‹ La lanterne rougeChapitre 5 sur 25 · LE CONTREPOIDS I · texte numérisé non relu

LE CONTREPOIDS I

dans de belles autos qui ronflaient, et tout le monde jouait au jardin, dans la calme tiédeur du jour d'août nuageux et qu'embaumaient les roses.

Sous un grand catalpa, des messieurs graves, assis dans des fauteuils verts, faisaient un bridge en fumant leur cigare. Des jeunes femmes, vêtues de linons crème et de dentelles blanches, batifolaient dans les allées ombreuses et, sous prétexte de jeux archaïques, volants ou grâces, montraient leurs jambes et leur souplesse à de jeunes hommes habillés de tennis.

Cinq enfants frais s'amusaient de toutes leurs forces à toutes sortes de jeux, sous la direction despotique du fils de la maison, gaillard de huit ans, presque aussi grand qu'Antoine, aussi beau qu'un jeune dieu, avec ses cheveux roux et ses grands yeux bleus, et qui faisait montre du plus intolérable caractère. Quand on lui résistait, il trépignait et faisait une scène de hurlement en jurant comme un homme. Alors, ses parents, accourus, donnaient tort à sa soeur, les jeunes femmes le cajolaient en se le passant pour l'embrasser,

et il consentait à se calmer jusqu'à la fois suivante.

Tout à coup, il découvrit Antoine, qui, derrière son buisson, regardait voler les volants et les grâces. Les mains dans les poches, il vint se planter devant lui et, sans mot dire, le regarda sous le nez. Antoine rougit sous son plâtre, reprit son seau et regagna l'écurie, où son oncle maçonnait. L'enfant roux le suivit et examina l'auge, la truelle et le plâtre qu'Antoine, gêné, s'était mis à gâcher. Mais une voix s'éleva du jardin :

— Géorgie! où es-tu chéri.'' Viens! on goûte !

Il partit en courant. Antoine continua son travail un moment, puis se ralentit, puis s'arrêta, et l'oncle, qui, courbé, bouchait un grand trou dans un coin, entendit un bruit insolite. Etonné, il se releva. Antoine était contre le mur, à genoux sur la paille et la terre ; ses deux petits bras appuyés à la pierre et sa tête sur ses bras, il sanglotait tout haut dans un désespoir suffocant qui secouait ses épaules maigres, comme s'il allait se disloquer.

— Eh ben, Antoine, qu'est-ce qui te prend ?

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