AMIS INTIMES
Nous le sommes une fois par an, au plus, et cette amitié intime dure un quart d'heure à peine.
Il y a bien une année que je ne l'ai vu, quand soudain je le rencontre, n'importe où, sur le boulevard.
Il allait, comme moi, sans but. Il s'ennuie, moi aussi. Une poignée de mains nous accroche et nos cœurs communiquent.
Que de goûts et de dégoûts communs!
Nous détestons le théâtre, le monde et les journaux, et cette vie de fiévreux.
— On ne vit qu'à la campagne, dit-il.
— Oui, dis-je, au sens large du mot vivre.
— Avec deux cents francs par mois, dit-il, on peut y nourrir trois au quatre personnes.
— Quatre ou cinq.
Cependant il a des faiblesses pour Paris.
— Oui, tenez, en ce moment, dit-il, Paris me trouble. Oh! jene cède pas, mais je suis tenté. Toutes ces jolies petites bonnes femmes qui passent, à notre droite et à notre gauche, m'amollissent. Je voudrais être quelque chose dans la vie de chacune d'elles.
LA ULSTSRNE SOURDE 277
— Ah ! comme je voas ressemble ! Si Tune d'elles me faisait un signe, je la suivrais au bout du monde.
— Vous vous vantez.
— Hélas! oui, nous nous vantons.
Ce n'était pas sérieux. Au fond., c'est un sage. Il n'envie personne et il ne désire rien de toutes ses forces.
— Sauf la liberté d'être paresseux ?
— Pas même.
— Avec de la fortune ?
— Non, non., dit-il : je travaille quand je veux et ;e gagne assez pour mon modeste ménage.
— Il n'y a que deux ménages comme ça. et ce sont les nôtres.
— Nous devrions, dit-il, nous voir plus souvent.
— Le plus souvent possible* A bientôt.
Oui. oui, il faut que je revoie cet homme demain, après-demain, quotidiennement, et que je ne le perde pas. Aucun homme n'est à ce point mon pareil. Il m avait fait cette impression, comme tous les ans d'ailleurs, à notre dernière rencontre, due, comme oelle-ci, au hasard.
Pourquoi ne Tai-je pas suivi, et ne Tai-je pas cherché?
Et ne s'étonne-t-il point de nos longues indifférences? Tout à 1 heure, il n'avait que moi, je n'avais que lui. Brusquement on s'aimait d'une amitié exclusive, qui ne se prouve que par des passades, car je sens bien, dès que nous nous sommes quittés, qu'en voilà encore pour jusqu'à Tannée prochaine.
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