‹ La lanterne rougeChapitre 7 sur 25 · LE CONTREPOIDS Î · texte numérisé non relu

LE CONTREPOIDS Î

— J'veux pas de chocolat ! J'veux pas de gâteaux ! J'veux pas de poney ! J'veux pas de joujoux ! J'veux pas de vous ! J'veux un grand seau ! et pis une petit« pelle ! et pis du plâtre pour patouiller comme le petit garçon ! J'veux être maçon, nom de Dieu !

Antoine sentit sa raison vaciller dans la stupeur. Il douta de ses oreilles ; mais les cris continuaient, déments, indubitables.

Antoine se redressa, reprit son seau lourd, dont il ne sentit plus le poids, et, droit dans ses souliers pesants, dans sa chemise déchirée, il passa devant le jeune dieu furibond d'envie.

L'homme, laissant passer devant lui les autres voyageurs, sortit le dernier de la petite gare de banlieue, et s'engagea sur la route.

Elle était poudreuse, jalonnée de vernis du Japon qui répandaient une forte odeur, et bordée d'abord de villas prétentieuses, puis de masures, puis de champs. C'était la fin du jour, il faisait étouffant et, dans le ciel calme, s'amoncelaient de lourds nuages d'orage.

L'homme ôta son chapeau de paille et épongea son front dégarni. Il avait cinquante ans ; il était proprement mis, ainsi qu'un employé rangé. Il marchait d'un pas lent, en regardant autour de lui, comme pour reconnaître les choses, et il n'hésita pas pour prendre un raccourci qui le mena à une autre route allant vers la rivière.

Il fit cinq cent mètres jusqu'au coude du chemin et vit l'auberge au bord de l'eau. Il s'arrêta.

— Comme c'est changé ! murmura-t-il.

C'était, dans un jardin à tonnelles, une

belle auberge peinte en clair, avec un toit rouge et des volets verts. Il y avait au dessus de la porte l'enseigne : Au Coin Joli et plus bas le nom du propriétaire : Louis T'omet^ avec un paraphe. Une servante sortit, allant à la ville.

L'homme s'était remis à marcher. Il hésitait. Finalement, il se dirigea vers l'auberge.

Un colosse roux, debout, en manches de chemise rose, sur la porte, s'écarta pour le laisser entrer. C'était le patron. Il suivit l'homme, qui alla s'asseoir à une table, dans la salle déserte, toute reluisante de propreté avec ses dalles sablées, sa pendule, son baromètre, ses petits rideaux rouges et son comptoir brillant.

— Une absinthe ! commanda l'homme d'une voix un peu rauque.

Il toussa comme s'il avait avalé de la poussière ; il essuya encore son front en

sueur et remit sous la table ses mains qui tremblaient.

Le patron le servit, et retourna à la porte jeter un coup d'œil sur les peupliers des berges, dont les feuilles bougeaient, sur la rivière qui tournait devant la maison en une large nappe dormante, toute plombée sous le ciel livide. Puis il revint et engagea la conversation.

— Qu'est-ce qui va tomber... Sacré mois d'Juillet... Y peut pas faire huit jours de beau.

— Ça va pas, les affaires }

L'homme versait de l'eau dans son absinthe, mais il alla trop fort et s'inonda une jambe.

— Ça va sans aller. — Le patron l'épongeait en parlant. — J'ai pas trop à me plaindre... J'ai les pêcheurs, et pis les peintres... Y sont tous dehors à c'te heure; mais y vont rappliquer, ça menace... Et pis, j'ai les sociétés, les dimanches et fêtes. Et pis les ceusses, qui viennent avec leur connaissance... Des rigolos, quoi... Et pis l'client de passage, comme vous. Vous allez t'y dîner ?

— Oui, probablement.

L'homme avala la moitié de son absinthe, et tout à coup demanda :

— Y avait un bouquet d'arbres, hein, au coin de la maison, dans les temps ?

— Y a quéques années qu'y ont été abattus. Vous connaissez le pays à c'que je vois ?

— Une autre absinthe ! dit l'homme. J'en bois jamais, autant dire, mais aujourd'hui c'est c'te sacrée poussière... La maison était peinte en jaune, pas .'' reprit-il quand il fut servi. La salle, ici, y avait une cloison qui la coupait. On entrait par le jardin si on voulait...

Il parlait d'une voix hachée, et il semblait parler malgré lui.

— Le patron... le patron vous ressemblait, ajouta-t-il en portant son verre à ses lèvres, mais un éclair, qui sillonna le jour fumeux, le fit tressaillir. Le cabaretier attendit pour répondre que le roulement du tonnerre eût pris fin :

— Y m'ressemblait ? — c'est pas étonnant : j'suis son fils. Maman a pris la maison après le malheur. Et pis moi après elle...

— Le malheur... y a eu un malheur ?

— Voui. (Le cabaretier semblait ennuyé

d'avoir parlé.) Une affaire qu'a fait du bruit dans les temps. Une sale histoire pour la famille... On l'a assassiné, quoi...

— Assassiné ? répéta l'homme d'une voix blanche.

— Voui. On n'aime pas à en parler, comme de juste. J'vous l'ai dit pasque vous l'avez connu.

— Oh, j'I'ai pas c'qu'on peut appeler connu... J'I'ai vu en passant... Y a longtemps...

— Longtemps... y m'semble... mais c'est drôle que vous vous rappeliez pas l'affaire. Les journaux en étaient pleins...

— J'ai voyagé, dit l'homme en buvant.

— Ah ! c'est ça ! Et pis c'est vieux ! Dame, j'avais treize ans ; j'en ai trente-quatre. Comptez voir...

— Alors } dit l'homme.

— C'était un soir de semaine. Comme qui dirait à c'te heure-ci. Les clients étaient dehors. Maman était à Paris avec moi, et la servante en commission. Y l'était tout seul, comme j'suis là... Et pis... on ne sait pas... On a retrouvé la maison ouverte, la caisse

forcée, l'armoire, au premier, dans la chambre à coucher, forcée aussi, tout l'pognon calté... et pis, ici même, du sang, par terre, une grande mare, et pis une traînée vers la rivière, et pis papa dans la rivière au miyeu des roseaux... saigné quoi...

Un nouveau coup de tonnerre lui coupa la parole. Son interlocuteur l'avait écouté en silence, les dents serrées, les yeux fixés sur la table. Il fit le geste de boire, mais son verre était vide.

— Alors ? demanda-t-il encore.

— Ben, si vous trouvez qu'c'est pas assez ! Et la justice, et la police, et l'enquête, et les journalistes, et les curieux, et les tracas. Et maman toute seule, avec moi, un gamin, et pus un sou d'économie... Pauv' femme, elle s'en est donné un turbin... Tous les jours on croyait qu'y faudrait fermer le lendemain. C'était un vrai choléra. Y avait pas un client qui couchait ni qui mangeait. Les gens avaient le trac... L'auberge du crime, qu'on nous appelait... Pensez si ça attirait le monde. Et ça a duré des années... Et pis, enfin, on a hérité de la tante. Alors on a tout fait refaire,

tout remis à neuf. Et, petit à petit, ça s'est tassé. On a oublié... on est revenu...

Il s'arrêta. Les éclairs, maintenant, se succédaient sans interruption et la pluie, en lourdes gouttes, commençait à tomber. Des pas et des voix se firent entendre dans la maison.

— Les v'ià, qui rentrent, mes clients, dit le patron. On dîne à sept heutes et demie. J'mets vot' couvert }

— Et... et l'assassin .? dit l'homme.

— On ne l'a jamais pincé. Aucun indice. Sûr, c'était un chemineau... Ces canailles-là, c'est tout gibier de guillotine.

— Y l'est jamais revenu .''

Le cabaretier sursauta, stupéfait.

— Revenu .'' Ben non ! y m'semble ! Vous êtes-t'y pas fou .^.. Et pis, parlons pus de ça, hein ! c'est fini, c'est oublié...

— On dit que des fois y reviennent, ceusses qu'ont fait des coups comme ça. On dit qu'y peuvent pas s'en empêcher...

L'homme était blême. L'absinthe troublait ses yeux, déliait sa langue. Il semblait se parler à lui-même :

— On dit que tôt ou tard y faut qu'y reviennent... Des fois, après des temps et des temps. Y on fait l'coup, pas... Des fois c'est des crève-la-faim., . Si y trouvent assez, ça se peut qu'y recommencent jamais... Y essayent de refaire leur vie, comme on dit... Y s'en vont loin... Y n'y pensent plus... Mais ça les suit... Et, un beaujour, c'est plus fort qu'eux... y veulent revoir... Faut qu'y reviennent...

Soudain, l'heure qui sonna l'interrompit. 11 tressaillit, tourna la tête.

— Tiens ! c'est l'horloge qu'était en haut 1

— Comment que vous savez ça .''

Le cabaretier s'était dressé. 11 comprenait enfin. Dans les yeux de l'homme, il lut l'aveu.

Il y eut un silence. Les deux hommes se regardaient. Enfin, le colosse, les poings serrés, avança une face que la rage convulsait en un mufle de fauve.

— Veux-tu m'foutre le camp ! gronda-t-il d'une voix basse, afin de n'être pas entendu par ses pensionnaires qui descendaient. T'es payé par la concurrence pour recommencer l'histoire, faire du scandale, chasser les clients, me mett' sur la paille... J'te laisserai pas faire !

J'suis un commerçant honorable ! J'veux pas de sales affaires !... Et pis, si c'était vrai, tu serais pas ici ! bougre de menteur ! bougre de sale menteur !... Veux-tu m'foutre le camp, que j'te dis !

Il le saisit par l'épaule, le mena à la porte et le jeta dehors.

L'homme, dans la nuit tombée, sous le ruissellement de la pluie chaude, s'éloigna, tournant la tête pour revoir une dernière fois, à la lueur brève des éclairs, l'auberge, le chemin, et la place dans les roseaux.

Page 1