LES INNOCENTS I4I
ordre. La morale, à ses yeux, était un boniment vague et officiel avec quoi on n'a jamais, dans l'existence réelle, le moindre rapport. Comme il avait du discernement, il avait rapidement reconnu que le vagabondage spécial répondait seul à ses goûts et à sa vocation, oasis de paresse, de volupté et presque de gloire au milieu du désert affreux de travail, de privations et d'avilissement où il se sentait perdu.
Il songeait confusément à ces choses, s'extasiant sur les exploits des dames du trottoir et de leurs champions, supputant les chances qu'il avait de réussir dans cette carrière, s'exagérant les agréments vainqueurs de son visage et négligeant imprudemment les qualités qui lui faisaient défaut, la force et le courage, lorsqu'il avait rencontré la naïve Léonic, toute prête à se laisser séduire.
Dès le premier moment, il s'était dit que l'heure était favorable et l'occasion propice pour réaliser ses vues et il les avait imposées à la petite, réprimant ses protestations avec des gifles et des coups de pied qu'il lui donnait, du reste, à contre-cœur, car il n'était
pas méchant, mais seulement trop pénétré de la vérité de son personnage.
Des gifles chez elle, des gifles et des coups de pied de la part de son jeune ami (elle l'avait choisi pour son apparence de tendre douceur), cela avait paru excessif à Léonie qui, pendant quelques minutes avait songé à se jeter à l'eau afin d'échapper d'un seul coup à toutes les brutalités de l'existence. Mais elle était d'une nature peureuse, et, comme elle n'éprouvait aucun éloignement pour la prostitution, à quoi, obscurément, elle se sentait dévolue, sans en concevoir d'ailleurs les devoirs et les déboires, elle avait fini par consentir à tenter la fortune, lasse des épreuves quotidiennes et éblouie par le mirage de paresse et de luxe dont Maurice revêtait l'avenir.
Et, ce soir-là, tous les deux débutaient sur le boulevard extérieur, avec candeur, audace et maladresse.
Le souffle amer d'un mars glacial balayait le trottoir désert. Dans les ombres des arbres