LES INNOCENTS
Maurice, à dix-sept ans, avait une assez jolie figure pâle, une masse de cheveux blonds ondulés dont une lourde mèche lui retombait sur un œil et quelques poils d'invisible moustache. Sa petite bonne amie s'appelait Léonie. Elle était assez gentille et, avant Maurice, partageait son temps entre une somptueuse maison de modes du quartier de la Madeleine, où elle occupait une situation infime, et un misérable petit sixième de la rue Lepic où logeaient ses parents qui n'étaient pas trop tendres pour elle. Depuis Maurice, Léonie (dont c'était le premier amour, coïncidant avec ses quinze ans), distrayait de ses occupations le plus d'heures qu'elle pouvait, en sorte que la mode ne battait que d'une aile et que les gifles maternelles se multipliaient.
Tous les petits jeunes gens, entre quatorze
et dix-huit ans rêvent de grands rêves, impossibles et merveilleux, issus de leurs lectures et de leur imagination. Maurice, comme les autres, avait rêvé, mais alors que les autres, passionnés par les récits de voyages et de conquêtes scientifiques, se bâtissent des explorations héroïques, des aventures exceptionnelles sur les mers lointaines, ou des vols prodigieux dans les routes inconnues du ciel, Maurice, plaçant plus près son enthousiasme juvénile et pratique, n'élevait pas du trottoir ses plus folles aspirations, et son rêve secret et jusqu'alors irréalisé c'était d'être souteneur.
Il était de ceux qui naissent fatigués. Plus il avançait vers l'âge d'homme et plus l'effort, quel qu'il soit, que nécessite une quelconque occupation, le dégoûtait. Tous les jours, il comprenait mieux à quel point il se trouvait au monde pour ne rien faire. Le magasin où il était à demi garçon de bureau et à demi employé, à raison de 60 francs par mois, était pour lui comme l'antichambre de l'enfer de labeur que serait sa vie s'il n'y mettait bon