‹ La leçon d'une criseChapitre 11 sur 22 · IS · texte numérisé non relu

IS

Voilà l'alliage entre la matière et l'esprit, caractéristique de l'être humain et de ses actes.

Très généralement les causes secondes appartiennent à l'ordre matériel, tandis que les causes premières sont d'ordre moral.

Pour nous, le chapitre des causes premières est clos.

Ce que nous cherchons ici, ce sont les agents immédiats, qui ont accompli l'oeuvre que nous voyons, sous la pression des causes que nous savons.

Logiquement, c'est dans l'ordre matériel que nous avons le plus de chances de les découvrir. Et il se fait que c'est précisément dans cet ordre-là que nous trouvons la base de l'opinion commune sur l'intolérabilité de la situation, opinion que nous venons de constater.

Nous aboutissons ainsi à peu près à la règle préconisée par M. Durkheim «la cause d'un fait social doit être cherchée parmi les faits sociaux antécédents, non parmi les états de la conscience individuelle.» (i)

Je dis «à peu près», parce que l'état de la conscience individuelle est aussi un fait qui ne doit pas être exclu de la collection des faits. De même, lorque Gumplowicz affirme *il n'y a qu'un état social pour produire un autre état social» il énonce une vérité logique, qu'il méconnaît aussitôt par l'exclusivisme de son commentaire : «l'acte d'un individu ne créera ou ne modifiera jamais un état social.» (2) L'observation lui donne un démenti que la raison confirme : car il n'y a pas d'actes collectifs, il y a, dans tout fait social, un concert d'actes individuels, et parfois même un seul acte individuel posé au nom d'une collection d'individus, ayant pour fin directe et voulue l'ordre social. (^)

Voilà un groupe important d'opinions concernant soit les causes des crises sociales en général, soit quelques unes des raisons diverses de l'impression commune éprouvée hier, concordant à faire qualifier «d'intolérable» l'état social présent.

(i) Durkheim. Les Règles de la méthode en sociologie, p. 135.

(2) Gumplowicz. Grundriss. Ed. fr. p. 120.

(3) Par une contradiction, dont le système de Gumplowicz nous fournirait d'ailleurs des exemples nombreux, cet auteur déclare «ne pouvoir se dispenser de considérer le langage comme un phénomène social» op. cit. p. 121. Or la parole est bien un acte purement individuel : l'émission de sons articulés par une langue aidée de cordes vocales sonores, localisées dans un corps humain individuel.

Nous nous proposons d'orienter nos recherches dans ce sens, et de demander k des agents d'ordre principalement économique (ne disons pas exclusivement économiques, car ils n'existent pas !) le secret de leur influence sur la vie sociale et sur la crise, avec le secret de leur origine plus mystérieuse.

Mais avant de passer à la relation des opinions qui se rapportent plus étroitement à notre sujet, en ce sens qu'elles visaient ex professo les crises sanglantes, précisons une fois de plus notre doctrine fondamentale, sous forme de réponse à une objection.

>Une erreur, écrit V. Brants, commune à un trop grand nombre de ceux qui se sont livrés à ces études (c. à. d. de la sociologie) c'est de tenter une interprétation économique de l'histoire, d'expliquer toutes les transformations sociales par l'influence des facteurs économiques», {Les grandes Lignes de lEc. polit, op. cit. p. 30).

Nous serions navrés si des lecteurs distraits, rien que parce que nous avons cherché un commun dénominateur à des causes multiples, nous classent effectivement dans l'école du matérialisme historique.

Et d'abord, nous n'envisageons pas ici toutes les transformations historiques, mais seulement un état spécial anormal, une crise sanglante.

Comme ce n'est pas la première fois que pareil état pathologique est enregistré dans les annales de l'Humanité, nous sommes amenés naturellement à chercher quelques lumières dans des passés malheureux pour éclairer l'intelligence d'un présent abominable. C'est une généralisation plus apparente d'ailleurs que réelle, car nous attachons une valeur démonstrative bien plus grande aux lumières que nous tirons de notre raison, et celle-là nous ramenait à des causes premières.

En d'autres termes: dire que «cela est» parce que, en de semblables occurences ccela fut» nous laisserait indécis. Mais dire que <^cela est» parce que «cela devait être» nous parait autrement convaincant !

Et ces causes premières, nous les avons nommées de leurs noms selon la terminologie morale: la cupidité, la luxure, l'orgeuil.

L'influence première est donc d'essence morale : mais sitôt qu'elle se manifeste, elle agit sur la matière, et c'est dans l'ordre économique qu'on en trouve la trace la plus apparente, la plus abondante.

Nous croyons donc, avec beaucoup d'auteurs, qu'on n'a pas fait à ces causes premières une part suffisante dans la philosophie de l'histoire. Et nous en trouvons une explication dans la confusion qu'on fit entre les causes premières et les causes secondes, entre l'influence elle même, et les agents qui réalisaient son oeuvre. Mais cela ne doit pas nous empêcher de faire la part des agents d'exécution. En passant à un ordre plus spécialisé, nos lecteurs voudront bien ne pas perdre de vue le premier anneau de la série des causes.

Nous disons donc, avec Benoît XV »C'est un mal inhérent aux entrailles mêmes de la société humaine qu'on peut considérer à bon droit comme la véritable cause de la guerre présente» (Encycl : Ad Beatissimi Nov. 19 14).

Mais nous croyons aussi que ce serait mal servir la cause des réformes pratiques que de ne pas s'arrêter à considérer en détail les derniers aboutissants de cette chaîne, les actes et les mobiles des hommes qui créaient cet état économique que nous avons commencé à caractériser.

Nous renvoyons donc nos lecteurs à Gumplowicz s'ils veulent savoir ce qui dans la pensée de cet auteur, se cache sous l'appellation sociologique de tLutte des races^ (v. i partie ci-dessus )

Nous les renvoyons à Ruhland pour démêler avec lui les liens multiples et presqu' invisibles qui unissent son Capitalisme aux crises sociales de tous les temps, et les guerres à la cupidité organisée de quelques uns. Autrefois on recourait volontiers à l'explication de la politique dynastique, mélange d'orgueil avoué et de cupidité secrète dans le chef de quelques uns. Aujourd'hui, et le fait mérite d'être retenu, on ne prend plus même la peine de déguiser: les guerres sont présentées comme des nécessités économiques. «C'est sur le terrain économique.... que se tranche la question de l'être ou du pas être des nations.» (Ruhland: Wirtschaftpolitik des Vater Unser, p. 35.) (i)

Et dans l'une de ses dernières oeuvres, il répète «Jusqu' à présent tous les peuples riches sont morts par la faute de leur politique économique erronnée.» (2)

Nous croyons soutenable, en critique historique, la conclusion que voici: «Celui qui a étudié la guerre dans ses sources profondes

(i) Cf. Emile Lewy, Paix socia/e ei in/fmattonal^, Pa.ns, Gi^rd et Brière igii. (2) Ruhland, Rapports sur les priticipes économiques comparés, op. cit. p. 7.

à travers la marche des siècles, doit aboutir à cette conclusion : le problème de la paix est une question économique.» (Ruhland, System III, p. 297).

Entre cette conclusion et cette autre que j'emprunte à V. Brants «Les abus de la cupidité et de la jouissance altèrent la paix, tournent au malheur d'une partie au moins de la nation: ils vont directement contre le but de la vie sociale» (Brants. Ec. pol. p. 23) je ne vois guère que le mode d'expression qui diffère : Ruhland part de l'effet pour aboutir à la cause, Brants conclut de la nature de la cause à l'effet.

Nous nous sommes bien promis, en commençant cette étude, de rester éloignés de toute la littérature polémique, qui nait et naîtra à l'occasion de cette grande crise mondiale.

Aussi n'est-ce que par occasion, et de peur que quelque lecteur distrait ne saisisse pas pleinement le lien qui rattache les idées doctrinales que nous venons d'exposer aux événements qui se déroulent devant nos yeux, que nous voulons découper, dans les écrits politiques qui ont précédé immédiatement l'explosion de la crise, une couple de citations relatives à la valeur des prétextes nationalistes, dont on fera sans doute un abondant usage.

Nous avons déjà souligné en un autre endroit et nous reproduisons ici cette déclaration de l'organe du Parti conservateur allemand :

«La caractéristique de notre temps c'est la lutte économique que se livrent les nations entre elles, lutte mondiale, dans laquelle la décision finale ne dépendra que de leur plus ou moins grande puissance militaire >.

tLa décade prochaine verra le conflit pour le domination mondiale économique entre l'Allemagne, l'Angleterre et les Etats Unis...»

«C'est une lutte ardente qui s'apprête pour notre nation, une lutte pour la vie, pour l'existence économique. On peut regretter que les Nations aient pris ainsi position les unes contre les autres, mais il n'y a rien à changer à cela, et il ne reste qu'à s'organiser pour subir le choc.» (})

Cette citation caractéristique se trouve corroborée par toute

(i) Extr. du Reichsbote (1908) organe du parti conservateur, cités dans la collection des ^(Documents pour conférenciers" publiés par l'Imprimerie du *Bund der Landwirte» à Berlin.

une littérature. On consultera l'étude citée de M. Szabô, pour la démonstration des motifs économiques cachés sous des prétextes nationalistes dans les crises hongroises pour l'indépendance et dans la dernière guerre des Balkans (op. cit. p, 66 1) ; les procèsverbaux de la Conférence pour l'Entente germano-anglaise (i) ; l'article du Doct. Caesare Battisti concernant le conflit austroitalien : VAvenire économico del Trentino, etc. {-)

Ces déclarations des politiciens sont conformes à la formation de l'opinion par l'enseignement universitaire.

cEtat agrarien ou Etat industriel, Economie nationale ou Economie mondiale, politique nationale ou impérialisme... ne sont que les aspects différents d'une même question.» (3)

Enfin un mois à peine avant le déchaînement de la crise M. Steinmetz traitant d'une façon plus spécialement sociologique de la guerre, écrivait ceci : »On ne se battra plus aujourd'hui pour des violations du droit ou de l'honneur, à moins que ce ne soient là des prétextes ou des occasions d'explosion».

«Ce qui vaut l'effort et le sacrifice, ce sont des avantages palpables et chiffrables et des buts commerciaux, la possession exclusive de colonies, l'extension des frontières, la domination de marchés et de débouchés», op. cit. p. 305 et 388.

Voilà donc où ceux-là qui professaient l'imminence d'une crise plaçaient les fondements de leur conviction.

Pour nous, reprenons les principes fondamentaux de notre thèse, de peur de nous perdre dans les détails de la littérature contemporaine.

Nous allons, nous aussi, indaguer sur le terrain des choses économiques ; nous y trouverons les formes contemporaines manifestant l'action des causes premières.

Nous désirons que nos lecteurs tiennent constamment présente à l'esprit la distinction nécessaire entre la phase d'explosion, qui n'apprend jamais grand' chose, et la phase de préparation, où se perçoivent les vraies causes.

Ce faisant, nous servons la cause de la vérité et nous servons la génération de demain.

(i) K. Ratgen. Die WirtschaftlicJu Rivalitaet. Munich 19 13.

(2) // Secole du ij nov. 1Ç14.

(3) Dr. Wolf, professeur à l'université de Breslau, dans Dus Deutsche Reich und der Weltmarkt chez Fischer Jéna 1901.

Que les historiographes futurs déterrent s'il leur plait des documents authentiques ou tronqués (i) lorsque les archives nationales en auront reçu le dépôt, expliquant le pourquoi de notre crise.

Ce qu'ils n'y trouveront pas, même avec le secours de la critique le plus éclairée, ce sont les aveux et les preuves des faits qu'on n'avoue jamais parce qu'ils sont inavouables. Nul ne consignera, pour la honte de sa mémoire, comment, averti de la manière dont on manie la pâte en fusion, selon l'expression de Bismarck, il a profité de cette connaissance pour la jeter dans un moule dont la confection était préméditée, de façon à opérer fructueusement. Ou, pour traduire la même pensée dans les termes qui nous ont servis précédemment, comment, sachant la corrélation qui existe entre certaines tares sociales et les crises, ils ont exploité les tares et profité de la crise qui en devait sortir.

Quand ils auront lu cette seconde partie de notre travail, nos lecteurs saisiront toute la portée de l'observation qui précède.

(i) Voir Brants, Le Cabinet de travail d'un historien. Bruxelles 1914, pour des exemples caractéristiques de supercherie officielle.

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