix Fleury, dit Fleur d'Amour, ou, plus simplement, la Fleur, se levait à son tour, mais sans hâte et comme à regret. Il jeta la rose qu'il tenait entre ses dents, il caressa sa petite moustache noire, essaya encore une fois la puissance de ses grands yeux doux et faux sur la servante, qui faillit s'en pâmer, et sortit derrière la Crêpe.

Le long des rues solitaires, ils allèrent vers

Passy. La Crêpe en avant, les mains dans ses poches, achevant sa cigarette, glissant sur ses semelles muettes, rasait les murs pour éviter la lumière de la lune. La Fleur suivait.

— Sacrée lune, grogna la Crêpe.

— Si qu'on remettait la chose ? proposa la Fleur avec empressement.

Mais l'autre s'indigna.

— T'es pas maboul .'' Un coup que j' prépare depuis pus de six semaines pour aujourd'hui que c'est fête et qu'y a pus personne dans le quartier... Du reste, y a des nuages qui viennent. Y va faire moins clair.

Le ciel, en effet, s'obscurcissait. Ils continuèrent leur route en silence. Au coin d'une petite rue bordée de jardins et d'hôtels particuliers, tous fermés du haut en bas, la Crêpe s'arrêta dans l'ombre épaisse des branches passant par dessus une grille basse. 11 regarda et écouta. Tout était désert et silencieux.

— On y est, souffla-t-il. C'est la deuxième grille à droite. Y a qu'à escalader. Un môme le ferait. Une fois dans le jardin, on force la lourde et pis ça y est...

— Et le gardien ? dit la Fleur, qui paraissait pâle.

— L' gardien, y en a pas ! Combien de fois qu'y faudra que j' te F dise ? Y l'est pour les trois jours aux bains de mer avec sa famille... Dans toute la rue, y a juste une vieille qu'est paralytique, un concierge qu'est sourd et un autre qu'y est pas, parce qu'y l'est à Montmartre chez sa bonne amie... C'est même trop facile ; on risque pas assez ; ça vous dégoûte, du boulot tout mâché comme ça. J' passe le premier, ajouta-t-il. Tu m' rejoins dans une minute...

Il fila rapidement le long d'un mur, atteignit la grille peu élevée d'un jardin et, en un clin d'œil, l'eut escaladée.

La Fleur était de plus en plus pâle. Il semblait hésiter. Tout à coup, il parut faire un violent effort de volonté, s'élança comme l'avait fait la Crêpe et fut devant la grille. Il soupira convulsivement, étendit vers les barreaux une main qui tremblait, mais il la laissa retomber et resta là, sans bouger.

— Eh ben .? dit la Crêpe, qui, de l'intérieur du jardin, l'observait.

— Y a rien de fait, souffla, plein de détresse, la Fleur.

— Que que tu dis ?

— Y a rien de fait, — ses dents claquaient malgré la chaleur. J' peux pas... J'ai cru que j' pourrais... J' peux pas...

— Nom de Dieu de nom de Dieu !

La Crêpe, en colère, avait repassé la grille et se retrouvait dans la rue.

— Que que ça veut dire... commença-t-il, d'une voix rageuse ; mais la prudence le retint ; il saisit son compagnon par le bras et l'entraîna dans l'ombre du coin.

— Que que ça veut dire ? C'est-y que t'es marteau ?

— Non. — La Fleur était livide. Il ôta sa casquette pour éponger avec un mouchoir de soie rose, don manifeste de l'amour, son front ruisselant. — J' suis pas marteau. J'ai r trac.

— T'as r trac... t'asl' trac... T'es pas honteux. Un costaud comme toi, capable d'en bouffer six... De quoi que t'as le trac, d'abord }

— De tout, gémit la Fleur, qui s'était

assis sur le soubassement de la grille, car ses jambes ne pouvaient plus le porter. — J'ai r trac de tout: des endroits que j' connais pas, et pis des flics, et pis du gardien qu'est p'têt' revenu, et pis des coups de rigolo...

— Mais pisqu'y a personne, que j' te dis, bon Dieu d'andouille ! Y a huit jours que j' surveille la turne. J'ai vu partir le monde. Y a personne ! Y a pas de flics, y a pas de gardien, y peut pas y avoir de coups de rigolo.

— On ne sait pas. Ça vient de n'importe où, les coups de rigolo. On s'attend à rien et pis on en reçoit. Et pis on s' fait pincer et pis on est bon... C'est pas mon blot, un boulot comme ça. J'en veux pas. J' marche pas.

— Et c'est maintenant que tu me dis ça ! Tu me fais rater une affaire en or, qu'y a qu'à se baisser pour en prendre. Un coup comme y en a pas deux...

— Fais-le tout seul.

— Y a pas mèche. Tu le sais bien : y faut faire le guet, tout empaqueter, passer les ballots par-dessus la grille... A deux, c'était déjà dur... Comme t'es solide, on s'en serait tiré. Et pis, j' voulais que ça soye épatant,

pour le premier turbin qu'on fait ensemble. J' voulais qu' tu soye content... Pensez donc aux aminches, v'ià c' qu'arrive... Et tu me fais ça à moi, à un poteau qu'on s' connaît depuis toujours... Non, tiens, c'est trop cochon...

La Crêpe était positivement près de pleurer d'indignation et de dégoût.

— C'est de ta faute, protesta la Fleur. Y a des temps que tu m' tannes pour qu'on travaille ensemble et que j' dis non. A la fin, j' m'ai laissé faire, mais j' l'ai bien dit qu' ça irait pas. Fallait pas m' forcer. J' suis pas fait pour ces trucs-là. J' peux pas... J'ai jamais pu... C'est pas mon genre !

— Mais pourquoi qu' t'es fait, alors ?... Regardez-moi ça : c'est pus costaud que 1' pus costaud... Vous croiriez pas...

— A qui que tu parles .'' interrompit la Fleur. Y a que moi ici. Et pis, y s'agit pas de costaud. Y s'agit que j' marche pas, v'ià tout. J'ai pas besoin de risquer 1' paquet, moi. J'ai la grande Marcelle qui m' donne c qui m' faut... et pis j'ai aussi Léa. Et pis j' veux bien faire le bonneteau et la raccole pour des

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books, mais c'est tout. L' reste, j' marche pas. Ça serait trop bête... Quéques jours à Fresnes, on n'en meurt pas... Mais j' veux pas des assises, d' la relégation, ou bien... on n' sait pas... des fois qu'on tombe sur un type qu'y faut faire taire... Hein ?... la place de la Santé, au petit matin, avec Deibler...

Il frisonna, remit sa casquette et se leva pour s'en aller.

— Ça s' croit un homme, siffla la Crêpe. Faut-y que t'aie les foies blancs, tout de même...

— Ferme, interrompit la Fleur, vexé.

Chacun fait comme ça lui chante, pas... Et c'est pas de ma faute si les mômes ont soupe de ta gueule avant même d'en avoir tâté...

Il s'éloignait, mais la Crêpe, furibond, le poursuivit.

— Elles souperont de la tienne aussi, sale feignant ! Je 1' dirai, qu' t'as eu 1' trac ! Je r dirai, qu' t'es qu'un trouilleur !

— Tu r diras ? — La Fleur s'était retourné. — Tu r diras }

— Oui, je r dirai ! Espèce de costaud à la

mie de pain, qui bat les femmes et qu'à peur des hommes...

— J'ai pas peur de tous ! gronda la Fleur.

Avant que la Crêpe eût pu brandir le couteau ouvert dans sa poche, il le frappa de toutes ses forces en plein visage. Sous le coup terrible, la Crêpe s'abattit en arrière, la face écrasée. Son crâne se fendit sur le trottoir. Il resta là inanimé, et un petit filet de sang, coulant de sous sa tête, traça son chemin vers le ruisseau sec.

La Fleur s'en alla.

Le père Crochart, que tous les chiffonniers des parages de Bicêtre appelaient le père Crochet, pour rendre hommage symboliquement à sa maîtrise professionnelle, — lorsqu'il eut fini de trier le butin de la précédente nuit, se redressa et, prenant sa lanterne, passa l'inspection des tas bien rangés qui mamelonnaient le terrain vague, dont il avait fait son domaine.

Il y avait le métal, il y avait le bois, il y avait les étoffes, il y avait les coquilles, il y avait les peaux, il y avait les papiers ; il y avait aussi les tas hétérogènes de débris indéfinisables que le père Crochet appelait les Divers, car il avait le sens de l'ordre. Du tout, s'élevait une puanteur violente, mais le vieux ne la sentait plus defniis longtemps. Il était

content, ce soir là. Il avait bien travaillé. Il rentra dans sa cahute toute pleine de choses sans nom et où régnait, plus écœurante, la même odeur.

— Ca y est, dit-il. J'ai fini. C'est-y qu'on va briffer .?

Une vieille, en tout semblable elle-même à un tas d'ordures, avec ses sales cheveux gris sous leur fichu graisseux et les loques qui la couvraient, était assise près du petit poêle ronflant, sur lequel cuisait un fricot à l'ail. Elle triait des plumes dégoûtantes qui remplissaient son giron.

— Voui, dit-elle, l'ragoût va n'ête prêt.

— Même qu'y sent fameux, murmura le père Crochet en humant l'air avec gourmandise.

Il se laissa tomber sur le grabat disjoint et ne reprit la parole qu'après avoir englouti une première portion de nourriture.

— Tu sais, la vieille, déclara-t-il en se versant du vin, c'te nuit j'turbine pas. Je m'couche à bonne heure. Demain j'sors de jour. Pisque nous v'ia à la nouvelle année, jVas feir'e la tournée d'mes enfants...

— Tes enfants ? Via qu't'as des enfants à c'te heure ?

La vieille semblait surprise. Le père Crochet se vexa.

— Ben pourquoi donc que j'en aurais pas ? Et pis, avec ça que tu le sais pas ? J'te l'ai déjà dit...

La vieille fit un effort pour réfléchir.

— Ben c'est que j' m'en rappelais pas, ditelle enfin. — Et combien donc qu't'en as, d'enfants ?

— Attends voir. J'ai leur adresse par là. Il se leva, prit une boîte à biscuits cachée

sous le grabat et en tira un sale papier qu'il approcha de la petite lampe fumeuse.

— C'est ça : J'ai mon aînée, Célina, qu'est établie blanchisseuse au Point du Jour et qu'est mariée avec un type qu'est marinier. Lui, c'est un bon zig, mais Célina elle est un peu teigne. Ca ne fait rien, c'est mon aînée. Et pis la seconde, c'est Emilie, mais elle s'appelle pus comme ça, elle s'appelle... attends voir... Madame Emilienne de Trance... Ca, c'est un nom... hein .'' Et pis, a gagne des mille et des cent qu'y paraît, et elle a auto et

larbins, et tout... mais ça n'faitrien, c'est ma fille tout de même... Et pis, y a Nestor, qu'est garçon bistro du côté de la Râpée. Et pis encore une fille, Léonie, qu'est dans la teinturerie à la Bastille, et pis enfin mon aut' gas, Julot. Ca fait cinq. C'est bien l'compte...

— Y sont tous de ta défunte ?

— Tous ! Quand elle est morte, y a dix ans, ils étaient déjà grands... Et y sont pas contents que j'me soye mis biffin... Avec ça que c'est pas un chouette métier... Et pis, censément, y auraient voulu que j'reste tranquille... Sans personne quoi... Pourquoi donc, hein ^ J'avais pas cinquante six ans. J'étais encore là... Et pis on fait ce qu'on veut. Mais j'ies vois pas souvent... Pourtant, j'ai rencontré Julot l'année dernière.

— Et quoi qu'y fait, celui-là ?

— Ben voilà... Y l'a une belle position... Y a pas... Ca fait honneur... si on veut... Enfin quoi, il est flic dans le cinquième.

— Mâtin, dit la vieille impressionnée, ça c'est du bon.

— Ah !... tu trouves .^.. Eh ben j'me dis

ça aussi. Et c'est un chouette gas... Y l'est

costaud... Et pis y respecte son père... La dernière fois, y m'a collé cent sous, raide comme balle... Même que j'ai pas rentré tant que j'étais cuit... Alors voilà, c'est décidé, depuis l'temps quej'me le dis : demain j'fais la tournée, c'est l'époque... J'dis pas que ça m'amuse, mais ça s'doit...

— Ca sera comme tu voudras, dit la vieille, en reprenant ses plumes.

Le lendemain matin, vers dix heures, le père Crochet quitta sa cahute. Il avait fait toilette. Sa barbe blanche était peignée et ses mains lavées. Il avait mis son caban à peine rapiécé, son chapeau mou, ses souliers ferrés et son foulard rouge, mais il n'avait pas pu s'empêcher de prendre sa vieille canne terminée par une pointe recourbée.

Dans le froid piquant, il suivit l'avenue d'Italie mais, dès le métro, ses déboires commencèrent. Il se trompa aux changements et finit, par descendre à la passerelle de Passy en sorte qu'il dut faire encore vingt minutes de chemin avant d'être chez Célina.

Célina, qui venait de se disputer avec une pratique était d'humeur massacrante. Elle

feignit tout d'abord de ne pas reconnaître le vieux, puis, sans même s'informer de sa santé, lui demanda seulement si sa sœur Emilie n'était pas encore à Saint Lazare et si sa sœur Léonie achalandait toujours sa teinturerie en couchant avec tous les clients. Le père Crochet ne put répondre à ces questions malveillantes et comme Célina, sans faire mine de l'inviter à déjeuner, ajoutait que ses sœurs avaient de qui tenir puisque leur père menait lui même une vie dégoûtante, il s'en alla indigné.

La recontre qu'il fit, quelques pas plus loin, de son gendre qui lui offrit rapidement une absinthe, le consola un peu. Pourtant il était mal à l'aise. Le grand jour et le bruit des voitures l'ahurissaient. 11 se dirigea vers la Plaine Monceau pour aller voir Emilie qui était bonne fille autant qu'il s'en souvenait. Mais le majestueux concierge de l'immeuble somptueux, avec un indicible dédain le regarda depuis le bout carré de ses souliers ferrés jusqu'au bord graisseux de son chapeau mou, et lui déclara que Madame de Trance était dans le midi et que, du

reste, elle ne recevait pas les mendigots. Le père Crochet faillit le confondre en proclamant sa paternité, mais il n'osa pas. Il se contenta de saliver, de façon méprisante, sur les pieds vernis du larbin injurieux, et prit la fuite après avoir, au vol, piqué sur le bord du trottoir un magnifique bout de cigare. Des tramways le conduisirent quai de la Râpée et il trotta jusqu'au bistro où il espérait que Nestor le ferait manger. Mais ce fut le patron lui même qui le reçut et qui lui annonça, avec des larmes dans la voix, que Nestor, un garçon épatant, gentil et débrouillard comme pas un, était au Dépôt de l'avant veille pour avoir à moitié assommé un client récalcitrant. Sûr, c'était de la légitime défense et il aurait un non lieu, mais enfin, pour l'heure, il était bouclé. Le père Crochet mêla ses lamentations à celles du mastroquet qui l'invita à déjeuner et le fit boire si copieusement que le vieux n'était plus du tout solide sur ses jambes lorsqu'il prit, vers quatre heures, la direction de la Bastille.

Dans la teinturerie, étroite boutique discrète derrière ses rideaux épais, il n'y avait

lorsqu'il arriva, qu'une petite servante dépeignée et fardée qui lui dit, avec un rire sournois, que la patronne était occupée. Mais l'alcool avait animé le vieux. Il voulait voir sa fille et, pour l'appeler, il poussa des clameurs retentissantes.

La porte de l'arrière boutique s'ouvrit et la jeune femme parut, rouge, à demi vêtue, et si furieuse qu'elle mit le vieux à la porte, en lui défendant de jamais revenir l'embêter quand il serait saoul à ce point.

Cette accusation d'intempérance révolta tellement le père Crochet qu'après avoir, à haute voix et du milieu du trottoir, maudit sa fille il dut aller se calmer avec deux ou trois apéritifs dans un cabaret voisin.

Quand il en sortit, il voyait, dans la nuit tombée, danser les réverbères mais il réussit cependant à gagner le cinquième arrondissement où se trouvait son dernier espoir paternel.

Sur la place Saint Michel, un léger tumulte attira son attention. Parmi les rires des passants, un gardien de la paix entraînait un pochard indocile.

Le père Crochet aperçut la haute taille de l'agent, sa figure jeune, ses moustaches blondes. Une émotion le saisit. C'était son fils. On allait voir. Il s'élança, fendant la foule.

— Lâche-le, Julot ! ordonna-t-il, solennel. Lâche-le, que je te dis ! Un homme qu'est bu, faut pas y faire de peine ! ...Obéis moi : lâche le !...

Et il saisit la main de l'agent pour la détacher du bras qu'elle tenait. L'agent, courroucé de cette intervention et offensé par le tutoiement, lâcha en effet le premier ivrogne, mais ce fut pour empoigner et secouer sans douceur celui qui le provoquait ainsi.

— Julot ! hurla le père Crochet, suffoqué d'une indignation douloureuse, Julot ! quoi que tu fais, dénaturé ? T'arrêtes ton père, parricide !

L'agent, ahuri, le regarda en face. Le père Crochet eut un soubresaut et se rejeta en arrière, attéré.

— Bon Dieu, gémit-il, j'm' ai trompé de flic ! c'est bien ma veine 1 c'est pas Julot !

Le mot flic avait mis l'agent en colère. Il fallut une explication interminable pour qu'il

consentît à comprendre l'erreur du vieux et à le lâcher. Il lui apprit alors que Jules Crochart avait changé d'arrondissement et, qu'au Commissariat, on pourrait dire où il était.

Mais le vieux en avait assez. C'était le dernier coup. Il s'enfuit vers son tramway.

Il s'y endormit et se réveilla, à peu près dégrisé, j uste à temps pour descendre. En toute hâte, il regagna son sordide domaine. Il jeta un regard d'amour sur le terrain vague, calme sous la lune, avec le décor familier des tas d'ordures qui le mamelonnaient. Il poussa la porte de sa cahute, aspira délicieusement la puanteur chaude des détritus et l'odeur d'ail du fricot qui cuisait, revit l'innomable taudis, la vieille paisible qui, sous la lampe fumeuse, triait ses plumes sales près du poêle ronflant. Une béatitude dilata son coeur et il se laissa tomber assis sur le grabat avec une exclamation de jouissance convaincue :

— Bon Dieu, c'qu'on est bien chez soi !...

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