DE QUELQUES FORMES CONTEMPORAINES DES GERMES NOCIFS
Au début de nos recherches, nous avons signalé l'oeuvre de mort accomplie dans les entités sociales, par des germes nocifs puissants, insérés à titre de conséquences sociales, dans des actes humains coupables. Ces germes nocifs, causes premières de toute crise sociale, nous les avons appelés : Luxure, Avarice, Orgueil.
Mais, parce que causes premières, il est logique qu'elles agissent par le moyen de causes secondes ou immédiates; et parce que d'essence morale abstraite, elles auront des instruments concrets, auxquels le mélange nécessaire de matérialité achèvera de donner une forme tangible.
Nous venons de voir au chapitre précédent, dans quel domaine nous devons chercer la trace des formes contemporaines de nos germes nocifs.
Essayons de les reconnaître à leur oeuvre.
La première Encyclique de S. S. Benoît XV projette une lumière nouvelle sur le lien mystérieux des effets et des causes que nous nous efforçons de découvrir, en signalant les grands courants des faits concrets, au moment où ils sortent de leur source première. Son indication des causes de la guerre nous fait apercevoir d'une part, dans le lointain des causes, l'avarice et l'orgueil, d'autre part, avant le fourmillement des manifestations et le détail des institutions entachées de ces vices, les quatre canaux par lesquels se distribue l'action des causes premières. Retenons quelques unes des phrases de ce document :
«Voici ce que nous voyons : absence de bienveillance mutuelle dans les rapports des hommes entre eux, mépris de l'autorité, luttes injustes des différentes classes de citoyens, appétit désordonné des biens périssables, comme s'il n'y en avait pas d'autres, supérieurs de beaucoup, proposés à l'activité humaine. Tels sont à Notre avis, les quatre chefs de désordre, d'où proviennent les perturbations si graves de la société, et contre lesquels doivent se
réunir tous les efforts, par le recours aux principes du christianisme, si l'on veut sérieusement dans les Etats l'ordre de la paix.»
Une des conditions de la vie des entités sociales, disions-nous ailleurs, c'est la solidarité, sous sa double forme, objective et subjective, l'existence d'un lien et la conscience de cette existence chez les membres de l'entité. Voici ce que le Pape observe en fait:
«Jamais peut-être plus que maintenant, on n'a parlé de fraternité humaine: on n'hésite même pas à laisser de côté les enseignements de l'Evangile, l'oeuvre de Jésus-Christ, et de l'Eglise et à prétendre quand même, que ce zèle pour la fraternité est un des fruits les plus précieux de la civilisation moderne. Cependant, à vrai dire, jamais la fraternité n'a été moins pratiquée que de nos jours. Les haines de race sont portées au paroxysme ; les peuples sont divisés par leurs rancunes encore plus que par leurs frontières ; au sein d'une même nation et dans les murs d'une même cité, les différentes classes de citoyens se jalousent mutuellement et chez les individus tout est réglé par l'égoïsme devenu la loi suprême. >
cNous avons dit, qu'une autre cause de perturbations sociales, consiste en ce que généralemeut on ne respecte plus l'autorité de ceux qui commandent. Du jour, en effet, où on a voulu placer l'origine de tout pouvoir humain, non en Dieu Créateur et Maitre de l'Univers, mais dans la volonté libre de l'homme, les liens de subordination qui doivent rattacher les inférieurs aux supérieurs se sont affaiblis au point de disparaitre ou peu s'en faut.
«Un souffle effréné d'indépendance accompagné d'un orgueil obstiné a pénétré peu à peu dans tous les esprits, sans épargner même la société domestique où la puissance paternelle découle si clairement de la nature elle-même; et ce qui est plus déplorable encore, le sanctuaire lui-même n'a pas été à l'abri de cette pernicieuse influence. De là provient le mépris des lois ; de là l'insubordination des masses ; de là cette critique effrontée de ce qui est commandé ; de là ces mille prétextes imaginés pour énerver la force du pouvoir ; de là les forfaits atroces de ceux qui faisant profession de ne reconnaître aucune loi, ne respectent ni les biens, ni même la vie de leurs semblables.»
Ces faits auront la conséquence que voici :
«Cette dépravation dans les idées et dans la conduite tendent à la destruction de toute société humaine.»
Pour qui se préoccuperait des causes, voilà l'orgueil nommé par son nom et indiqué par des manifestation spécifiques: la haine, l'égoïsme.
Et voici que continue l'observation des faits:
«Dès qu'a été enlevé ou affaibli ce double élément de cohésion de tout corps social, à savoir l'union des membres entre-eux par une charité réciproque et l'union des membres eux-mêmes avec la tête par la soumission à l'autorité, qui pourrait s'étonner de voir la société actuelle divisée comme en deux camps, qui soutiennent l'un contre l'autre une lutte continuelle et acharnée? En face de ceux qui possèdent des richesses, dues à leur patrimoine ou à leur travail, se dressent les prolétaires.... Une fois en effet qu'ils ont été séduits par les tromperies des meneurs, dont ils adoptent d'ordinaire les moindres suggestions, comment leur faire comprendre que, tout en étant égaux par nature, il ne s'en suit pas qu'ils doivent avoir la même situation dans la vie, mais que chacun, sauf des circonstances défavorables, occupe la place qu'il s'est procurée par sa conduite? Et ainsi quand les pauvres attaquent les riches, comme si ces derniers s'étaient emparés du bien d'autrui, ils agissent non seulement contre la justice et la charité, mais encore contre le bon sens, attendu qu'ils pourraient, s'ils le voulaient, améliorer par un travail honnête leur propre condition.»
<A quelles conséquences non moins désastreuses pour les individus que pour la société, mène cette haine des classes, il est superflu de le rappeler. Tous nous voyons et nous déplorons la fréquence des grèves qui arrêtent subitement le cours de la vie civile et nationale dans ses opérations les plus nécessaires : il en est de même des soulèvements populaires et des agitations, où l'on en vient souvent à l'emploi des armes et à l'effusion du sang>.
Et voici que parmi les causes, l'avarice-cupidité vient prendre sa place auprès de l'orgueil.
«Ces maux dont nous avons jusqu'ici déploré l'es ravages, ont une racine plus profonde dont la destruction réclame les efforts de tous les gens de bien, sous peine de ne jamais obtenir la réalisation de Nos vœux, à savoir le retour d'une tranquillité stable et durable dans les relations humaines. Quelle est cette racine maudite ? L'Apôtre nous l'enseigne : Radix omnium malorum est cupiditas (i Tim. VL, lo). Et de fait si l'on y réfléchit, c'est à cette racine que se rattachent les maladies qui travaillent la société présente.» (i)
(i) Benoit XV. op. cit.
Nous pouvons maintenant, sans craindre de nous égarer dans les détails, suivre dans les institutions de droit ou les circonstances de fait, dans les tendances ou les mœurs de nos contemporains, les manifestations actuelles des causes premières.
Nous nous guiderons, dans la nécessité où nous nous trouvons de n'en suivre que quelques unes, sur ce que nous croyons savoir de leur degré d'évidence, d'universalité, de nocivité.
On peut apprécier différemment la concomitance de ces trois conditions dans l'une ou l'autre des tares sociales qui s'offrent à notre choix. C'est pourquoi nous ne manquerons pas de signaler quelques opinions divergentes, laissant au lecteur le soin de se faire une conviction personnelle.
Pour moi, je crois que la société de demain sortirait meilleure de la crise et en éviterait le retour, si elle éliminait de la famille la stérilité systématique et la tendance à l'agglomération urbaine; du groupe régionalisé, l'industrialisme et la concentration.
Si cette élimination s'effectue et dans la mesure où elle se réalisera, la crise présente gardera dans l'histoire le caractère d'une crise d'assainissement et son étendue autant que sa violence nous permettraient d'escompter l'importance de ses conséquences thérapeutiques.
Je crains bien que cette opinion ainsi formulée, paraîtra à d'aucuns trop prudente, peut-être même prudhommesque. On aime les prophéties colorées, les affirmations carrées. Les inventeurs de panacées n'ont jamais fait défaut aux époques troublées: je ne saurais en être ! Je crois même devoir répéter que cette étude a été écrite dans le but formel de mettre le public en garde contre les réformateurs sociaux, en possession du remède infaillible et simpliste.
Tout ce que je consens à affirmer pour l'avenir, c'est que les causes efficientes de la crise étant paralysées ou écartées, notre optimisme devient logique, sous la réserve scientifique d'usage : «toutes choses égales d'ailleurs».
Seulement dans cette réserve même se trouve la limite de la prévisibilité en sociologie.
L'existence des phénomènes révélateurs des tares sociales susdites, au moment où apparurent les prodromes de la crise présente, est universellement admise.
.Leur degré d'intensité varie de région en région : c'est un aspect de la question de fait que nous abandonnons à d'autres.