L. L. II
Aussi bien la documentation statistique et monographique accumulée par un demi siècle de recherches suffit-elle pour satisfaire toutes les curiosités et éclairer tous les scepticismes !
Ce que nous aurons à faire en ordre principal c'est de mettre en évidence les attaches mystérieuses de ces phénomènes avec nos trois causes premières d'une part, et avec la crise actuelle d'autre part.
De la sorte, nous aurons justifié à la fois le choix que nous faisons dans le catalogue des misères sociales, et les prévisions optimistes qui nous animent. Cet optimisme, évidemment, n'apparaîtra rationnel que lorsque, dans la Ille partie, nous aurons établi qu'il est possible et relativement aisé d'éliminer les causes secondes dont nous allons traiter ici.
Une règle de la Logique domine tout le raisonnement qui va suivre et il importe de s'en expliquer.
La matière de notre étude appartient à l'ordre moral : éléments de démonstration, conclusions et prévisions, doivent donc appartenir au même ordre. La certitude morale n'est nullement inférieure à la certitude matérielle ou physique: elle est seulement d'une autre nature.
Les relations de cause à effet dans notre problème doivent nous apparaître avec une certitude morale; elles ne ressembleront pas à celles que nous font voir des expérimentations de chimie ou de ph)'sique, notamment en ce qui concerne la nécessité de réitérations identiques ou semblables.
Les prévisions au sujet de l'élimination des crises seront également morales : c'est pour avoir oublié cette règle de logique que l'on a pu discuter si longtemps, et avec si peu de résultats, sur la prévision en sociologie, (i)
§ I. Deux agents nocifs dans la famille.
La famille constitue une entité sociale. Elle est au premier degré de la vie sociale, très proche de la vie individuelle. A cause de son extension limitée à un nombre restreint de personnes, et à cause du rôle absorbant qu'y jouent les deux fondateurs, il se fait que le caractère individuel y reste très accentué, même au point de vue de sa vie d'entité sociale.
(i) V. notamment les discussions à la Société de Sociologie de Paris, séances des 13 déc. 191 1 — lojanv. 1912.
L'une des conséquences de cette situation, c'est la très grande diversité des familles, d'où résulte la difficulté de découvrir en elles la manifestation des tendances générales, reflétant avec netteté l'action des causes générales. A côté du facteur inéluctable de diversité qu'est la liberté, il faudra encore faire ici une place importante à l'ambiance, très diversifiée, elle aussi, et exerçant une action d'autant plus énergique qu'elle ne rencontre comme objet que deux êtres individuels.
Si, malgré tout cela, des traits caractéristiques apparaissent avec une suffisante universalité, leur signification sera déterminante pour nous mettre sur la voie de causes d'ordre général. Or, pareils traits se trouvent et parmi ceux-ci nous allons en retenir deux : la stérilité s}'stématique et l'agglomération.
Pourrait-on à priori révoquer en doute la pertinence des développements qui vont suivre, en objectant que nous ne considérons ainsi que certains agents intéressant la famille, tandis que l'objet de notre étude, ce sont les crises sociales, sources des conflits internationaux.
Nous ne le croyons pas. Voici nos raisons. Notre premier argument, c'est que le groupe régionalisé, qui sert de substratum à la Nation politique, se compose de familles; or la maladie du composant ne peut pas ne pas avoir d'influence sur la puissance de vie du composé, ou si l'on veut reprendre notre parallélisme initial, l'inaptitude des organes à remplir leurs fonctions spécifiques, doit opérer le trouble fonctionnel de l'organisme total. Notre second argument, c'est que parmi les fonctions spécifiques de l'entité «famille» il y en a qui constituent l'élément indispensable de la capacité d'agir, c'est-à-dire de la vitalité, dans l'entité «groupe régionalisé.»
Notre troisième argument, c'est que les germes nocifs que nous décelons dans l'entité famille, prolongent leur action et attaquent directement la vie de l'entité groupe.
Nous ne manquerons pas d'attirer, dans la suite, l'attention sur les actions prolongées ou réflexes des germes nocifs que nous étudions ici en ordre principal. — «La famille est-elle malade, écrit J. Tillmans, la société le sera aussi. Impossible d'éloigner définitivement un mal social quelconque sans opérer l'assainissement préalable de la famille... La famille est-elle assainie? les maux sociaux s'éteignent d'eux-mêmes; si elle ne l'est pas, les maux renaissent d'eux-mêmes.» (Jos. Tillmans, Die ware Lôsung... p. 40.)
A. De la stérilité systématique.
La stérilité systématique était-elle pratiquée par les familles au moment de notre crise? La généralisation de ce phénomène étaitelle constante?
Deux questions de fait sur lesquelles il est vraiment superflu de s'appesantir.
A qui faudra-t-il apprendre que les pays d'où est partie la crise étaient en proie à une dépopulation croissante ?
Le coefficient différait de pays à pays, et souvent, dans un même pays, de région à région : le fait était universel.
Toute la vieille civilisation occidentale se trouvait menacée exactement comme la race romaine le fut en son temps.
Et c'est parce que les prolongements sociaux de cette tare (V. plus loin) inoculée dans l'entité famille, avaient pris une telle ampleur, que l'attention universelle a été attirée sur ce qui, en soi, constitue un des secrets de l'alcôve, une des choses qui se passent derrière le mur de la vie privée, pour nous servir des phrases courantes, et auxquelles la publicité n'a pas droit.
Laissons-là les citations statistiques pour nous poser la question d'ordre sociologique : quelle est l'influence de la stérilité systématique sur l'action sociale de la famille, ou, en d'autres termes, sur la famille considérée comme entité sociale ?
Dans les entités sociales, nous avons souligné certaines tendances que nous avons qualifiées de primordiales, parce qu'elles se rattachaient plus directement à l'existence de l'entité, à la cohésion des éléments sous forme de vitalité spécifique.
Si, parmi celles-là, nous considérons la concurrence immanente des forces d'association et des forces de dissociation, des éléments de vie et de mort, nous constatons que la stérilité systématique accélère l'oeuvre de mort, en faisant disparaître prématurément toutes les réalisations épisodiques dans lesquelles elle s'introduit.
Par cette destruction rapide de chacune des familles, même dans l'hypothèse où d'autres familles surgiraient en quantité suffisante pour remplir les vides, la stérilité systématique paralyse, annihile même l'élément de solidarité, la tradition, dont la présence est nécessaire au groupe régionalisé. Elle met aussi . obstacle à la tendance fondamentale d'expansion, lors même que la stérilité est ramenée à la forme mitigée du fils unique ou de deux enfants au maximum. Dès lors la fonction sociale de
notre entité ne sera plus remplie, et nous verrons à l'instant comment cette omission introduit la crise dans le groupe régionalisé.
D'où vient ce germe morbide ? comment s'alimente-il ? Les congrès qui ont discuté interminablement là-dessus, à la suite d'une quantité de publicistes, ont donné à ces questions les réponses les plus variées. C'est que chacun envisageait le mal à travers le prisme de son école, et que la plupart lui cherchaient une médication spécialisée.
Notre réponse est fondée sur des faits d'autant plus significatifs, qu'ils se prolongent déjà sur un laps de temps considérable et qu'ils continuent à se représenter autour de nous avec une fréquence de nature à attirer l'attention des moins experts. Si nous cherchons derrière ces phénomènes, les agents, derrière les actes, les mobiles, nous trouvons, dans une détestable et féconde collaboration, la luxure et l'avarice.
Interrogeons Malthus sur les mobiles de sa «Contrainte morale» il nous répondra par un argument de cupidité : la crainte de la surpopulation, c. à d. le manque de confort et de luxe. Cent ans plus tard, M. Meline interroge la Nation française décimée par un néo-malthusianisme inquiétant, et arrive aux mêmes constatations: un mélange d'avarice et de luxure, à peine dissimulé sous le prétexte de l'amour paternel. (^)
Le question étant importante pour notre conclusion, nous apportons ici le témoignage concordant des observations les plus récentes.
M. Paul Leroy Beaulieu écrit en 1913 {La question de la Population).
cLes causes principales du déclin de la fécondité sont: l'évolution sociale et économique, qui fait que les enfants, au lieu d'être comme naguère une source de revenu, sont maintenant une lourde charge ; le développement de l'orgeuil démocratique ; la crise morale, due à l'abandon des croyances religieuses ; le féminisme.»
M. Eugène Fourrier écrit en 19 12 {De la population en France^:
«La dépopulation est un effet des conditions économiques de l'existence ouvrière, paysanne, etc. du luxe, de l'alcoolisme, de la tuberculose, de l'égoïsme bourgeois.»
Et pour l'Allemagne, le professeur Ruhland résume comme suit les recherches de ses contemporains :
(i) J. Meline. Le retour à la Terre, p. 278.
«C'est le capitalisme (c. à. d. la cupidité) qui conditionne la natalité> (System. III. 173). Mais cette cupidité n'est pas sans alliage d'égoïsme provenant de la mollesse, de la luxure, comme le prouvent les recherches du Dr Mobius et d'Hélène Simon pour la fécondité dans les classes moyennes (i), et celles de Ruhland et d'Eug. Duhring pour les classes ouvrières comprimées par la cherté du logement et entraînées, elles aussi, par le goût des fêtes et de réjouissances de plus en plus fréquentes. (2)
Mettre en évidence la collaboration de la luxure ne sera pas difficile.
Malthus et ses continuateurs économistes s'étaient adressés à l'homme: leurs arguments étaient d'ordre financier, leur mobile complice, la cupidité.
On pouvait prévoir qu'il y avait une ignorance psychologique énorme et une contradiction logique grossière à faire appel à l'egoïsme pour obtenir la contrainte de l'instinct le plus égoïste entre tous, le vice de luxure.
C'est la littérature néo-malthusienne qui s'est chargée de faire la démonstration par la théorie et par la pratique.
Elle s'adresse surtout aux femmes; rarement, sauf dans ses sources germaniques, elle invoque l'amour du néant, l'appétit du suicide collectif et conscient ; toujours, surtout dans la littérature américaine, elle invoque l'amour de la jouissance sans contrainte, de la vie joyeuse sans devoirs.
La maternité, c'est la source grandiose de contraintes multiples et prolongées; la langue anglaise n'a qu'un et même terme pour indiquer les deux idées (^) Elle est donc tenue pour «indésirable» et pour rendre ces doctrines un peu présentables dans le monde, on a fait naître une littérature de persiflage, plus ou moins spirituelle dans la satire : l'image trop grossière s'est faite caricature.
Et l'œuvre de la luxure fut autrement efficace que celle de la cupidité.
De fait, la gravité du mal social n'a commencé à épouvanter le monde que du jour où, aux méthodes désuettes du célibat ou de l'avortement, ont été substituées les pratiques anti-conceptionnelles de l'Orient, perfectionnées par la science biologique de l'Occident.
(i) P. J. Mobius: Ueber den physiologischen Schwachsinn des Weibes 7e Ed. 1905.
(2) Ruhland: System. II. p. 183.
(3) Confinement.
Nous aurons à tirer ultérieurement les conclusions de cette constatation.
Plongeant ses racines dans le secret des vices individuels, notre agent s'alimente de concours considérables.
Au premier rang, nous devons dénoncer dès à présent, quitte à )• revenir plus loin, le concours apporté par les professeurs et les publicistes de tout degré : les uns parce qu'ils prêchent ouvertement la stérilité systématique, d'autres parce qu'ils faussent l'opinion au sujet des conditions de la vie matérielle. Or, ainsi que le démontre par des recherches minutieuses M. Jacquart (^) «c'est l'interprétation du milieu économique plutôt que le facteur économique lui-même, qui influe sur la décroissance de la natalité.» Un concours moins direct, mais efficace cependant est prêté à l'accroissement du mal, par les chefs des groupes régionalisés qui, soit péché d'action, soit péché d'omission, créent le milieu favorable, multiplient l'occasion prochaine.
Il est évident, par exemple, que si l'on place une famille dans des conditions de concentration urbaine anormale, si on donne à sa tendance d'expansion la direction vicieuse de la lutte, on aura fourni le milieu d'éclosion le plus favorable qui se puisse trouver pour notre germe nocif.
Nous aurons l'occasion de revenir ultérieurement sur la responsabilité des chefs d'entités sociales et sur la part qui leur reviendrait dans le fragment d'assainissement social, (v. Ille partie et II § 2.)
La littérature accumulée sur la question de la stérilité est si considérable que nous pouvons nous dispenser d'entrer ici dans de plus longs développements. Quant au lien qui rattache cette cause immédiate aux phénomènes de crise, nous en traiterons à l'instant (v. § 2 A.)
B. Vagglo7nération.
Voici un second phénomène, non moins universel au moment où se préparait la crise sociale que nous étudions : la tendance à constituer sur quelques points du globe des agglomérations extravagantes, à multiplier un peu partout les agglomérations moyennes quant à l'étendue, anormales quant au coefficient de densité.
La statistique nous a renseignés depuis longtemps sur l'existence
(i) La dépression démographique des Flandres. Annales de la société belge de Sociologie. 1905, p. 200.
de la tendance, sur son intensité variable selon les nations, mais générale pour l'ensemble de l'occident.
On n'a pas révoqué en doute les arguments de la statistique, car elle opère cette fois dans un domaine où elle a quelque chance de voir clair: les règlements administratifs sont minutieux et bien observés en ce qui concerne la fixation du domicile, base des contributions fiscales et des droits politiques.
La controverse nait avec l'interprétation sociale du fait: est ce un bien? un mal? un indice de progrès matériel, intellectuel? La grande ville est-elle la lumière civilisatrice? Est-elle la pieuvre malfaisante qui s'attaque aux forces vives d'une nation? 0
Laissons pour un instant cette question, qui, posée de la sorte, intéressera l'autre entité sociale, le groupe régionalisé, où nous ne manquerons pas de la reprendre.
Il y a controverse encore, moins vive parce que la question est moins fréquente en littérature, sur les effets spécifiques de la tendance d'agglomération urbaine quant à la vie et à l'action spécifique de l'entité sociale la famille.
Cherchons les causes de la tendance, et nous aurons résolu la question d'appréciation.
Comment expliquer que l'essaimage, dans les familles, se fasse par agglomération contrairement à la nature des choses? D'où vient, au sein des familles, cette tendance à l'agglomération poussée jusqu'à l'encombrement, et au prix de gênes multiples et apparentes?
Loi d'imitation ! nous dira Gabriel Tarde.
Je veux bien que cette tendance, si générale, ait ici aussi sa part d'influence. L'homme est moutonnier: c'est la déformation de son instinct de sociabilité. Les plus primitifs pychologues ont reconnu la puissante attirance de l'exemple : exenipla trahunt.
L'argument cependant ne me satisfait pas pleinement. Si le troupeau de ceux qui sont habitués «à faire comme les autres > suit, se tasse et s'entasse, pourquoi les premiers ont-ils posé cet exemple, ont-ils lancé la mode? Pourquoi choisir cette voie et d'où leur venait la tendance? Et parmi ceux qui agissent plus ou moins à leur tête, pour des raisons qui leur sont propres, d'où vient la tendance?
Le professeur Sohney nous enseigne qu'il faut chercher la cause dans l'ensemble des tendances et des institutions qui constituent
(i) Van der Velde. Les grandes villes lentaculaires. Bruxelles.
la vie sociale des peuples, dans la législation, dans le service militaire, dans les doctrines sociales, dans les tendances intellectuelles et techniques.
L t^Arbeiter Presse-» qui cite cette opinion ajoute pour son compte : «dans la diminution du sentiment religieux et dans la poussée contemporaine de vivre sa vie». (^)
En France, on attache une influence causale à la séduction extérieure du vêtement, au confort apparent, au déploiement des pompes publiques, à la multiplicité des fêtes, des locaux de divertissement qui attirent le rural vers la ville comme la flamme de la bougie opère sur le papillon de nuit.
Admettons tout cela : encore nous trouvons-nous devant des causes immédiates trop nombreuses pour n'être point réductibles entre elles ou à quelque commun dénominateur !
Et puis, ce milieu ambiant, c'est l'œuvre de volontés humaines : Pourquoi agir ainsi ? Pourquoi préparer ces locaux et ces fêtes, si l'on ne savait qu'il y a quelque part des tendances mystérieuses qui pousseront les masses à se jeter sur cette pâture ?
C'est donc dans les hommes qu'il faut chercher et l'auteur responsable du choix entre les deux carrières, la ville ou la campagne, et les influences décisives qui produisent ce choix !
Depuis des années, je me suis attaché à scruter, toutes les fois que j'en ai eu l'occasion, les mobiles qui avaient déterminé des déracinés, à s'en aller dans la grande ville. J'ai toujours fini par découvrir un fond de luxure ou d'avarice.
Luxure, dans le sens rigoureux, chez les jeunes gens, que l'oisiveté et l'entrainement des camarades de chambrée a familiarisés avec les pires aspects de la vie de garnison ; chez les jeunes filles, auxquelles la simplicité austère de la vie rurale, le contrôle inflexible de l'opinion pèsent, et qui s'en vont chercher l'anonymat de la grande ville pour «vivre leur vie.»
Luxure, dans le sens dérivé, par la recherche de la vie facile, des emplois parasitaires qui surgissent dans la grande ville comme les champignons sur le fumier.
Cupidité, par l'attrait du salaire nominal dans l'industrie, par l'exploitation des enfants organisée par ceux-là mêmes qui devraient, en conscience, opposer leur autorité paternelle aux tentations d'értiigration.
(i) Bekdmpfung der Landflucht durch die Landarbeitervereine içoç p. 15.
D'autres observateurs sont arrivés aux mêmes constatations.
Voici ce qu'en pensait Périn, il )' a un demi siècle :
«Que l'esprit chrétien reprenne possession des classes agricoles et elles cesseront d'être tourmentées par le besoin d'émotions violentes, par cette soif immodérée de gain, qui les poussent aujourd'hui vers les villes.» (i)
Et plus récemment Ruhland :
«La désertion de la terre est une conséquence nécessaire et une suite naturelle de la domination croissante du Capitalisme, lequel élève les générations dans la recherche des jouissances et la pratique delà spéculation financière». (^)
En répondant à la question : d'où vient cette tendance à une agglomération malsaine ? nous nous promettions de trouver aussi le critère du jugement que nous aurions à porter sur elle.
Ce jugement sera défavorable : nous avons suffisamment compris quelle est la tendance propre à la luxure et à la cupidité pour admettre à priori que rien de bon ne sera produit par elles.
L'agglomération malsaine, répondant à des mobiles de luxure et de cupidité, fera oeuvre de dissolution sociale.
Nous pourrions nous en tenir à ce raisonnement à priori. Voyons cependant comment le rappel des conditions normales de fonctionnement de nos entités sociales (v. le Partie) nous conduit à la même conclusion.
Nous avions cité plus haut le titre heureux d'un livre à succès : la « Ville Tentaculatre'".
L'image est utile et le parallélisme entre l'action de la ville et celle du monstre marin qu'on appelle la pieuvre peut se poursuivre assez loin.
Comme la pieuvre saisit et enlace par ses tentacules la victime dont elle sucera la vie jusqu'à la dernière goutte, ainsi la concentration urbaine enlace tout, pour tout tuer. Jean-Jacques Rousseau avait prédit la destinée du XIXe siècle, neurasthénique et tuberculeux, à cause de sa concentration urbaine : «Les infirmités du corps ainsi que les vices de l'âme sont l'infaillible effet de ce concours trop nombreux..., les villes sont les gouffres de l'espèce humaine» (J. J. Rousseau : Emile).
M. Méline a rajeuni cette démonstration par quelques commu-
(i) Périn, Richesse, i, 402.
(2) System, III. 283.
nicatlons suffisamment effrayantes faites récemment à l'Académie de médecine de Paris. (Loc. cit. p. 206 à 208).
A partir d'un degré de concentration, d'entassement, lequel varie d'après les circonstances de temps et de lieu, on voit apparaître les conséquences sociales de cette oeuvre de mort dans les individus.
Les tares physiologiques, la dégénérescence, la stérilité naturelle, arrêtent l'efficacité de la famille dans le domaine social. Elle n'est bientôt plus qu'une charge pour le groupe régional. Pis que cela : les tares morales qui la dominent la transforment en agent nocif. Ces tares, la luxure et la cupidité on les voit croître en intensité, en gravité sociale, avec l'accroissement de l'entassement : ce qui est bien la preuve du rapport qui existe entre ces deux phénomènes.
La luxure décadente envahit la famille enrichie : la cupidité ronge les jeunes générations qui veulent s'amuser à tout prix : la réunion sur un même point du territoire de grandes masses d'hommes et de femmes, livrés aux mêmes passions, apporte un aliment croissant à nos deux germes morbides. C'est ainsi, que l'on peut affirmer comme une vérité d'observation, que l'avarice et la luxure sont devenues un caractère de péril social, toutes les fois qu'elles ont trouvé dans un groupe régionalisé une grande agglomération urbaine pour s'y développer à la façon du microbe dans son bouillon de culture. (')
Si d'une part, la concentration urbaine apporte un aliment aux germes morbides qui opèrent la destruction de la famille, d'autre part elle contrarie l'expansion, tendance fondamentale de sa vie normale.
L'espace d'une agglomération est limité ; si des murailles d'enceinte ne mettent plus, comme au Moyen-Age, obstacle à l'expansion par rayonnement, il n'en est pas moins certain que la spéculation foncière opère les mêmes effets sociaux et antihygiéni-
(i) M. Brants, après avoir placé parmi les causes du «douloureux phénomène» comme il qualifie la question sociale contemporaine «la cupidité et la jouissance», constate que «l'agglomération dans les villes donne à ces causes une intensité particulière» (Ec. polit, p. 452, 453).
Son prédécesseur Périn, avait prévu le mal : «surtout que le travail manufacturier n'aboutisse pas à l'entassement des populations dans de grands centres industriels, qui sont souvent aussi des centres d'infections physique et morale.» (Rich. I, 403).
ques. Le nombre des emplois n'est pas indéfiniment extensible non plus, et, à la cherté croissante de la vie, résultant de la rente du sol, des impôts somptuoires, de la nécessité du luxe apparent, viennent s'ajouter les soucis d'une lutte pour le pain quotidien, lutte d'autant plus âpre que la famille sera plus féconde. La stérilité systématique est la solution toute indiquée, à la portée de chacun, pour paralyser les inconvénients individuels de la concentration urbaine. Sans doute l'expansion par essaimage reste possible et elle est pratiquée par un certain nombre. Rarement cependant cette émigration reprendra le chemin de la Terre : c'est vers d'autres centres urbains que se dirigeront les fils en quête d'un emploi, et la solution sociale n'en sera pas meilleure. Ni leurs aptitudes physiques, ni leur résistance morale ne préparent d'ailleurs les enfants de la ville à reprendre leur place dans les rangs des servants de la Terre. Enfin la troisième tendance primordiale de la vie de l'entité sociale «la famille>, à savoir la survivance d'une solidarité, se trouvera arrêtée prématurément par la concentration urbaine, et fera disparaître l'action sociale de notre entité dans l'ensemble organique de l'Humanité.
L'anonymat de la grande ville crée cette atmosphère d'individualisme à laquelle les jeunes générations n'échappent guère : le défaut de suite dans l'exercice des professions supprime à la fois le lien de la tradition et la communauté des intérêts. Créateur de son gagne-pain, le fils émancipé n'y trouvera rien de l'oeuvre de son père, pas même les utiles obstacles d'une tradition déloyauté, d'honnêteté. Il n'y fera aucune place non plus, à ses frères et soeurs, et le lien de solidarité, restreint tout de suite à quelques relations sociales, disparaîtra rapidement, même du vivant de l'auteur commun.
Nous aurons la famille du droit civil, fiction juridique, derrière laquelle il n'y a plus d'entité sociale.
Ce qui arrivera par voie de conséquence à l'entité sociale «le groupe régionalisé >, nous allons le voir à l'instant.
§ 2. Des agents nocifs dans le ^groupe régionalisé.
L'objet principal de notre étude c'est la crise sociale. Par définition, ce trouble fonctionnel (ou constitutionnel, selon les cas) présente des caractères d'étendue dépassant les limites du cercle familial.
Nous aurons donc à nous occuper en ordre principal de ce qu'on a pu observer dans le groupe régionalisé pour en tirer les conclusions de la Troisième Partie. En recherchant les germes nocifs dont nous croyons pouvoir attester la présence dans les groupes régionalisés contemporains, nous ne perdons pas de vue les principes posés au seuil de notre étude concernant le rôle des tares individuelles et l'interdépendance constante des entités sociales. Le moment est venu de faire une application de cette doctrine.
Les pratiques vicieuses, les institutions maladroites ou délétères que nous incriminons, proviennent d'actes humains, elles constituent la manifestation de passions humaines, de tares individuelles.
Ces tares et ces vices ont déformé l'entité sociale «famille».
Avec un grand Pape, (^) nous sommes désormais en droit de demander ce que vaut encore l'action sociale d'un groupe régionalisé dont les éléments constitutifs, les familles, sont entamés par l'une ou l'autre des deux causes de trouble que nous avons décrites. Et peut être même, en envisageant leur action dans ce nouveau domaine, comment les germes nocifs que nous venons de dénoncer dans la famille, opèrent dans l'entité sociale plus étendue, dans le groupe régionalisé.
Nous aurons ensuite à rechercher s'il n'existe pas dans cette nouvelle entité sociale d'autres germes nocifs, spécifiques. En nous plaçant au point de vue de l'étude des crises, nous reconnaîtrons une influence particulièrement pernicieuse à l'industrialisme et à la concentration.
Il est possible que l'un ou l'autre de ces germes nocifs, s'il eut été seul à exercer ses ravages, n'aurait pas eu le pouvoir de mettre en péril la vie d'une entité sociale, ni de déchaîner une crise. Mais d'une part, l'interdépendance de toutes ces manifestations nous fait croire que l'hypothèse de l'isolement ne se réalisera jamais, que les tares multiples coïncideront toujours dans les sociétés malades; d'autre part, l'observation nous oblige à reconnaître qu'hier, elles étaient là, toutes ensemble, opérant leur œuvre de destruction aussi ouvertement que possible, et avec une intensité qui effrayait tous les observateurs.
(i)' »Ce qui fait une nation prospère ce sont des mœurs pures, des familles I fondées sur des bases d'ordre et de moralité.» Léon XIII P.P. De conditione l opijicum \Rerum Novarmn) 15 mai 1891.
A. Influence réflexe des germes nocifs spécifiques de la famille.
Parmi les formes multiples que prirent au cours de l'histoire, que pourraient encore prendre demain, les vices cardinaux pour perdre les familles ou paralj'ser leur fonction d'entité sociale, nous avons retenu deux formes contemporaines, la stérilité et la concentration urbaine.
Voyons maintenant ce qu'il advient aux groupes régionalisés dont les éléments sont infestés de ces germes nocifs.
Si j'envisage l'équilibre instable des forces de cohésion (vie) ou de dissolution (mort), je reconnais aussitôt que la stérilité systématique dans les familles aboutit rapidement à la dépopulation dans les groupes régionalisés. C'est donc à toute évidence un agent de mort, dont l'influence s'ajoutera à celle de l'usure par le temps.
Si je considère la tendance d'expansion, je vois qu'elle est contrariée essentiellement par la dépopulation, que toute manifestation d'expansion devient bientôt impossible, et que le groupe régionalisé sera acculé à l'anémie, à la mort : ainsi plus d'activité spécifique, en attendant son élimination totale du sein de la collectivité raciale.
D'après Gabriel Tarde, nous devons admettre en outre que la stérilité systématique dans la famille attaque encore la troisième des conditions de vie normale des groupes régionalisés : la solidarité et la conscience de cette solidarité :
«Le mal sera plus grand d'ailleurs que ne l'indiqueront les chiffres, car une société vit de dévouement, et le dévouement, comme toute autre force, a besoin d'exercice pour se développer, et la grande école de l'abnégation, l'apprentissage journalier du sacrifice dans un Etat, c'est une nombreuse famille à diriger.» (i)
Ch. Périn, sollicité par le même problème, met en évidence l'aspect économique, qui est en corrélation avec l'élément expansion :
«La stérilité systématique, imaginée sous le prétexte d'améliorer le sort des vivants en augmentant leur richesse, leur enlève aussi le stimulant et bientôt la capacité de produire cette richesse.
«La dépopulation et l'impuissance croissante du travail sont comme deux maladies mortelles qui s'alimentent et s'aggravent sans cesse l'une l'autre». (^)
(i) Tarde, Logique sociale p. 389.
(2) Périn, La Richesse dans les sociétés chrétiennes, t. II, p. 197.
Ainsi donc toutes les conditions normales de l'évolution et de l'activité d'un groupe régionalisé se trouvent bouleversées, toutes les tendances de vie se trouvent comprimées par la stérilité systématique des familles et on n'a vraiment que le choix entre les causes de dissolution du groupe : insuffisance d'hommes, insuffisance d'aliments, extinction de la solidarité.
Et comme si ce n'était pas assez vraiment, voici que l'histoire nous apporte une quatrième conséquence : l'absorption par une nation aux familles fécondes.
Empruntons à des études d'une sérénité scientifique indiscutable la formule logique des faits que nous voyons se reproduire sous nos yeux.
En France, Wolowski s'exprimait ainsi, il y a quelques cinquante ans :
«Que deviendraient les contrées plus riches et plus civilisées qui s'attacheraient à une doctrine trop étroite, en ne songeant qu'à mettre un temps d'arrêt à la multiplication des habitants ? Elles risqueraient d'offrir une conquête facile à des peuples plus jeunes qui croîtraient en chiffre et en puissance.» (^)
En Allemagne, M. Muller-Lyer, dans le T. i de son Traité doctrinal, donnait, comme corollaire à l'une de ses thèses principales, la formule suivante : cUne société qui fait servir les conquêtes de la civilisation non à l'amélioration qualitative du sort des particuliers, mais exclusivement ou en ordre principal à l'augmentation et à l'entassement des masses humaines c. à. d. à l'augmentation quantitative de la vie, est plus forte qu'une société qui a la tendance inverse, et par conséquent elle est en mesure et elle est qualifiée pour l'opprimer, la détruire, la réduire en servitude... > (p. 347. op. cit.)
Il n'entre point dans le cadre de cette étude de traiter ex-professo des règles éthiques dans leur application à la politique internationale et notamment de la thèse «La force source du droit» qui se trouve dans la citation que nous venons de reproduire.
Nous procédons en ce moment à la constatation d'un fait : la confirmation donnée par l'histoire, à notre affirmation de l'influ-
(i) Wolowski. Mémoire sur l'administation d'Henri IV. Acad. des Sciences Morales 1855.
encc nocive, voire mortelle, qu'exercera la stérilité systématique des familles sur le sort du groupe régionalisé.
Nous en avons donné la formule scientifique : voici deux exemples à titre d'illustration épisodique.
cLa dépopulation, dit Ch. Périn, est le fait capital par lequel la décadence du monde antique se révèle à tous les yeux» (Périn : Richesse II 187).
Voici la preuve pour la Grèce:
Les contemporains ne s'y trompent pas: Strabon, (Lib. VIII et IX) Pausanias (Liv. VII et VIII, IX) en parlent comme de la cause de la ruine de la Grèce. La citation suivante de Polybe présente encore cet intérêt à notre point de vue, de mettre en évidence le bien qui rattache la stérilité systématique à la luxure et à l'avarice.
«Ce décroissement de population, cette pénurie d'hommes qui, de nos jours se fait sentir dans toute la Grèce et qui rend nos villes désertes, nos campagnes incultes.... au milieu d'une population livrée toute entière à l'orgueil, à l'avarice, à la paresse, qui ne. veut ni se marier, ni nourrir les enfants élevés hors du mariage, ou du moins n'en nourrir qu'un ou deux, afin de leur laisser de plus grandes richesses et de les élever au sein de l'abondance, le mal a secrètement grandi avec rapidité....» (^)
Et voici la preuve pour Rome :
La dépopulation de Rome d'abord, de l'Italie ensuite constitue l'un des lieux communs de l'histoire. L'effort législatif considérable contre la stérilité systématique s'arrête, découragé, aux lois Julia et Pappia Poppea (L'an 9 après J. C). Et voici les conséquences au point de vue de la vie nationale. Bientôt le trône impérial est occupé par un provincial, Trajan (L'an 98) ; l'armée se recrute d'étrangers : Septime Sévère licencie le seul corps d'origine romaine qui restait encore, la Garde prétorienne (193) ; puis la descendance des Barbares arrive au trône avec Maximin (235). Enfin c'est un Vandale, Stilico, commandant des mercenaires germains, qui défend ce qui portait encore le nom d'Empire romain, contre les premières invasions des Barbares.
Tel est, en raccourci, le rôle joué par la stérilité systématique dans la crise finale des deux cités antiques dont l'histoire nous est la mieux connue.
(i) Polybe (cit. Périn I. 199) Hist. Gen. Liv. XXXVIl ch. 4.
Faut-il ajouter, pour achever de faire la conviction de nos lecteurs, quelques allusions aux faits actuels, à la crise qui forme l'objet de notre étude ?
A Berlin, Ruhland concluait ainsi une étude comparative des phénomènes révélateurs de l'état social dans les deux sociétés que des milliers d'années séparent :
«Les peuples civilisés dominés par la soif de l'or, de l'un et de l'autre côté de l'océan, sont condamnés à disparaître (par suite de la stérilité systématique) comme autrefois le peuple romain et le peuple grec, coupables du même péché» Q).
A ce diagnostic pessimiste, des savants français font écho : M. Méline écrit en 1905 : >Si nous continuons à nous rapetisser ainsi, nous courons le risque de devenir une proie facile pour les voisins qui ont les dents longues > (^). Et M. de Fo ville conclut une étude démographique par cette phrase qui rappelle Strabon, Pausanias ou Polybe: «La France est mûre pour l'invasion > (Août 1908).
Voilà ce que nous apprend l'expérience du passé concernant les effets, sur la vie des peuples, de la pratique de la stérilité par les familles.
Voyons comment cet autre germe nocif, l'agglomération, prolonge son action an sein du groupe régionalisé.
Dans la famille, nous avons dit l'action nocive de l'agglomération sur les individus composant ce premier groupement humain; nous avons l'élimination des plus intéressants, l'affaiblissement de tous, la disparition rapide de la fécondité.
Tout cela se répercute, par voie réflexe, sur le «groupe régionalisé», car la nation se compose des mêmes individus, et s'affaiblit, s'anémie du même coup.
Nous avons exprimé nos craintes sur la valeur de pareilles familles atteintes de la tare d'agglomération, quant à l'accomplissement du rôle d'entité sociale qui leur est dévolu.
Reprenant nos trois éléments de la vie des entités sociales, nous devons conclure que la tare d'agglomération poursuit son oeuvre dans l'entité plus ample, le groupe régionalisé.
C'est la famille qui est porteur du feu sacré de la tradition, source de la solidarité et de la conscience de la solidarité. Que
(i) System, III. p, 188.
(2) Le Retour à la Terre p. 277.
si, ainsi que nous l'avons constaté, ce feu sacré s'éteint rapidement au sein de la famille plongée dans la délétère agglomération, d'où viendrait la solidarité dans le groupe et qui en défendrait le sentiment contre l'individualisme installé en triomphateur même dans la famille ?
Si, dans l'agglomération, la tendance dissolvante l'emporte si rapidement sur la tendance d'association même par rapport aux liens si sensibles du sang, comment voulez-vous qu'elle résiste quand il s'agit des liens sociaux plus larges et plus intellectuels du groupe régionalisé ?
Cependant nous l'avons dit (v. le partie) là où s'arrête le désir de la solidarité, le sentiment de l'existence de la solidarité, là se trouve aussi la frontière du groupe régionalisé, quoique puissent affirmer les traités internationaux répartissant les territoires entre les nations.
Vient ensuite l'oeuvre nécessaire d'expansion. Si elle se trouve contrariée dans la famille, comment voulez-vous qu'elle s'accomplisse dans le groupe régionalisé, qui ne vit que par ses familles constitutives ? La stérilité naturelle des familles urbaines est un fait démographique cent fois vérifié ; l'infériorité physique de la descendance des grandes agglomérations est mise en évidence chaque année par les résultats des déclassements en matière militaire. Ainsi donc quantitativement et qualitativement l'expansion d'un groupe où les familles cèdent à la tentation de la concentration, se trouve contrariée, arrêtée. Et nous savons, par les exemples historiques cités à propos de la stérilité systématique, ce qu'il advient aux Nations, victimes de la dépopulation.
Nous voyons ainsi que la troisième tendance essentielle de la vie spécifique du groupe régionalisé se trouve elle aussi contrariée, et cela dans une mesure qui peut aller jusqu'à la crise mortelle.
Ce n'est pas tout.
En vertu de ce lien qui unit entre elles les tares sociales il se fait que l'agglomération, qui s'attaque à la famille, dépose dans le groupe le germe d'un mal social spécifique : l'industrialisme. Car la concentration urbaine se fait aux dépens de la production agricole, et tend à rompre un équilibre nécessaire, nous allons le voir à l'instant.
Ce serait déjà une raison plus que suffisante pour le combattre et l'éliminer, car l'industrialisme, ainsi que nous le dirons, fait une oeuvre détestable dans le groupe régionalisé et s'est trouvé
plus d'une fois au premier rang des facteurs dans les crises sociales qui minèrent une nation.
Nous tenons ici, soit dit en passant, un autre exemple de l'interdépendance de nos entités sociales, quant aux éléments de la vie et de mort. De même que certaines tares individuelles prolongent leur opération, au détriment de la famille, en alimentant des tares spécifiques pour l'entité famille, ainsi, de l'agglomération des familles sortiront l'industrialisme et les formes de la concentration dont nous allons nous occuper maintenant.
L'histoire et l'ethnographie nous fournissent une démonstration que M. le Ms de la Tour du Pin résume ainsi :
«Les belles époques de notre histoire sont marquées par le développement de la culture en même temps que par l'accroissement de la population.... Cette correspondance constante entre le progrès de la culture et celui de la population est encore plus facile à constater dans les pays voisins que dans l'histoire du nôtre.... on peut aller jusqu'aux extrémités du monde.... pour constater cette loi de la correspondance constante entre l'accroissement de la population et celui de la production agricole» (^).
B. Les germes nocifs spécifiques. § I. L'INDUSTRIALISME.
Nous venons de voir comment certaines formes contemporaines des grandes causes de la dissolution des sociétés, apparaissent d'abord dans l'entité < famille > pour la détruire, pour paralyser son action spécifique ; et prolongent ensuite leur action dans l'entité «Groupe régionalisé».
A travers la tendance antisociale de l'agglomération, et principalement de la concentration urbaine, nous avons aperçu l'industrialisme se manifestant par une rupture d'équilibre entre les différentes branches de la production.
En général on pourra affirmer que la coexistence des deux phénomènes est nécessaire et universelle, l'un étant contenu dans l'autre, comme la conséquence dans sa cause : toute agglomération de dimensions mondiales, est l'indice de l'existence de l'industrialisme dans le groupe régionalisé où elle se rencontre.
(i) Ms. de la Tour du Pin. Vers un ordre social Chrétien: Paris, Librairie Nouvelle p. 282,
Car d'une part, une agglomération parvenue à ce degré, frappe de paralysie la tendance d'expansion pour des raisons physiologiques que nous avons indiquées ; il faut, pour maintenir ces villes mondiales (et toutes s'accroissent au delà du coefîficient de leur natalité) un afflux énorme d'immigrés ruraux, afflux tel qu'il dépasse, lui aussi, le coefficient d'essaimage à la campagne. D'où, rupture d'équilibre entre les capacités productrices respectives.
D'autre part, dans l'agglomération mondiale, la production industrielle seule est possible. La très grande ville concentrera l'activité de ses millions d'habitants exclusivement sur le commerce et l'industrie ; l'agglomération industrielle, de son côté, chasse toujours l'agriculture ; c'est une nouvelle poussée dans le sens de la rupture d'équilibre, au détriment de l'agriculture.
Nous voyons ainsi la tendance à l'agglomération, fournir le milieu d'éclosion et l'aliment d'extension, du mal d'industrialisme.
Mais ceci est loin de nous montrer toute la puissance nocive de cette cause seconde, considérée dans le groupe régionalisé comme germe nocif spécifique.
Dans la littérature courante, il y a encore quelque indécision au sujet de la terminologie. On remontre l'expression «industrialisme» mais plus souvent celle «d'industrialisation».
Nous allons les conserver l'une et l'autre, quitte à nous expliquer au préalable.
Par industrialisation, nous entendons indiquer les déformations introduites dans les branches d'activité, chacune en son particulier et en prenant pour point de départ la technique même du travail en question.
Par industrialisme, nous visons les mêmes actes, mais comme une sorte de collectivité, comme la manifestation d'un état d'âme, réitérée en de multiples occasions. Ici le point de départ, c'est l'agent. Le point à souligner, c'est sa mentalité, résultat de l'adoption habituelle de certains mobiles.
Le mobile, on l'a deviné, c'est l'une des tares individuelles que nous avons dénoncée dans la le partie sous le nom d'avarice ou cupidité.
L'industrialisme est au travail, ce que le capitalisme est à l'appropriation des fruits du travail ou des instruments du travail. Il y a même entre les deux un tel air de parenté que l'on pourrait les confondre. Ainsi la définition que donne de l'industrialisme Charles Périn pourrait tout aussi bien convenir au capita-
lisme. C'est, dit-il, un ensemble de mauvaises passions, d'appétits désordonnés, de cupidités insatiables (i).
En tant ([ue rupture d'équilibre, nous vo)-ons très clairement et très généralement autour de nous que c'est bien l'avaricecupidité, qui précipite les hommes, en masses exagérées, dans la production industrielle.
Les classes inférieures )• accourent, séduites par l'appât de salaires nominaux supérieurs ; les classes moyennes y viennent poussées par la tentation de la sinécure ou tout au moins de l'absence de responsabilité, qu'ils comptent trouver en abdiquant pour un traitement d'employé, les risques de l'autonomie ; les classes supérieures, même celles dont les traditions aristocratiques feraient croire que, loin de troubler la chose publique elles s'y dévoueraient au détriment de leur fortune, s')- laissent glisser par l'appât du dividende, des jetons de présence, des différences de bourse.
Dans l'activité économique, ce que nous avons appelé «industrialisation» attaque à la fois la production agricole, la production industrielle et la distribution des produits de l'une et de l'autre. Si le métier tradionnel en est exempt, c'est à la condition de résister à l'absorption syndicaliste, de garder avec son autonomie d'exploitation, sa forme modeste de petite production.
Nous verrons successivement l'oeuvre de notre germe nocif en tant que déformation d'une branche d'activité (industrialisation) puis en tant que fauteur de la rupture d'équilibre entre les diverses branches d'activité (industrialisme sensu stricto).
Nous arrivons ainsi à constater que l'industrialisme total (sensu lato), prépare l'avènement du germe nocif suivant, la concentration. Le lien entre les forces destructives s'affirmera une fois de plus, laissant apparaitre l'unité de la cause première. Cette conclusion logique coïncide avec l'observation des faits. Biederlack la formule ainsi :
«Cette passion effrénée du lucre engendra l'exploitation éhontée
de l'ouvrier (question ouvrière) causa la ruine d'une foule d'arti-
I sans indépendants (question de la petite industrie) asservit le sol
j au capital et les petits détaillants au grand commerce» (p. 1 5 op. cit.).
Cette opinion trouve ici sa place, puisqu'elle rattache à notre
j cause première, l'avarice, les différentes manifestations morbides que
nous, allons décrire comme causes occasionnelles de la crise présente.
(i) Périn. La Richesse.... Il p. 333.
I . Considérations concernant la déformation des activités économiques, a. De l'industrialisation dans la production industrielle.
Biederlack est le seul, croyons-nous, qui ait osé écrire: «Il faut placer parmi les causes actuelles de la crise, l'abus que l'on fit des nouvelles inventions> (op. cit. p. 15). Encore invoque-t-il tout de suite les circonstances atténuantes: «Cet abus n'était possible qu'à deux conditions. Il fallait d'une part que l'Etat concédât l'usage de la liberté, même aux pires fins ; d'autre part qu'on fût assez peu scrupuleux pour profiter de cette concession» (op. cit. p. 13).
Nous croyons qu'il faut traiter avec beaucoup moins de ménagements le colosse aux pieds d'argile élevé par l'économie classique en dieu-progrès.
La création d'entreprises de production intensifiée, la production en masse, la transformation de l'atelier en usine sont envisagées ordinairement comme des phénomènes techniques. Cela n'est exact qu'en partie. La vapeur apportait une occasion de remplacer la main d'oeuvre: était-ce un avantage? On n'eut pas le loisir de se poser la question: déjà l'atelier tombait en ruines, et l'on ne voyait plus qu'usines gigantesques.
Quel était l'agent qui était intervenu avec cette brutalité, ennemie des conditions élémentaires à tout progrès? C'était la cupidité. Pour elle, le progrès ne se trouvait ni dans le bonheur physique et moral des producteurs, ni dans la loyauté ou dans les qualités du produit. Surmenage des individus, agglomération des familles et falsification des produits, tel est le prix auquel l'industrialisa" tion mit la facilité qu'elle offrait à quelques uns d'écarter la masse des producteurs existants et de s'appropier seuls les bénéfices qui les faisaient vivre tous.
L'électricité cependant vint offrir ensuite des occasions techniques de décentralisation: comment se fait-il que celles-ci n'opèrent pas aussi rapidement, aussi radicalement la suppression de l'usine, que la vapeur ne fit pour l'atelier? C'est que, au fond, l'élément technique ne sert que d'occasion, d'instrument; il est subordonné, comme influence, aux agents moraux, aux rftobiles et c'est parce que le germe nocif, la concentration, dérivé de sa cause profonde, la cupidité, la recherche du profit par tous les moyens, se trouve bien de la centralisation et s'accommode mal de la décentrali-
sation, que l'oeuvre d'assainissement, du réveil de la petite industrie, de la décentralisation de l'usine est si pénible à réaliser.
La technique est une raison qu'on aime à invoquer quand on n'ose pas donner la véritable raison; avec le vague déterminisme qui envahit les milieux les plus honnêtes, il n'est pas trop difficile de sauver la face, selon l'expression orientale ; de professer des sentiments de justice théorique, voir même de bienveillance démocratique, mais de poser ou laisser poser des actes de pur égoïsme, antisociaux en eux mêmes et dans leurs conséquences. On s'incline avec un soupir hypocrite devant les nécessités de la technique, comme si ces nécessités dominaient la volonté humaine, annihilaient le libre arbitre.
En toute occasion, quand j'ai dénoncé l'activité antisociale de l'homme, on m'a répondu par une excuse de nécessité technique. On l'a dit pour l'industrialisation, on l'a dit aussi pour la concentration, dont nous traiterons à l'instant.
J'insiste cependant, car j'ai pour moi la vérité.
S'il était vrai qu'en cette circonstance il y avait conflit entre les conditions techniques d'une production et les droits fondamentaux de l'être humain, son droit à la santé, à la sécurité, au développement intellectuel, à la vie de famille, cette technique devrait céder le pas. L'homme n'est pas fait pour la machine. Les besoins humains ont été satisfaits pendant soixante siècles au moins sans la technique usinière contemporaine, pire à beaucoup d'égards que l'industrialisme des plus mauvaises époques de l'antiquité grécolatine.
L'excuse n'est done pas valable.
Au fond, l'argument n'est pas plus valide.
La technique appartient à l'ordre matériel ; elle doit être dominée par les facteurs d'ordre moral : et elle l'est en réalité.
Ce qui agit ici c'est le mobile. Il est détestable, puisque c'est la cupidité, cette tare dont nous avons souligné l'action dissolvante, mais, prenons-en acte, la cupidité, agent moral, l'emporte toujours sur l'agent matériel, la technique.
Quand la division du travail produit un bénéfice supérieur à la méthode en usage, la technique évolue et on adopte la division du travail. Mais quand, par une réadaptation du marché, le bérréfice réclame l'intégration, on se moque bien des titres de «progrès technique» récemment encore donné à la division du travail, comme on se soucie médiocrement d'observer la »Loi>
de la division du travail qu'on venait de proclamer comme inéluctable et dont on saluait la découverte scientifique comme un événement de premier ordre ! Sous la pression du dividende espéré, la technique évoluera, le progrès de demain sera l'intégration, comme le progrès sera le trust-monopole, à la place de la «Loi> de la concurrence illimitée, dogme des économistes libéraux. Et le trust-monopole anéantit l'intégration, quand le mobile cupidité l'exige (}).
Mais tout ceci anticipe quelque peu sur ce que nous aurons à dire pour la concentration, dont ' l'industrialisme n'est que le prélude.
Ce que nous avons dit suffit pour montrer que l'industrialisation, dont l'existence et l'universalité en tant que phénomène n'avait pas besoin d'être démontrée ici, n'est autre chose qu'une des conséquences du mobile-cupidité : qu'elle est donc la forme contemporaine d'un germe nocif.
Faut-il après cela détailler les aspects antisociaux de son intervention ?
Peut-être bien ; puisque cette relation, s'ajoutant à celle que nous fîmes au cours de la le partie concernant l'action spécifique de la cupidité, nous fera assister au développement dans des conséquences spécialisées, de ce qui est le produit direct de cette tare de cupidité. Ainsi donc quelque chose comme l'oeuvre de la seconde génération du germe nocif.
Voici donc ce qui s'est passé, en un siècle, dans le travail de production industrielle, sous la pression de l'industrialisme.
Si nous considérons les individus, nous aboutissons à ce tableau lamentable : destruction de la santé et de la sécurité par la technique de la grande production, le travail de nuit et le surmenage ; abrutissement intellectuel, par la division du travail et l'automatisme de l'outillage ; sacrifice de la race par le travail des femmes et des enfants.
Si nous considérons la famille, nous savons qu'elle se dissout à peine formée, par le vide du foyer, d'où le père, la mère, et les enfants s'absentent à tour de rôle, depuis l'âge de la crèche jusqu'à l'âge de l'atelier (2),
(i) cf. Passama. Les Formes nouvelles de concentration.
(2) Cf. Tillmanns : Die ware L'osung der sozialen Frage. L'auteur classe l'industrialisation au i rang des causes du malaise social parcequ'elle a atta-
Si nous considérons le groupe régionalisé, nous voyons l'industrialisation mener simultanément à la désorganisation interne et à la déformation externe : donc nous acculer à la crise sous l'une ou l'autre de ses formes historiques.
Au point de vue interne, l'abondante littérature accumulée sur la «Question sociale» nous apprend que, pour les classes inférieures, le régime industrialisé se traduit en haine et en révoltes mal contenues par des concessions financières ; que, pour les classes moyennes, il opère la destruction de ce qui faisait leur valeur : l'énergie au travail avec l'exercice des facultés les plus intéressantes, prévoyance, commandement, intelligence ; que, pour les classes supérieures, il attise l'avarice et fournit des aliments incessants à la luxure.
C'est ce que reconnaît aussi V. Brants quand il dénonce la constitution actuelle de l'industrie et tout ce régime auquel une fièvre exagérée de production et de gain a conduit l'industrie contemporaine «comme un multiplicateur effrayant de l'intensité des causes générales» la cupidité et la jouissance. Les grandes Lignes.... p. 452—453.
Enfin l'industrialisation a fourni à toutes les concentrations le milieu d'éclosion favorable, l'instrument prédestiné, et rien que pour ce motif, il faudrait tenir en suspicion une réforme technique aussi funeste dans sa fécondité antisociale.
C'est habituellement lorsque l'industrialisation a atteint la phase de concentration, et qu'elle s'est armée de la toute-puissance de la concentration financière, que son action dans le déchaînement des crises sanglantes devient manifeste. Elle a commencé cependant à des phases antérieures, et M. Méline nous en fournit une excellente démonstration dans la description de l'état mondial «d'engorgement industriel» qu'il place -au seuil de son livre fondamental sur le Retour à la terre. Voici trois citations caractéristiques.
Les deux premières concernent la genèse de la crise interne.
que la famille dans sa vie essentielle (p. 3—13; et réclame comme réforme
préalable à toutes les autres la restitution de l'exercice des droits du chef de la famille (p. 33 — 34).
Cf. encore M. de la Tour du Pin : «L'organisation de la famille ne peut
résister à la désorganisation de l'atelier où chacun de ses menbres travaille dans des conditions qui ne tiennent aucun compte des droits et des besoins du foyer....» Vers un ordre social chrétien : p. 36.
Pendant que nous précipitons tous les bras dans la production industrielle, la technique mécanistique, poursuit son oeuvre d'élimination et les rejette.
Edouard Atkinson l'avait prédit: «Les ouvriers deviendront de plus en plus rares dans les usines, où tout se fera automatiquement... Le temps n'est pas éloigné.... où c'est à peine où l'on verra un ouvrier dans un atelier >.
Et M. Méline a raison de poser le grave problème social du chômage : «On se trouve ainsi en face d'un problème humanitaire, économique et social, qu'il faut résoudre à tout prix» (op. cit. p. 75).
C'est non seulement la technique qui nous accule au chômagecrise c'est en même temps la surproduction, conséquence inévitable de la folie d'outillage et d'industrialisation qui s'empare de toutes les nations.
«La conséquence de tant d'imprudence a été que les grandes nations industrielles se trouvant chargées d'un excès de production que leurs consommateurs étaient incapables de digérer, se sont trouvées acculées à la nécescité de l'expédier au dehors à tout prix pour éviter un krach intérieur et un arrêt du travail, d'où pouvaient sortir les crises sociales les plus redoutables» (*).
Mais cette nécessité absolue, sous la menace de la crise interne, vicie les conditions de l'expansion internationale, et lorsqu'elle se produit simultanément dans plusieurs nations, c'est la crise internationale. Nous en donnerons plus loin des exemples significatifs. En voici un qui nous permet de présenter cette troisième citation du livre de M. Méline laquelle, mise en rapport avec les précédentes, nous montre comment, parti de l'observation des faits, M. Méline aboutit à une doctrine sociale identique à la nôtre :
«Le Japon n'a pas fait la guerre pour autre chose et sa lutte contre la Russie n'a été que l'affirmation de son dessein bien arrêté de s'emparer du marché de l'Asie et d'y régner en maître» (^).
b. De l'industrialisme dans la production agricole.
Notre désir de conserver malgré-tout les divisions que nous avons adoptées en vue de marquer isolément chacun des facteurs
(i) J. Méline, le Retour h la terre p. 34. (2) J. Méline, le Retour à la terre p. 19.
auxquels nous nous attachons, nous amène à séparer ce qui, en fait, est si étroitement uni, que la relation même des phénomènes devient difficile.
Qu'on veuille bien excuser cette rigueur pédagogique. Aussi bien sommes-nous en train de faire une oeuvre d'analyse, c. à. d. la séparation artificielle des éléments qui composent un tout.
Nous allons donc prendre, dans les phénomènes qu'on peut observer à l'occasion de la production agricole, un premier groupese rattachant à l'industrialisme, tout juste aussi loin qu'il le faudra pour suivre l'action spécifique de l'industrialisme, jusqu'au moment où il se fusionne avec la concentration.
Nous nous efforcerons en outre de rester strictement dans le domaine de cette Ile partie, laquelle doit fournir la conviction que l'état social d'avant la crise était contaminé par les germes morbides que nous avons dénoncés.
Nous nous limitons à l'indication du phénomène et des méthodes, renvoyant aux traités spéciaux ceux qui voudraient aussi apprécier le degré d'intensité.
Voici ce qu'il importe de retenir à propos de l'industrialisme rural.
L'industrialisme s'est attaqué à l'instrument de production, qui est le sol, et aux méthodes de travail, à la technique agricole. D'où l'on trouvera dans les auteurs les termes d'industrialisation agraire, ou d'industrialisation agricole, concurremment. Nous distinguerons, selon les cas.
Dans notre terminologie, quand il s'agit du sol, il vaut mieux se servir de l'expression < industrialisme». C'est tout de suite dans sa forme la plus nocive que notre agent opère, lorsqu'il s'attaque à l'instrument de toute production de fruits, au sol. A ce point de vue, nous pouvons distinguer deux étages dans l'évolution de notre germe nocif.
Suivant les idées d'autrefois, le droit d'appropriation juridique, la propriété du sol, constituait l'élément essentiel à considérer à propos de la terre. Les phénomènes qui correspondent à cette étape, sont doubles. Nous voyons se constituer des sociétés anonymes en vue d'acquérir la propriété privative du sol, et en sens inverse, nous voyons des sociétés de capitaux se livrer au travail de. morcellement du sol.
Quand la spéculation capitaliste se jette sur l'acquisition du sol, c'est le plus souvent en vue du bénéfice à résulter de la rente,
c. à. d. d'une plus value future du capital engagé. Les exemples abondent dans les colonies récemment ouvertes à la civilisation ; les concessions privatives d'étendues fabuleuses, faites pour battre monnaie, ne manquent pas de constituer, dès à présent, des situations fort gênantes pour les pouvoirs publics qui se sont prêtés à cet industrialisme agraire.
Il y a quelques exemples, en Allemagne notamment, d'acquisition du sol en vue de l'exploitation normale de la fertilité du sol. Ils furent d'ailleurs malheureux, au point de vue financier.
Dans le Sud Américain, des sociétés financières européennes ont assez longtemps pratiqué le sj'stème de l'acquisition pour l'exploitation naturelle du sol.
En sens inverse, disions-nous, des sociétés financières ont pris le sol en vue de spéculer sur les bénéfices d'un morcellement futur-
Le phénomène est fréquent dans la périphérie de la grande agglomération. C'est la rente qui est alors le mobile des spéculateurs : un terrain est acquis, les pouvoirs publics sont amenés, par diverses méthodes, à prescrire une extension urbaine de ce côté, la terre nourricière est devenue terrain à bâtir: et les associés se partagent la plus value.
On a pu observer dans ces dernières décades des exemples de spéculation de morcellement sans intervention du facteur agglomération. (^) Cette invasion du financier s'observa en Allemagne, en Belgique, en Hongrie.
Tels sont les phénomènes de l'industrialisme s'attaquant au soi» conformément aux tendances qui eurent cours d'abord.
Mais une seconde étape fut franchie par le capitalisme ; appliquée aux choses rurales, elle signifie séparation du droit juridique d'appropriation d'avec le pouvoir effectif du commandement. Notre germe nocif prend dès lors des formes d'action plus intensives et devient beaucoup plus grave, socialement parlant. La concentration, but réel de toute cette tendance, était difïicile à réaliser avec les formules de la première étape ; elle devient aisée, avec les formules de cette seconde étape. C'est quelques pages plus loin que nous développerons cette affirmation : Pour l'instant, restons dans la période d'acheminement, et signalons, parmi les méthodes de la deuxième étape, les efforts divers faits
(i) Congrès intern. des Classes Moyennes à Munich (191 1). Bibliothèque de r Institut international des Cl. M. Bruxelles.
pour mobiliser la propriété du sol, pour en représenter le titre sous la forme d'un papier au porteur, négociable en Bourse, lequel pourrait devenir un aliment à la passion du jeu et l'objet de concentrations rapides. C'est dans les grandes colonies anglaises et dans le Sud Américain que des réformes législatives ont été tentées dans cette direction.
Ces réformes eussent été généralisées sans doute : une littérature scientifique était déjà en train de se multiplier, vantant les avantages du régime légal qui effaçait la distinction antique entre droits immobiliers et mobiliers, entre biens meubles et immeubles. Bien entendu on se plaçait seulement au point de vue du propriétaire, dont la faculté de crédit se trouvait augmentée, dont la gestion était facilitée par la possibilité de transformer en un instant l'affectation de ses réserves. On ne disait pas ce qu'en attendaient les prêteurs d'argent, embusqués derrière chaque besoin, ou chaque caprice, ou chaque passion ; ni comment, à chaque déplacement, quelque chose allait rester aux doigts des courtiers.
L'instrument légal n'était pas encore adapté complètement à ce genre nouveau de transactions : mais, le lien entre la politique et la finance aidant, il n'aurait pas fallu attendre longtemps pour avoir des formules aussi souples et aussi parfaites dans leur genre, que la société anon)-me, l'action au porteur et la bourse, pour ce qui concerne d'autres transactions.
Seulement, dans l'intervalle, la distinction entre la possession et le droit de commandement, découverte par la concentration financière dans ses rapports avec le commerce et l'industrie, révéla la véritable voie à suivre en matière agraire, et pour le moment du moins, les méthodes que nous venons de décrire ont passé au second plan ; nous pouvons les considérer comme des étapes dans la tendance qui, triomphante, eût d'autres phases.
Nous retrouverons la suite de l'évolution au paragraphe de la concentration.
Revenons sur nos pas et reprenons l'examen de l'industrialisation au point de vue des produits du sol. Ici il est d'usage courant de parler d'industrialisation : nous voulons bien nous ranger à 'cette tradition technologique à la condition que le lecteur veuille bien tenir présent à l'esprit que l'industrialisation, technique du travail, n'est qu'un des symptômes de l'existence du
igo
germe nocif, l'industrialisme, lequel à son tour est l'expression du vice de cupidité.
Il est d'ailleurs difficile de s'en tenir seulement à l'idée de technique du travail, puisque à mesure que la tendance évolue, nous voyons le choix du produit jouer un rôle plus important que celui de la méthode de travail.
Ceci annonce encore deux étapes: elles s'emboîtent sans doute, se rencontrent concomitantes à l'heure actuelle, mais cependant ont apparu successivement.
Dès le milieu de XIXe Siècle, l'industrialisation du travail sévit dans l'agriculture anglaise.
Elle se caractérise, moins par l'introduction de l'outillage mécanique, aspect technique, que par l'adoption des méthodes éhontées et impitoyables que nous avons appelées industrialisme, et qui sacrifient l'homme au dividende.
La description exacte de ces méthodes, l'extension de la tendance et sa généralisation ont été faites par des contemporains et nous renvoyons les amateurs de détails aux publications de Pushley, et Faucher pour l'Angleterre ; M. de la Tour du Pin, pour la France ; Pudor pour l'Allemagne, (i)
Voyons les conséquences sociales.
C'est en Angleterre que la tendance prend son aspect social en premier lieu. C'est là aussi que, les principes de l'école libérale aidant, notamment la notion de l'ouvrier-machine, du travail humain-marchandise, de la justice des tarifs d'offre-demande, l'industrialisme passait dans la pratique avec un minimum de déguisements, avec un maximum de logique.
Le public anglais fut épouvanté lorsque la description des faits parut dans la littérature scientifique. (2) Nous ne citerons que cette conclusion : «Le nouveau mode d'exploitation de la terre a importé dans les campagnes l'organisation, les vices et la misère qu'engendre dans les villes le travail industriel» (^).
Les économistes français, qui croyaient dans la trinité Smith- Malthus-Ricardo, furent déroutés. Ils allèrent voir sur place. Léon Faucher en tira la matière de deux volumes, d'une documentation plus complète et postérieure à celle de Pushley. Nous en
(i) V. à l'Annexe Bibliographique.
(2) Pushley. Pauperism and Poor Laws op. cit.
(3^ H. ch. XIV.
extrayons cette phrase : «L'agriculture à passé dans la Grande Bretagne à l'état manufacturier ; il ne faut donc pas s'étonner quand on voit les populations agricoles subir les conséquences de cette transformation qui sont : l'élévation mais aussi l'instabilité des salaires, l'agglomération des habitants, l'emploi des femmes et des enfants, le travail par bandes substitué au travail individuel, le servage et la démoralisation des travailleurs» (}).
Le procès de l'industrialisme était instruit : Périn, chargé de l'enseignement d'une économie politique chrétienne, prononça le jugement : »Dans l'agriculture ainsi organisée, le travail dissout la famille et laisse croupir les enfants dans la plus déplorable ignorance» (^).
Ce que Périn disait pour l'entité sociale famille, nous le disons pour le groupe régionalisé.
Mais n'anticipons pas.
Une génération passe. Voici l'industrialisation de l'agriculture dans cette France, que Périn croyait devoir être rebelle au germe nocif. Un observateur qui vit au milieu des populations rurales et qui a pris une part personnelle dans les phases de la crise agricole qu'il décrit, arrivé à la dernière période, se sert de termes identiques :
«On peut caractériser cette période par le mot industrialisation de l'agriculture. Il faut en même temps reconnaître qu'elle porta dans les moeurs des populations rurales des effets analogues à ceux que les industries manufacturières produisent sur les populations ouvrières, c'est à dire des effets surtout délétères.
«L'industrialisation de l'agriculture entraîne en effet celle des cultivateurs... elle refoule les industries domestiques, agglomère les ouvriers..., détache... du foyer des jeunes gens qui, par la suite, n'y rentreront plus et systématise l'emploi en masse de la main d'oeuvre étrangère» (3).
Nous nous appesantissons volontiers sur ces opinions parce qu'elles valent une série d'observations directes qui se trouvent être d'autant plus convaincantes qu'elles se prolongent à travers plusieurs générations et sont faites par des auteurs éloignés par le temps, l'espace, les convictions.
(i) "Etudes sur l'Anglettere, op. cit. t. II p. 56.
(2) La Richesse.,, op. cit. t. III, p. 36.
(3) M. de la Tour du Pin, op. cit. p. 288.
Nous pourrions ajouter que ces effets sociaux de l'industrialisation sont absolument logiques, pour l'agriculture, comme pour les autres branches de l'activité humaine.
Le travail par bandes migratoires et saisonnières constitue le milieu le plus favorable pour le développement de toutes les formes de la luxure, y compris l'inceste, comme on le lit dans des descriptions très réalistes de Léon Faucher. Si ces bandes se recrutent si aisément de nos jours en Flandre, ou en Pologne, si le système se propagea si rapidement dans l'Angletterre du XIXe Siècle, nous affirmons, sans crainte de poser des hypothèses en l'air, que, cela se fait sous l'impulsion de la luxure, tous les instincts vicieux y trouvant leur compte.
Nous retrouvons donc encore ici, comme cause première, à côté de l'avarice-cupidité, la luxure. Et nous savons dans quel sens ces germes nocifs influent sur la vie des entités sociales.
Si quelques Leplaisiens de marque veulent reprendre les enquêtes de Pushley et de Faucher, s'ils ont accès dans les milieux de cette population qu'en Flandre on nomme «de Fransmans» et peuvent dire la vérité sur ce qui se passe dans les milieux polonais, ils étonneront le monde scientifique par leurs descriptions ; un romancier français qui recherchait les traits d'abaissement de l'être humain n'a pas eu de peine à se documenter (^).
Nous annoncions plus haut une seconde formule pour l'industrialisation contemporaine de l'agriculture : elle concerne plus le choix du produit que la méthode du travail.
La terre donne à l'expansion, loi naturelle des groupes sociaux, le moyen de s'exercer sans heurts, ni crises. Nous avons vu plus haut quelle est la marge surabondante qui reste entre le coefficient de la natalité humaine, d'une part, le coefficient de la reproduction du bétail et de la multiplication inouïe d'un grain de blé, d'autre part.
Cette économie naturelle est bouleversée par l'industrialisme. Poussés par la cupidité, les propriétaires du sol ont oublié leur fonction sociale ; ils cessèrent d'être les pourvoyeurs en aliments et se firent marchands de poison. Le blé et les pommes de terre furent transformés industriellement en alcool. L'usine s'installa sur la terre : sucreries, brasseries, distilleries devinrent l'outillage coûteux de tout grand domaine ; il fallut avoir souci des dividen-
I) Emile Zola. La Terre.
des et amortissements afférents. La terre devint l'accessoire, l'usine le principal.
Cela porte maintenant un nom nouveau : l'intégration (i).
Cette industrialisation peut être infectée des vices de l'industrialisation technique dont nous venons de parler : en ce cas son œuvre antisociale est double. Aux conséquences spécifiques de l'intégration, elle ajoutera toutes celles que nous venons d'énumérer.
Elle peut en être indépendante : dans ce cas, son oeuvre antisociale c'est la contribution à la rupture d'équilibre dont nous avons analysé plus haut les effets désastreux. Il y aura trop de sucre (et de fait quel problème diplomatique que celui des conventions sucrières !) et trop peu de pain, trop peu de viande. Il y aura l'alcool bon marché en telle abondance qu'après avoir prélevé tout ce qu'on a pu pour assurer l'empoisonnement des générations futures, il faudra consommer par le feu, comme force motrice ou puissance calorique, ce qui était l'aliment des petites gens.
Nous ne parlons que pour mémoire d'une autre intégration, celle par laquelle l'industrie s'assure, par l'acquisition du sol et le faire valoir direct, la matière première qu'elle achetait au commerce. C'est plutôt un déplacement de la propriété qu'une transformation du rendement de la terre.'
c. Déformations dans l'activité distributrice.
Le travail humain produit des choses et produit des utilités. En opposant ces deux mots, nous avons mis en évidence la fonction sociale de ce qu'on a appelé «le commerce». Le produit pour être utile à la satisfactiqn du besoin doit se trouver à portée du consommateur au moment où il en aura besoin. Si j'ai faim, il ne m'importe guères de savoir s'il y a du pain aux antipodes ; si la maladie ou un accident survient, le médecin et les médicaments n'existent pas, s'ils sont trop distants.
Le travail de déplacement est l'équivalent du travail de production qu'il complète : il mérite son salaire au même titre.
Voilà l'ordre normal, et voici la déformation produite par la cupidité.
A un moment donné de la vie des groupes, le travail de dépla-
(i) Cf. Passama, op. cit.
cernent se sépare du travail de la production. C'est un progrès ou non : peu importe du moment où, par la division du travail et par l'extension territoriale des groupes, cette séparation est une nécessité d'adaptation.
La fonction sociale reste la même : les mobiles devraient rester inaltérés eux aussi.
Voici cependant que le mobile a changé.
Le commerçant veut toucher un salaire toujours croissant pour un travail toujours moindre ; et on ne s'arrête pas en si bonne voie : on veut surtout encaisser des profits sans fournir aucun travail.
Vous reconnaissez bien là le mobile cupidité, n'est-ce pas ?
Comment s'y prend-on ?
La première formule c'est l'accaparement des produits disponibles : on a tenté de ce moyen dans toutes les sociétés humaines, preuve qu'il s'agit en l'occurrence de la manifestation d'un vice individuel primordial. L'accaparement en espèces, c'est naïf et cela devient difficile.
On arrive au même résultat en réduisant la somme des disponibilités. Quand l'Etat de San Paolo (Brésil) eut la main sur un stock de cafés, il fit précipiter le surplus à la mer. Les cartels ne font pas autre chose dans l'ordre industriel, quoique moins ostensiblement, et les trusts qui absorbent les cartels opèrent avec la même brutalité.
Une autre formule, c'est de faire en sorte que toutes les disponibilités passent virtuellement par les mains du commerce : ce n'est pas l'accaparement simultané, c'est l'accaparement successif. Ou y est parvenu, grâce à la complicité des législations de tous les pays : la Bourse est l'endroit où toutes les choses produites viennent aboutir en titres représentatifs. Elles y sont négociées par les seuls professionnels, qui de là dictent les prix, fabriquent des cours par le jeu connu des offres ou demandes fictives, des opérations avec contreparties secrètes, etc. Si les pouvoirs publics n'accordaient pas des privilèges à ces réunions de courtiers, et n'acceptaient pas le caractère authentique des mercuriales, la formule eut moins bien réussi.
Mais comme il faut toujours un aliment nouveau à une passion, quelle qu'elle soit, on a simplifié la formule en contrebalançant les disponibilités par des fictions de marchandises. Comme dans l'intervalle on avait fait proclamer par la science orthodoxe que
le jeu de l'offre et de la demande était une loi économique, donc une force «aussi bonne qu'inéluctable» (^) on avait trouvé l'instrument de domination et l'accaparement c. à d. le monopole de fait se trouvait réalisé de manière à permettre de dicter les prix, à augmenter le salaire du commerce tout en diminuant son travail effectif. Quelle que sera la somme des produits que j'ai à ma disposition pour les avoir fait naître, mon maître sera le premier courtier venu qui, m'opposant des produits fictifs, jouera à la baisse contre moi et finira par me dire : vous aurez de votre produit le prix que voilà !
Nous sommes déjà bien loin du service social de déplacement n'est-ce pas?
Cependant c'était encore l'enfance de l'industrialisme.
Du moment où l'opération à terme était acceptée, pourquoi s'embarasser encore de discuter avec les producteurs ou avec ceux qui apportaient des existences réelles ? Et l'on opéra sur existences fictives seulement ; le commerce cessa complètement d'être un travail de déplacement pour n'être plus qu'une source de profits sur des différences. Il y a encore des importateurs : les produits réels sont l'accessoire de leur outillage. Ruhland, tandis qu'il était en voyage d'études pour la question du prix des céréales, constata qu'en un jour la bourse de New York avait traité mille fois plus de bushels qu'il n'en arriverait en l'année entière. (2)
La même constatation pourrait, nous n'en doutons pas, être faite n'importe à quelle Bourse pour n'importe quelle marchandise. C'est tellement dans le domaine public qu'il est presque fastidieux d'écrire ces choses : cependant, pour être plus usuelles, elles n'en sont ni moins véridiques, ni moins graves.
L'accaparement, qui était une tentative surhumaine dans le marché mondial de l'aurore du XXe Siècle, va devenir une opération courante lorsque, par le concours de la concentration financière, le trust sera devenu l'instrument adapté. Tous les matériaux sont à pied d'œuvre ; le programme a été élaboré par les groupes financiers qui sont désignés sons les noms de tPierpont Morgan concern-» « Vanderbilt & Co* etc. Que l'outil soit constitué aux dimensions voulues et le produit étonnera le monde,
(i) Leroy Beaulieu, De Molinari. Cf. Ille partie ch. 2. (2) System, op. cit. t. III.
comme la crise actuelle étonne le monde. Le jour n'est pas loin sans doute, où ces deux étonnements se confondront en un seul : la suite de notre étude doit donner des indications dans cette direction.
Nous avons conduit l'examen de notre phénomène fragmentaire d'industrialisme jusqu'au seuil de la concentration où nous allons le retrouver plus tard.
L'instrument dont on s'est surtout servi pour mettre le com merce au service de la concentration financière, s'appelle actuellement l'intégration.
La loi de la division du travail faisait partie du code de la science économique au XIXe Siècle. Qui ne l'admettait pas n'était pas digne d'entrer dans le cénacle des économistes ; qui n'y croyait pas était simplement un ignorant.
Maintenant les docteurs du progrès baptisent du nom de loi l'intégration qui est bien le contrepied de la division du travail. Je sais que le principal avocat de l'intégration, M. Passama, a consacré plusieurs pages de son livre pour essayer de concilier les deux. Q) Il ne m'a pas convaincu ; j'ai bien vu subsister un peu de spécialisation dans les détails de l'exécution, p. ex. dans la technique de la production ; je constate qu'au sommet, il y a confusion entre les deux branches du travail humain qu'on se vantait d'avoir séparées par le progrès : l'opération productive et l'opération distributive. Je constate aussi que c'est précisément dans cette confusion qu'on fait consister le dernier mot du nouveau progrès.
L'intégration ne doit être envisagée, en ordre principal, que comme un instrument. C'est aussi, si l'on veut, une étape dans la marche que la concentration a entreprise dans la direction du monopole. M. Passama l'appelle une des formes de la concentration.
A notre point de vue, nous pouvons signaler des méfaits sociaux, œuvre spécifique de l'intégration.
Cette œuvre antisociale, c'est une contribution à l'instabilité, une aggravation des périls que courent les masses dans la recherche du pain quotidien, la multiplication des chômages et par là des troubles subits, parfois irrémédiables dans les budgets individuels et familiaux, comme aussi dans la répartition des popu-
(i) Op. cit. voir Bibliographie.
lations agglomérées autour d'une usine, ou vouées au travail industriel dans le groupe régionalisé.
L'intégration, qui permet transitoirement de cumuler au profit d'un même capital les bénéfices d'un comptoir avec ceux d'une usine, a pour effet final de sacrifier l'usine au comptoir ou le comptoir à l'usine, si tant est qu'elle n'aboutit pas à la ruine simultanée des deux entreprises. Car la compétence universelle dans le monde des directeurs est aussi rare que le merle blanc.
Selon les programmes de directeurs successifs, usines ou comptoirs s'ouvriront, se fermeront, se fusionneront avec d'autres, se réduiront dans des cartels ou disparaîtront dans des trusts. Du gagne pain, du remploi de toute la population agglomérée autour des entreprises, nul souci d'ailleurs. Aucune possibilité de ménager des transitions : c'est l'instabilité avec le caractère de mal social.
L intégration bancaire, que nous rencontrerons également dans sa forme définitive de concentration financière, n'opère pas autrement. Lorsqu'un comptoir commercial est entre les mains d'un établissement financier son existence est aussi précaire que dans le cas précédent, les chances d'avatars successifs sont plus nombreuses, car souvent il servira de décor, de prétexte au lancement de papier à vignettes, et cette opération intéressante doit pouvoir se renouveler de temps en temps.... donc il faut des transformations de firme.
Ce n'est pas seulement par l'instabilité produite dans les familles et les populations que l'industrialisation du commerce prépare les crises : c'est encore et surtout par le trouble qu'elle apporte dans les fonctions spécifiques du commerce. La distribution des produits exerce une influence considérable sur la tranquilité publique interne ; il est des besoins primordiaux qui doivent recevoir leur satisfaction à des conditions connues, stables, et dans une mesure suflfîsante.
L'industrialisation, technique inspirée par la cupidité ne vise qu'à la distribution de dividendes : peu lui importe si elle amène ou non des produits aux endroits où la consommation les réclame. La disette lui est plus profitable que l'abondance ; les variations quotidiennes rapportent plus que la stabilité. La technique nouvelle consiste précisément à créer la fluctuation, à combiner de savamtes paniques, à opérer par différences sur produits fictifs au lieu de vivre de la distribution de produits réels.
Le service social indispensable n'est plus rendu, ou l'est dans
des proportions insuffisantes et des modalités détestables. C'est la crise économique, prélude de la crise sociale. Les disettes et les krachs préparent les révolutions, aussi nécessairement que l'industrialisme et la concentration dans leur triple forme, préparent la crise internationale. Tout cela se trouve en germe dans les déformations tendancielles que nous venons d'analyser.
Nous ajouterons, en manière de confirmation, ces deux conclusions qu'un demi siècle sépare :
<i. La misère s'étend en proportion de l'influence qu'exercent les principes et les mœurs de l'industrialisation. > (Périn. De la Richesse.... t. II. p. 310).
«2. L'industrialisme, en subordonnant toute l'activité sociale à la prospérité industrielle, conduit au capitalisme, qui fait de l'argent le maître du monde.» (M. de la Tour du Pin. op. cit. p. 208).
II. Considérations concernant la rupture d'équilibre produite par V industrialisme.
A la déformation de chacune des branches de l'activité humaine, ainsi que nous venons de le voir, l'industrialisme ajoute une autre influence antisociale : la rupture de l'équilibre nécessaire entre les différentes branches de l'activité humaine, pour le fonctionnement harmonique de la vie en commun.
Quel est cet équilibre ? D'où provient sa nécessité ? Quelles sont les conséquences des altérations qu'on lui fait subir ?
Répondons sommairement à ces questions.
Du moment où les groupes humains sont établis sur la base de l'échange de services réciproques, il faut une coïncidence suffisante de services pourque tous les besoins, à commencer par les plus élémentaires, trouvent leur satisfaction. La paix dans le groupe résultera de l'adoption de modalités plus ou moins heureuses propres à assurer cette satisfaction.
Lorsque les modalités sont parfaitement adaptées aux fonctions sociales qu'il s'agit d'accomplir, nous disons qu'il y a équilibre entre les branches de l'activité au sein du groupe en question.
Ailleurs nous avons fait usage de la division tripartite des activités en production agricole, production industrielle et répartition des produits.
A réintroduire cette division ici, nous serions amenés à considérer successivement diverses hypothèses de rupture d'équilibre.
En opposant toute la production en bloc à toute la distribu-
tion des produits, nous aurions pour note dominante, l'adaptation commerciale aux besoins de notre temps. Or quoiqu'on puisse penser des formules adoptées par le commerce (et nous retrouverons cette i]uestion à propos de la concentration), il ne parait pas que l'insuffisance globale du travail de distribution des produits soit entré comme facteur dans la crise que nous étudions.
Si nous procédons par subdivisions, nous aboutirions à une conclusion qui serait à peu près celle-ci : si l'insuffisance de la répartition d'une catégorie de produits peut être assimilée à l'insuffisance du produit en lui-même (l'objet que je ne puis atteindre au moment où j'en ai besoin est pour moi comme s'il n'existait pas), il suffira d'examiner les causes et les effets de l'insuffisance de la production ; les rapports sociologiques cherchés resteront identiques.
Nous restons donc devant le problème simplifié que voici : l'étude de l'équilibre entre les deux grandes branches de la production proprement dite ; production des fruits de la terre, production des instruments de travail et d'autres conforts de la vie.
Or, au point de vue de la nature des besoins, je constate que la nécessité des fruits de la terre est universelle ; qu'elle est primordiale ; qu'elle ne souffie ni exceptions, ni intermittences
Tout homme doit manger, chaque jour ; et il ne s'alimente ni du sol, ni des minéraux ou des végétations sporadiques qu'on peut trouver dans les steppes incultes et les forêts vierges.
Il lui faut des fruits de la terre, produit du travail humain.
De cette loi biologique inéluctable, il résulte que tout ce qui aff'^clera défavorablement la quantité des produits agricoles disponibles, se reflétera aussitôt sur tout l'ensemble du groupe intéressé. Ceux-là qui ont assumé la direction de la vie sociale du groupe s'en préoccupent à bon droit ; et quand, par mégarde, ils s'en désintéressent pour un temps, les troubles qui surviennent les ramènent à leur devoir ou les éliminent, pour mettre à leur place d'autres chefs, plus soucieux de l'équilibre des productivités.
La nécessité des outils et des autres choses utiles à la vie est tout aussi irréductible en principe : elle est plus maniable dans ses formules. Elle a une autre mesure aussi.
Cependant elle est irréductible : c'est pour cela qu'un équilibre est iYidispensable.
Quelles sont les quantités chiffi"ées dans chacun des plateaux de la balance ?
Les statisticiens n'ont pas encore tenté d'établir la formule mathématique, et pour une fois qu'un sociologue, Robert Malthus, s'est essayé à réduire la sociologie en équations, il a eu la main malheureuse, vraiment! C'est à qui ridiculisera la loi de la progression arithmétique des aliments en équation avec la progression géométrique de la population.
Toute la controverse a eu ceci de bon : c'est d'attirer l'attention sur l'existence d'un rapport étroit entre l'activité humaine productrice d'aliments et la paix sociale. De là à notre doctrine de l'équilibre, il n'y a qu'un pas.
Disons en résumé qu'il appartient à chaque génération d'établir, par les oscillations des prix et par les manifestations apparentes du bien être ou de la souffrance des masses, où se trouve à peu près l'axe et quelles sont les limites où l'oscillation devient intolérable.
Avant d'examiner ce qu'il advient sitôt que cette limite est dépassée, étudions de plus près les conditions sociologiques de ces oscillations.
Nous avons donné comme fonction primordiale à l'entité sociale, la tendance d'expansion. Comment s'accommode-t-elle des oscillations manquées par la productivité ? Quelle est l'espèce de produits, agricoles ou industriels, dont elle souffrira le moins d'être privée ? S'il y a rupture d'équilibre entre l'industrie et l'agriculture, dans quel sens serait-elle plus supportable, à intensité égale ?
Malthus faisait grand état de la réduction croissante du rendement agricole au delà d'un certain effort et d'une certaine qualité de sol.
La pratique agricole lui a donné le démenti le plus formel. Des méthodes de culture, des engrais chimiques, un outillage mécanique insoupçonnés de Malthus et même de Stuart Mill ont reculé au delà de toutes les prévisions du XVIIIe siècle la limite d'épuisement de la fertilité, et avec elle, la possibilité de produire des aliments pour une population croissante. L'histoire agraire de la Belgique pendant les loo dernières années fournit un exemple typique de ce que peut le travail rural dans l'hypothèse du maximum de densité de lapopulation rurale qui ait été atteint dans l'Europe.
Aussi des sociologues plus modernes renoncent-ils à cet argument qui appartient, disent-ils, à l'ordre technique, et doit, comme tel, être écarté de la sociologie, (cf. Duthoit. Vers F organisation professionnelle.)
Ce qui est vrai, c'est que, philosophiquement parlant, toute chose est limitée, dans son extensibilité comme dans sa durée, comme à tous les autres points de vue auxquels on pourrait se placer.
La fertilité de la terre est limitée, la possibilité de produire les aliments est limitée : mais ces limites n'ont jamais été atteintes, ni même entrevues depuis six mille ans que l'humanité a conscience d'elle même, et l'on peut conjecturer que ces limites ne seront jamais atteintes avant la fin de toutes choses, parce que l'extensibilité du genre humain, elle aussi, est limitée, et que les épidémies, les accidents collectifs, contrarient les calculs d'actuaires, tandis que l'épuisement prématuré des familles apporte à la multiplication possible, un frein naturel permanent.
Encore n'avons nous pas besoin de faire entrer le facteur «élimination anormale) en ligne de compte.
A juger par l'harmonie admirable qui règne entre les astres, au dosage stupéfiant des forces d'attraction et de répulsion, d'inertie et de mouvement qui règle leurs courses vertigineuses sans aucune hypothèse d'anomalie, d'accident, de crise, nous pouvions nous tenir pour assurés que l'hypothèse de Malthus n'était qu'une erreur provenant de son ignorance (i). La biologie contemporaine a découvert déjà une partie du coefficient naturel d'expansion des êtres: ce coefficient, énorme au bas de l'échelle, pour le grain de blé par exemple, va en décroissant à mesure qu'on parvient aux espèces supérieures, l'homme occupant le minimum.
Quelque soit le coefficient de la natalité humaine, si les adultes se livrent à la culture, le coefficient de la productivité du sol l'emportera.
La tendance d'expansion des entités sociales est donc servie quoiqu'il advienne, par un excès de productivité agricole ; mais elle se trouve contrariée gravement par une rupture en sens inverse de l'équilibre dont nous traitons ici.
Pour traduire la réalité des faits, en langage courant nous dirons que, plus on produit de céréales, de fruits et de bétail, plus grand sera le nombre d'individus qui trouveront «leur couvert mis au banquet de la vie» pour nous servir à notre tour d'une image dont on a abusé dans la littérature malthusienne.
(i) Elle tendait à décerner à la Sagesse créatrice un brevet d'impuissance ou d'ignorance, en matière biologique, l'harmonie des deux lois, expansion et subsistance, n'ayant pas été assurée.
Et plus la population agricole se multipliera, plus elle produira les aliments dont les nouveau-venus auront besoin.
L'industrie au contraire ne produit que des outils ou des richesses d'échange. Quand elle aura saturé le marché, elle devra s'arrêter, car ses produits ne se consomment pas avec la même rapidité, avec la même universalité. Ceux qui détiennent ces produits pourront, en attendant, mourir de faim si l'agriculture n'a pas le désir d'accepter les objets manufacturés, ou n'a plus rien à offrir en échange.
Qu'on veuille aussi observer que les quantités dont nous parlons ici ne sont pas des quantités absolues, c'est-à-dire produites n'importe où. Cela, c'était la théorie des anciens économistes : dans un coin du monde, tout le blé; dans un autre, toute l'industrie; entre les deux, un commerce tout puissant et la liberté absolue des échanges. La conception était séduisante pour une sociétémécanisme où chaque rouage marcherait sans arrêt, sans accroc. Mais la société n'est pas un mécanisme, et la liberté humaine, avec son cortège de passions, a réduit ces calculs à néant. Ce qu'il advint, c'est que les frontières douanières ont subsisté; que le commerce a abusé de son monopole pour se faire accapareur; qu'on a vu des producteurs jeter la récolte à la mer afin de raréfier la marchandise ; (i) que les intermédiaires ont organisé la grève des transports ; tout cela devait rapprocher le jour, où la nécessité d'alimenter le peuple devient un facteur de crises sanglantes. Le système manchestérien a fait faillite, et l'on admet maintenant qu'un produit alimentaire sera d'autant plus avantageux qu'il sera tiré du sol dans un endroit plus proche du lieu de consommation. Le progrès, pour nous, redevient le répartition des centres de production, à travers toute l'étendue des terres habitées, conformément aux besoins des populations, avec un minimum d'étapes intermédiaires. Déjà, en étudiant la crise des prix en 191 1, j'avais cru y trouver la trace indéniable de l'œuvre néfaste d'une concentration commerciale, qu'il n'y avait moyen de réduire qu'en réduisant l'éloignement du point de production d'avec le point de consommation : déconcentration des hommes.
Il faut donc, pour servir la tendance d'expansion, veiller au maintien de l'équilibre entre les deux branches de la productivité
(i) Cf. Lambrechts: La crise des Prix en tgii et A propos de la Cherté des vivres, op. cit.
humaine, et pour cela disséminer la production des aliments, assurer partout une activité agricole appropriée aux besoins. C'est tout le contraire de la politique d'industrialisation que nous avons vu pratiquer par les dernières générations.
Charles Périn avait observé déjà de son temps, que l'industrialisme favorisait les crises. Et il a consacré un des plus beaux chapitres de son œuvre doctrinale à refaire la démonstration de la double action de l'Eglise catholique dans ce domaine :
«Tout en conservant ses prédilections aux travaux de l'agriculture, et tout en poussant les populations à s'y vouer de préférence, elle (l'Eglise catholique) ôtera à la vie industrielle ses périls.
«Grâce à elle, l'agriculture conservera les bras qui lui sont nécessaires et l'on verra s'arrêter cette affluence désordonnée des travailleurs vers l'industrie, qui est aujourd'hui, pour tous les esprits droits, un sujet d'alarme.» (Perin. De la richesse... op. cit. I. 408.)
Envisageons maintenant notre doctrine sur l'équilibre et les conséquences de sa rupture au point de vue de la solidarité qui conditionne les entités sociales. Où se trouvera-t-elle plus large, plus solide, que dans ces milieux agricoles soumis aux mêmes chances climatériques, vivant de la même terre, y retrouvant la trace du labeur des ancêtres et rêvant de la transmettre meilleure à leurs descendants ? Le travail agricole est essentiellement familial et collectif; il permet de grouper plusieurs générations autour d'un même foyer ; il conserve dans le voisinage, sinon dans l'exploitation initiale, les jeunes générations en nombre indéfini ; il utilise rationnellement et sans danger pour la santé, pour l'avenir de la race, les bras des adolescents et la collaboration féminine. Lorsque viendra l'âge d'essaimage, la nouvelle famille sera en possession de l'expérience et de la capacité de travail : L'instrument de travail, la terre lui manquera-t-elle jamais ?
Pour une période très longue, que les progrès de la technique agricole tendent à accroître à mesure que la terre se couvre d'exploitants résidants, il faut répondre : non !
Mais si, cédant à la fâcheuse séduction de la concentration, les chefs de l'entité sociale facilitent la constitution de grands domaines, l'endettement de la terre au profit des banquiers, la transformation de la terre instrument de travail en objet stérile de luxe, alors évidemment les conditions normales de l'expansion
se trouveront modifiées ; la terre fera défaut aux bras, et les troupes de cerfs et de daims trouveront à peine le moyen de subsister sur des étendues qui pourraient nourrir, et qui de fait, pendant des générations, avaient nourri des villages entiers (i); seulement la faute en sera aux tendances vicieuses des hommes et des institutions conventionnelles, non pas aux conditions naturelles offertes à l'expansion des colons.
Nous voyons ainsi que, de quelque côté qu'on l'envisage, le travail agricole favorise l'accroissement de la vitalité d'un groupe régionalisé et facilite sa tendance normale d'expansion.
Si tout cela est possible dans la vie industrielle, c'est à un degré moindre et avec moins de chances de maintenir la paix.
Nous avons dit plus haut que la surproduction industrielle ne sert guère la tendance d'expansion, parce qu'on ne mange pas des produits industriels, et qu'ainsi une rupture d'équilibre, du côté de l'industrie, n'entraine que des inconvénients : cela au point de vue du produit, en lui-même.
Même constatation au point de vue du producteur, de la massç, s'entend.
L'expansion des familles ouvrières est limitée par les conditions qui régissent l'entreprise, l'usine, autour de laquelle leur agglomération se constitue, à peu près comme le banc de moules sur la grève des mers.
L'accroissement, c'est l'encombrement, c'est l'avilissement des salaires et c'est aussi le chômage chronique.
L'essaimage, c'est la condition normale, mais l'industrialisme l'a rendue impraticable. La spécialisation croissante de la production, l'extrême division du travail au sein de l'usure, l'automatisme, tout cela a façonné l'ouvrier pour le banc où les flots l'ont poussé. S'il s'éloigne, il devient une épave, une non-valeur industrielle, sauf les exceptions limitées d'adaptabilité. C'est une unité de plus dans l'océan des sans-travail non qualifiés, unskilled Labour.
La colonisation elle même, ressource suprême, lui est inaccessible. Les pays neufs voient venir avec méfiance ces familles de déracinés, emportant avec elles les tares physiques et morales en même temps que la psychologie du révolté incurable : on les a classés déjà, administrativement : ce sont les indésirables.
(i) Cf. Lambrechts : Quelques documents-concentration op. cit.
La masse ouvrière sait tout cela, et c'est ce qui constitue le péril social de la rupture d'équilibre.
Mais avant d'aller plus loin dans l'exposé des conséquences de la rupture d'équilibre, répondons à une objection qu'on pourrait tirer de la capacité d'expansion qui caractérise les populations agricoles.
S'il est vrai que le travail de la terre, que les conditions de la vie à la campagne, favorisent la fécondité des familles, la survie des individus et ainsi la capacité d'expansion dés familles ; que la prédominance de la production agricole vient encore accroître cette faculté d'expansion, en préparant une surabondance d'aliments, on en doit conclure que cette faculté même sera un péril pour le groupe régionalisé.
Car l'essaimage rural se fait par rayonnement; et ce sera donc très rapidement qu'un groupe régionalisé se sentira à l'étroit dans les limites de ses frontières politiques, œuvre factice si l'on veut, mais oeuvre qui se fait respecter, le fer à la main. De là le conflit international, plus rapide, par la prédominance de l'agriculture, que par la prédominance de l'industrie.
Il est vrai que l'agriculture crée des mœurs sédentaires; que celles-ci s'accommodent bien de l'essaimage par rayonnement. Mais il est peu de régions où le maximum de densité de la population soit ostensiblement atteint. Toutes les fois qu'on a cru y toucher, en Belgique p. ex. le pays le plus dense de l'Europe, une réadaptation de la production a démontré qu'il y avait de la marge encore, pour plus d'une génération.
D'ailleurs la psychologie sédentaire des ruraux n'exclut pas l'essaimage à quelque distance, ni même l'émigration lointaine : l'expérience quotidienne le démontre. Et ces colons-là sont appelés par tous les Etats colonisateurs, on les accueille avec faveur, on leur offre des avantages extravagants pour les amener.
Le succès économique des familles d'agriculteurs immigrés dans les pays neufs, même, et nous dirons sans hésiter, surtout de celles qui emmènent un grand nombre d'enfants, témoigne des facultés d'adaptation et de colonisation de la race rurale.
Le prof. Oppenheimer a calculé que la moitié des terres actuellement renseignées comme propres à la culture, ne serait pas absorbée si l'on donnait à chaque famille rurale ayant charge de 5 enfants, une propriété privative de 30 morgen, l'antique Hûfe germanique. {Théorie der reinen und politischen Œkonotnie\
Ainsi donc, cela se fait simplement, sans heurts pour les familles, sans crises pour les groupes régionalisés. Et ceux-là qui agitent le spectre de la surpopulation agricole pour excuser les conflits internationaux et les appétits de conquête font œuvre aussi antiscientifique qu'antisociale. Leur argumentation ressemble de tous points à celle qui se sert des antinomies raciales. (V. le partie.)
Revenons à notre problème de l'équilibre entre les deux branches de la productivité humaine, et après avoir vu dans quel sens une rupture d'équilibre, même prolongée, est supportable. Voyons ce qu'il advient lorsque la rupture est intolérable ou généralement tenue pour telle.
De ce qui précède, nous avons pu conclure à certain moment que, dans les groupes régionalisés où s'est produit une rupture d'équilibre au détriment de l'agriculture, la tendance normale et nécessaire d'expansion se trouvera contrariée.
Donc, la crise !
Et voici qui est plus grave : tout en comprimant l'expansion du groupe régionalisé, l'industrialisme viciera sa direction, en la poussant aux conflits internationaux.
Et ainsi, quoi qu'on fasse, ce sera la crise !
Il se produira en effet l'un ou l'autre de ces phénomènes, à moins qu'ils ne se réalisent simultanément : les aliments feront défaut aux consommateurs, ou les débouchés feront défaut à la surproduction industrielle.
Ce que le jeu naturel d'une organisation économique bien pondérée n'avait pas réalisé, la politique tentera de l'obtenir par la ruse ou la force : jeu de dupes, dont l'issue, encore une fois, ne saurait être que la crise.
Il faut du blé ? Le commerce libre ira bien le chercher ! me répond-on. C'est possible ! Cela durera-t-il ? Trouverez-vous des vendeurs, libres de l'action des accapareurs ? Aurez-vous toujours accès à eux? L'histoire a donné plus d'une fois une réponse négative à ces deux questions, et c'est le fer à la main qu'il fallut alors se mettre en quête du pain et de la viande, que les populations menaçantes réclamaient.
«L'appel à la terre retentit d'un bout du monde à l'autre,» écrit M. Meline (op. cit. p. 246.)
Et si vous lui demandez la cause de cette universalité, il vous la dira sans ambages : «c'est l'instinct de la conservation, qui mène les peuples comme les individus et qui leur donne le pressentiment de certains dangers».
Ces dangers, nous n'avons eu qu' à attendre une dizaine d'années pour les voir se réaliser dans toute leur horreur.
D'autres fois, c'étaient les chantiers qui regorgeaient de produits manufacturés. Il fallait des débouchés, il en fallait à tout prix, et lorsque le commerce n'en trouva plus, c'est à la diplomatie qu'on demanda d'en créer. Mais déjà cela, c'est la lutte par la ruse ou la corruption, à laquelle se substituera un jour ou l'autre, la lutte brutale, car ces résultats artificiels ne s'obtiennent qu'en comprimant l'expansion de l'une ou de l'autre des nations concurrentes, (i)
Ainsi donc, l'oeuvre factice de la politique ne saurait corriger un défaut d'équilibre entre les deux branches de l'activité humaine; pis même: tout ce qu'elle fera pour cacher ou rendre supportables les phénomènes révélateurs du malaise qui en résulte, ne fait que rapprocher l'échéance fatale où la crise dénouera violemment une situation de jour en jour plus intolérable.
Que dire alors lorsque, comme ce fut le cas hier, la rupture d'équilibre est occasionnée par des actes concordants dans l'une et l'autre branche : c'est à dire qu'à l'encombrement de stocks industriels et à la fermeture des débouchés vient s'ajouter encore une raréfaction des produits alimentaires?
Fallait-il être grand prophète pour prédire une catastrophe dont l'ampleur correspondrait à l'étendue des régions atteintes par la rupture?
Sans anticiper sur nos conclusions nous devons faire remarquer ici combien la crise sanglante qui se déroule sous nos yeux porte la marque de cette double préoccupation : lutter par le fer et le feu pour créer ou maintenir des débouchés à la production industielle qu'un outillage exagéré et une mise de fonds insensée lançait dans l'impasse sans arrêt possible ; lutter par le fer et le feu pour maintenir ouvertes les routes qui amènent le pain quotidien qu'on ne sait plus se procurer sur place.
Tout cela s'est déclanché, sans qu'aucune bonne volonté pacifiste n'y pût rien, parce que la tendance des activités économiques était faussée par l'industrialisme, et qu'il en était résulté une rupture de cet équilibre qui était la condition fondamentale de la vie des groupes régionalisés.
(i) Cf, Johann Gottlieb Fichte, Geschlossener Handehtaat (1800), Mémoire au Ministre prussien v. Struensé «Le conflit des intérêts commerciaux est souvent la cause de guerres auxquelles on prête d'autres prétextes.»
C'est par le rétablissement de l'équilibre que les derniers conseillers de la paix voulaient tenter un sauvetage d'ailleurs impossible.
>Le Retour à la Terre est... dans l'intérêt de la société et des gouvernements, écrivait M. Méline, puisqu'il est une condition d'équilibre politique et social... Seul il peut préserver l'Humanité des souffrances et des convulsions dont nous menace le développement trop exclusif d'une seule branches de production» (op. cit. p. 287).
La conclusion à laquelle nous aboutissons est si grave en elle même et d'une actualité poignante que nous avons cru utile de reprendre dans un passé très lointain, une réalisation semblable des mêmes effets sous l'empire des mêmes actes humains, afin que, par l'itération, le lien apparût plus certain, et que, par l'eloignement des faits, notre jugement parût moins troublé.
Mais avant de narrer un épisode historique significatif, pour rester fidèles à notre méthode d'exposition, nous devons encore examiner deux questions.
La première concerne le fait même : est-il constant, qu'il y avait dans l'ordre économique mondial, et principalement dans les nations qui jouent un rôle hégémonique dans le conflit que nous étudions, une rupture d'équilibre dans le sens de l'industrie?
La seconde concerne l'ordre des causes : cette rupture d'équilibre laisse-t-elle apercevoir avec une suffisante transparence, l'œuvre de quelqu'une des tares auxquelles nous rattachons toutes les crises sociales ? (cf. le Partie).
La question de fait est, comme toutes celles auxquelles nous nous sommes attachés, d'une universalité qui a vaincu les dénégations et s'est imposée aux plus distraites. Toutes les revues techniques et commerciales étaient remplies de considérations sur la surproduction industrielle et les soucis qu'elle occasionnait à la génération actuelle des «capitaines d'industrie» en attendant qu'elle se dénouât par l'intervention de capitaines d'autre catégorie.
M. Méline remplit les 200 premières pages de son livre, de chiffres, de démonstrations, d'opinions concordantes. Nous y renvoyons ceux qui veulent se documenter de plus près. (})
La conclusion de tout l'exposé des faits est non seulement formelle mais impérative : «Il est temps de rétablir la balance
(i) Méline, op cit. passim. Cf. F. Vandervelde : L'exode rural et le Retour aux champs, op. cit,
imprudemment faussée entre la production industrielle et la production agricole» (Méline op. cit. p. 222). Venons en maintenant à l'ordre des causes. La rupture d'équilibre n'est qu'un phénomène partiel, comme la déformation des activités, considérées en elles-mêmes. Toutes deux dépendent de l'industrialisme ; ou si l'on veut, ce sont deux versants d'une même montagne, deux côtés d'un même obstacle placé en travers de la marche paisible de l'Humanité.
Il suffirait donc .à notre démonstration que la preuve de la filiation fut faite pour l'ensemble, appelé par nous cindustrialisme». Aussi est-il vrai que, lorsque nous faisons appel au témoignage concordant d'autres observateurs, les citations sont communes, car la distinction que nous introduisons ici et qui correspond d'ailleurs à la réalité des choses, n'est pas usuelle dans la littérature sociale.
Mais, en sens inverse, on peut dire que, s'il est vrai que les tares individuelles signalées au début de l'étude (v. le partie) se trouvent au fond de toute crise sociale sanglante, les préambules fragmentaires de l'état de crise doivent en être saturés, eux aussi'; et s'il est vrai que la rupture d'équilibre s'est consommée sous la pression des mobiles antisociaux de la luxure et de la cupidité, nous devons pouvoir apercevoir ces mobiles à travers les occasions spécialisées qui développent la pratique vicieuse de la rupture. De fait, il en est ainsi.
Qu'est-ce qui pourrait bien précipiter ainsi, en masses exagérées, les hommes vers le travail industriel ?
Ce n'est certes pas le charme de l'usine qui y attire les travailleurs. Nous avons fait, en traitant de la déformation spécifique imposée aux activités humaines par l'industrialisme, un rapide parallèle de la condition des ouvriers de la grande industrie avec celle des artisans et des laboureurs. Nous avions commencé déjà cette exquisse à propos de l'agglomération urbaine comparée à la vie à la campagne. Consultez au surplus les Codes, de plus en plus nombreux et de plus en plus volumineux, de la législation dite sociale, c. à. d. protectrice de la santé et de la sécurité des travailleurs, organisatrice de cent institutions diverses de retraite, d'assurance, de prévoyance, de secours etc. Vous y verrej la part restreinte qu'on y fait à l'agriculture, ce qui indique bien de quel côté sont les maux auxquels on prétend remédier. Qu'est-ce donc qui amène les masses à l'industrie ? C'est l'ap- L. L. 14
pât du salaire plus élevé : mobile de cupidité ; c'est le fait d'être né, d'être arrivé préalablement à se fixer dans une agglomération, milieu impropre au travail de la terre (v. ci dessus). Mais la désertion de la terre, nous l'avons vu, a précisément pour agents des mobiles de luxure et de cupidité entrelacés. Ce sont ces mêmes mobiles qui aveuglent les masses en ce qui concerne le choix de la profession, et les précipitent malgré eux dans l'enfer usinier.
Quant aux travailleurs d'un rang plus élevé, leurs mobiles ne sont pas autres. Ingénieurs et directeurs ne passent à l'usine que juste le temps nécessaire ; encore les rencontre-t-on moins dans les salles de travail que dans des bureaux à peu près hygiéniques. Leurs familles s'installent au frais, dans les bois, à la plage. Qu'est-ce donc qui les empêcha de se faire gentleman farmers, de présider à des productions agricoles d'une certaine ampleur ? L'amour du gain, l'occasion plus fréquente de traitements plus élevés. L'absence de vocation peut-être aussi, qui procède surtout du milieu ambiant, de l'ignorance de la terre, des préjugés de la formation scientifique: mais ces causes-ci, ils les réduiraient ; ces obstacles, ils les surmonteraient ; car il faut bien qu'ils luttent bien autrement dans ce pandemonium de la concurrence illimitée et mondiale ! C'est le chiffre, qui est le mobile.
Et les capitaux, pourquoi se jettent-ils tous dans la même voie? D'où vient cet,te masse de capital mobile, inconnu dans les siècles passés, en quête d'un dividende, avec la férocité du fauve en quête d'un souper dans le désert? C'est que le législateur maladroit ou complice, leur a ouvert le placement industriel à dose infinitésimale, par l'action au porteur, tandis que les anciennes traditions chrétiennes du prêt à intérêt s'effaçaient des mœurs. Q)
La concentration financière dont nous étudierons bientôt l'action, à été l'aboutissant de la tendance. L'exagération de l'industrialisme a été le phénomène intermédiaire, l'étape : étape suffisamment déplorable pour constituer à elle seule un péril social!
Et la cupidité du petit rentier, du gros capitaliste, s'arrangeait bien de ces mille chances de lucre sans travail : différences de cours, jetons de présence, tantièmes, car il fallait de l'argent, beaucoup d'argent, dans la fièvre de puissance qui secouait la
(i) Cf. Brants. Les Principes Economiqties du XIII^ siècle.
société d'hier, lui marquant l'abîme ouvert sous ses pieds et obnubilant sa conscience , par la dissémination des responsabilités. Mobile de luxure joint au mobile de lucre: synthèse simpliste et infiniment véridique.
Nous reprendrons quelques unes de ces constatations, lorsque au cours de la Ille partie, nous chercherons ce qu'on pourrait bien changer pour ne pas recommencer l'expérience qui coiàte si cher à la présente génération.
Concluons maintenant ces considérations faites à propos de la rupture d'équilibre entre la production agricole et la production industrielle, mais qui conviennent aussi au phénomène total, l'industrialisme.
Repassant dans l'esprit ce que nous avons dit de l'autre face de l'industrialisme, la déformation des activités spécifiques, nous résumons comme suit notre exposé :
L'industrialisme détruit les conditions morales de l'activité laborieuse dans laquelle il s'installe, il détruit l'équilibre nécessaire entre les catégories de production. En même temps qu'il rend l'individu impropre à servir la famille, et la famille à servir le groupe régionalisé, il donne aux tendances fondamentales de la vie des entités sociales une direction dont l'aboutissant est la crise; il sert de point de départ à des troubles économiques qui, avec les troubles des classes, servent de milieu favorable à la préparation des crises et parfois d'occasion déterminante aux plus sanglantes des crises internationales. Voyons maintenant cette expérience historique, un exemple entre plusieurs, à laquelle nous faisions allusion plus haut.
Le prof. Dr. Franz Walter, de Munich, a mis en relief le rôle joué par l'industrialisme dans la vie nationale du peuple Juif, (i) Nous résumons, d'après cette étude, l'épisode ci-après.
Moïse avait établi sur la base de la prédominance de l'agriculture l'économie du groupe régionalisé qu'il venait de fonder. La cTerre Promise> ne s'étendait pas jusqu'à la mer, et les Juifs ne se soucièrent pas d'occuper les côtes. Ils abandonnèrent pendant tout un temps les villes avec l'industrie, aux anciens habitants de Chanaan.
Avec David commence la prédominance urbaine, la transformation des richesses et l'industrialisme. On peut citer ce fait
(i) Entwickelungs-Geschichte der Judefi.
précis: David, le roi berger, mourut laissant 12 intendants pour gérer ses grands domaines et un trésor en or évalué à 3000 talents. La vie nationale était identifiée avec la ville de Jérusalem. Salomon poursuit l'industrialisme jusqu' à la concentration. Il se fait lui-même commerçant et obtient de la Cour d'Egypte, le monopole de l'importation des chevaux et des chars de guerre. Du côté de la mer, il s'allie avec Hiram, le roi des Phéniciens et crée une flotte, qui sera employée à exploiter les mines d'or d'Ophir. La conquête des peuplades voisines devient une nécessité économique. Bientôt cependant le tribut des raniens ne suffit plus à faire les frais de cette politique mondiale, et il fallut constituer des satrapes (receveurs généraux) pour pressurer les contribuables agricoles. Son banquier Hiram devenant trop puissant, Salomon lui vend quelques villes.
Entretemps 150.000 Chananites avaient été déclarés esclaves de l'Etat pour le travail des carrières, et 30.000 Juifs furent soumis à des corvées.
Les banquiers phéniciens constituent déjà dans Jérusalem toute une corporation. Ils introduisent le monométallisme-or. Voilà parcouru le cycle qui, de l'Etat agraire de la loi mosaïque mène à l'économie mercantiliste pure.
Et voici venir la crise : une révolution opère la sécession de dix tribus sur douze. Les paysans, écrasés de charges, ont cessé de cultiver le sol. Le Trésor ne s'alimente que par le tribut des peuples conquis et par le commerce international à monopole. Le prestige personnel de Salomon cachait à peine les préparatifs de la revanche. Bientôt les Philistins et les Iduméens s'affranchissent; les ressources d'Ophir sont coupées par la perte de la flotte ; le monopole du commerce avec l'Egypte n'a plus de valeur.
Ce fut la débâcle dont Juda ne put se relever, l'autonomie des classes moyennes rurales étant anéantie par le nouveau régime de la réduction en esclavage pour dettes.
Les deux siècles et demi qui séparent la mort de Salomon de la captivité de Babylone sont typiques à un autre point de vue, celui de la concentration financière, et nous aurons à y revenir à un autre endroit.
Nous arrêtons ici notre relation : l'exemple historique que nous cherchions ne devant concerner que l'industrialisme comme étape préparatoire, ou si l'on veut, comme aliment de la concentration.
§ 2. De la concentration.
La concentration, phénomène d'apparence technique, comme l'industriaUsme, est au fond une expression, et la plus énergique possible, des mobiles d'égoïsme et de cupidité qui vicient les hommes auteurs d'actes sociaux.
L'existence de la tendance à la concentration est le fait le plus apparent de la vie moderne. Cela n'a pas empêché, cependant, que ce fait ne soit dénié : mais on ne croit guères aux affirmations des politiciens ou des intéressés, qui ont l'un et l'autre besoin, pour des raisons différentes, de nier l'évidence.
J'ai aussi la conviction que, parmi tous les facteurs de la crise que nous étudions, la concentration est le plus actif, le plus influent, le dernier en date, celui qui a parachevé tout ce que les autres formes de la cupidité et de la luxure avaient commencé.
D'où vient cette conviction ?
Non pas seulement d'une impression, ou de quelque intuition mystique, comme le demande le dernier-né des systèmes philosophiques. (1) J'ai puisé ma conviction dans un travail plus lent et peut-être plus solide : dans la patiente comparaison des expériences passées, dans l'observation de la marche de la concentration, des moyens qu'elle met en œuvre, de la fin à laquelle elle tend.
J'ai aussi fait cette constatation significative (^).
Maintenez l'hypothèse de la tendance concentrique au degré auquel nous la vivons, et il est impossible de trouver pour nos multiples «Questions sociales» un remède, une collection de remèdes, dont l'application n'ait pas déjà abouti à la plus décourageante stérilité.
Eliminez la concentration par la pensée, et aussitôt les transformations sociales se présentent comme d'elles-mêmes, et leur traduction dans les faits est déjà presque complète.
Si nous interrogeons l'histoire, voici ce que nous voyons.
Dans les jeunes nations, au berceau des groupes régionalisés, pas de traces de concentration.
A mesure que les générations se suivent, laissant leur héritage actif mais aussi hélas ! passif, la concentration apparaît, se déve-
(i) Bergson. V Evolution créatrice, op. cit.
(2) A propos des phénomènes actuels de la concentration op. cit.
loppe, gagne de proche en proche, prend l'hégémonie parmi les formes économiques, parle en maître dans l'ordre politique.
Et quand sonne l'heure de la dislocation, le triomphe de la concentration a atteint son apogée : elle est la seule puissance.
Si c'est une coïncidence elle est de mauvaise augure, avouons-le !
Mais si cette coïncidence se représente plusieurs fois, la plus part des fois, Ruhland va jusqu'à dire : toutes les fois ! alors, que pouvons-nous en conclure, dans l'ordre de la recherche des causes des crises ?
Tout ceci, bien entendu, a été dénié, nous l'avons déjà dit.
On rencontre encore des économistes, embusqués derrière des montagnes de statistique, qui empêchent la lumière des faits d'arriver jusqu'à eux : ils sont installés dans leur système, qui n'admettait pas la- possibilité d'erreur, et ils sombrent avec leur système des lois «aussi bonnes qu'inéluctables» (^).
Ou rencontre des politiciens qui font naître une économie non moins systématique, et, rien que parce que leurs adversaires avaient basé leur programme sur quelques corollaires du fait de la concentration, affirment et font écrire en toute occasion que ce fait n'existe pas.
Mais ce qu'on ne rencontre pas, c'est un traité purement technique, qu'il soit financier, industriel, ou commercial, qui mette en doute soit l'existence soit l'universalité de la tendance à la concentration dans la partie spéciale qui les concerne, comme on ne rencontre pas un praticien qui ignore la puissance de la concentration et ne s'en préoccupe chaque jour, soit pour s'y adapter, soit pour se défendre contre elle. Ceux-là, font de l'observation heuristique, dans le sens rigoureux : ils cherchent ce qui est, non pas ce qu'ils voudraient qui soit.
Ainsi donc, il y a controverse au sujet de l'existence de la concentration et de la qualification qui lui convient. Cette controverse se limite au monde des politiciens et à un petit clan de classiques.
La controverse est née du jour où Karl Marx a fait de la concentration une loi nécessaire de l'évolution économique moderne et, partant de là, la clef de voûte de son système réformiste. Or ce système a trouvé des adeptes actifs, convaincus, et qui depuis 50 ans ont mis beaucoup d'énergie et de persévérance à en réa-
(i) Molinari v. plus loin : Ille partie ch. 2.
liser les formules dans la vie pratique. Contre le socialisme envahissant on a usé de la persécution, de la controverse, et de quelques autres moyens qui appartiennent en propre à la politique dans le sens étroit du mot. Nous n'avons pas retenu la lutte des classes parmi les causes de la crise que nous étudions, parce que nous croyons que c'est un phénomène réflexe.
Nous allons donc nous désintéresser de la querelle du socialisme politique. Nous voulions situer la controverse au sujet de la concentration : ce que nous venons de dire, suffira pour mettre en garde contre les dénégations qu'on trouvera dans la littérature antisocialiste.
On en trouve d'autres dans la littérature orthodoxe : elles s'expliquent plus naïvement. Cette école est la même qui refusa d'admettre qu'il y eût une question sociale, un péril de crise quelconque. Elle a fait et elle a subi la mentalité de ceux qui profitent du régime, elle triompha avec leur succès financier. Demain elle accumulera des volumes pour expliquer la crise par toutes les raisons que vous voudrez, pourvu que ni le mécontentement des masses, ni l'erreur des tendances économiques ne soient placés en évidence.
Les arguments des deux littératures sont identiques : quelques recensements d'autant moins concluants qu'ils sont plus officiels, quelques exceptions ou phénomènes de décentralisation. Ces statistiques, basées sur des moyens d'investigation douteux, n'additionnent que des chiffies quantitatifs, non pas la valeur qualitative des exploitations en présence. Pour apprécier la situation, il faut comparer la part que prennent respectivement les deux formes d'exploitation, dans la somme globale des actes économiques afférents.
Qu'importe qu'il n'y ait qu'une seule usine pour cent mille ateliers si la production s'agglomère sans cesse dans celle-là et se retire de ceux-ci ? Et s'il y a beaucoup de boutiques sur les fiches des enquêteurs pour un seul magasin à forme concentrée, qu'est-ce que cela prouve quant à l'importance des affaires ? On peut raisonner de même pour la finance et pour l'agriculture.
Il n'y a pas que des faiblesses dans la base chiffrée des arguments statistiques, il y a aussi des erreurs de logique dan"^ les déductions. La principale consiste à confondre la forme et le fond, l'apparence industrielle ou légale, et la réalité économique.
La propriété nominale, c'est l'appafence légale : la puissance réside dans la faculté de se servir, de cette propriété dans des actes à portée sociale.
Aussi, plus les titres représentatifs de la fiction légale de propriété sont disséminés entre les porteurs isolés, plus la concentration sera effective au profit du possesseur du plus gros paquet.
La multiplicité des entreprises n'est même parfois que l'instrument de la concentration effective: nous avons décrit ailleurs (i) comment le monopole du pétrole inonde le marché de vignettes variées, et à quel point le système des filiales voilait les monopoles de la concentration américaine.
Après avoir attiré l'attention de nos lecteurs sur la présente matière à cause de l'importance que nous reconnaissons à la concentration comme facteur de crises, et les avoir documentés au sujet de la portée des controverses dont les échos ne manqueront pas d'arriver jusqu'à eux, nous abordons l'étude des diverses manifestations de la tendance, de leurs tenants et aboutissants, de l'œuvre spécifique globale réalisée et de ses rapports avec la crise actuelle.
Nous avons déjà relaté que certaine tendance antisociale, l'agglomération des hommes sur des espaces trop restreints, avait été qualifiée de pieuvre.
L'image convient également à la concentration.
On distingue effectivement, dans son activité, des branches distinctes, comparables aux tentacules du monstre marin. Chacune d'elles est organisée, se meut séparément, fait son œuvre de mort: mais c'est au profit et par l'impulsion de l'être central.
Il y a ainsi une concentration qui enlace le commerce, une autre qui s'attaque à l'agriculture, une troisième à l'industrie, une quatrième à la finance dans le sens technique ; elles agissent de concert cependant, font ensemble l'œuvre de la concentration totale, qui comme le cœur de la pieuvre, recueille les forces puisées par chacune des branches et les renvoie à nouveau dans les extrémités, pour confirmer, ranimer, recommencer l'éternel processus avec de nouvelles victimes.
Cette concentration totale, cœur du monstre, ce serait bien la
(i) Trois documents concernant la concentration, dans le Bulletin de P Institut international des classes moyennes, 191 3. op. cit.
concentration capitaliste, pour ne pas reprendre l'expression «concentration financière» et éviter des confusions dans notre exposé.
Toutes ces faces de la concentration ne sont pas concomitantes ; les tentacules de la pieuvre n'ont pas la même ampleur dans un sujet, et leurs développements respectifs ne sont pas identiques dans tous les sujets.
Ainsi peut-on discuter, mais sans fruit pour notre étude, de la préséance, de la primogéniture des branches de la concentration. Le milieu ambiant expliquera tout ; elles se développent selon la loi du moindre effort, loi très prônée dans certaines écoles. Ici c'est l'industrie, ailleurs c'est l'agriculture qui sera atteinte d'abord, qui sera entamée le plus gravement.
Ce qui nous intéresse, c'est le résultat concordant et l'œuvre totale. Au moment où nous entrons dans le détail des branches séparées, nous rappelons qu'il faut réserver son jugement final jusqu'à ce que, l'exposé analytique complété, on puisse apprécier synthétiquement l'œuvre antisociale accomplie et en train de s'accomplir.
A. De la concentration dans le Commerce.
Nous commençons cette fois par cette partie du travail humain qui est consacrée à la répartition des choses produites ; déplacement et mise à la disposition de la consommation sont des travaux aussi indispensables que l'acte producteur. Il y aura donc des qualifications sociales attachées à la manière dont ce travail correspond au service social qu'il représente.
Et c'est par l'altération de ces services sociaux qu'on a pu constater, tout d'abord, que la concentration contenait quelque chose d'antisocial, car c'est dans le commerce qu'elle s'infiltra en premier lieu. Comme toujours, c'était sons le pavillon de «progrès technique» que la tendance s'abrita. Nous en avons dit un mot plus haut, à propos de l'industrialisation.
Reprenons notre examen au point où nous l'avons laissé.
L'industrialisme dans la technique et dans les mobiles devait amener à la concentration, c'est à dire à l'élimination d'un nombre toujours croissant de firmes.
La concentration commerciale se présenta, disions-nous, comme un progrès de nature technique seulement.
C'est, disait-on, et avec un certain fondement, la transformation
des moyens de communication qui justifie et rend indispensable un réajustement des services de la distribution des produits. Certains stocks intermédiaires n'ont plus leur raison d'être : supprimons-les, et que les stocks de degré supérieur soient accrus de la différence. Certains agents distributeurs ou informateurs de besoins n'ont plus leur raison d'être : que leur part dans les frais généraux aille grossir le bénéfice de leur employeur, dans l'espoir que celui-ce abaisse son prix de vente.
L'argumentation est modeste ; le programme aussi. Mais tenue dans ces limites, la concentration commerciale n'aurait jamais pris le caractère de mal social. Elle se faisait lentement, graduellement, comme une évolution sociale normale.
Elle se serait fait d'autant plus lentement, dans l'hypothèse a-concentrique, que la dissémination croissante des hommes par le jeu naturel de la tendance d'essaimage, allait former contrepoids, rendant nécessaire un travail de distribution dans de nouveaux territoires.
Mais voilà ! Nous vivons dans une ère de concentration universelle, et ce contrepoids n'a pas été fourni.
Nous vivons aussi dans un régime d'anarchie économique, c'est-à-dire de non-intervention des pouvoirs publics en matière économique.
Voilà le milieu ambiant, et voici les collaborations.
lo L'inorganisme des professions, conséquence de l'anarchie dont nous parlions.
20 L'accroissement du rôle du commerce, c'est-à-dire de sa puissance intensive (sur les prix), de sa puissance extensive (sur la quantité de choses). Ceci dérive en grande partie de l'accroissement de la distance entre les lieux de production et les lieux de consommation.
30 Le groupement fictif des relations commerciales en des points centraux appelés «Bourses» où la notion de service public, par suite du milieu ambiant et des méthodes nouvelles devait rapidement être éclipsée par celle de bénéfice privé.
Quelque chose cependant doit expliquer comment toutes ces collaborations surgissent à point donné ; comment si rapidement, l'excuse technique est perdue de vue, et de simple réadaptation, la concentration commerciale devient un instrument de la lutte pour la concurrence d'abord, pour le monopole ensuite.
Ce quelque chose, nous l'avons découvert dans l'industrialisme
et se retrouve aussi apparemment ici : c'est le mobile de cupidité, la tare individuelle signalée dans la première partie.
A mesure que la concentration se dépouille de son prétexte et de ses formes premières, que se déclancha cette suite d'»illiances de capitaux en vue de la lutte et de la destruction réciproques la filiation de ce phénomène contemporain devint plus indéniable. A voir l'alliance rapide, étroite, que fit la technique concentration avec la technique industrialisme on put se confirmer dans le sentiment de leurs affinités originelles. Elles s'engendrent, s'entr'aident, s'alimentent avec une remarquable réciprocité. Ainsi, par exemple en ce qui concerne les Grands Magasins, il est reconnu, professé comme un titre justificatif, que c'est pour aider la concentration industrielle qu'ils ont été inventés ; mais le Grand Magasin créé, il fallut l'alimenter par une production en masses plus imposantes, (i)
La concentration commerciale, au sens technique du mot, a d'ailleurs rapidement fait place à la concentration financière, dont elle était le prélude, et celle-ci mérite un exposé à part.
On put cependant observer l'action antisociale spécifique de cette première forme de concentration. Elle prolongeait l'œuvre de l'industrialisme.
Les autonomies commerciales disparurent les unes après les autres : les petites d'abord, les moyennes ensuite ; les grandes firmes individuelles, qui se croyaient à l'abri eurent leur tour. Tout s'effond dans les cartels et les cartels fondent dans 1 es trusts comme la neige au soleil.
La quantité énorme de personnes affectées, la rapidité et la brutalité de la marche de la concentration eurent des répercussions profondes dans les entités famille et groupe régionalisé.
Les autonomies commerciales détruites, c'était la perte du gagne-pain des familles modestes, qui apportaient leur appoint de population au groupe régionalisé et servaient à l'élévation graduelle des élites, et par conséquent de truchement paisible à la tendance d'expansion.
La perte du gagne-pain entraîna la rancœur inévitable et apporta un contingent nouveau aux mécontents de l'industrialisation : c'est la crise sociale interne qui commence. Elle eut aussi, au point de vue» matériel, pour effet de comprimer l'expansion des familles
(i) Dr Wernicke. Kapitalismus und Mittelstandspolitik. op. cit.
privées de leur état social, de les prédisposer à accueillir la tentation de la stérilité systématique.
En même temps l'élément de la solidarité disparut, avec la ruine du foyer qu'il fallut déserter pour tirer, chacun de son côté, à la recherche du pain quotidien problématique.
Et comme d'ailleurs la concentration envahit le commerce avec une rapidité prodigieuse, la désorganisation sociale fut d'autant plus complète qu'elle opéra à la fois par surprise et par violence. Ainsi se multiplia le nombre des familles qui, retombées dans le prolétariat, se mirent à peser par l'offre de leur travail sur les salaires et attendent avec ferveur la revanche violente contre ceux qui se sont enrichis de leurs dépouilles. Familles inutiles pour la vie de l'entité sociale c groupe régionalisé >, familles dangereuses pour la paix sociale, familles désorganisées dans leur vie interne.
On a prétendu pendant quelque temps que le salarié commercial valait le commerçant autonome, et on a écrit des chapitres sur l'avènement des < nouvelles classes moyennes». Les faits ont bientôt dissipé des illusions que la logique n'avait jamais encouragées (i).
Telle est l'œuvre de la concentration commerciale au seuil de l'hégémonie de la concentration financière.
L'étude du processus de la concentration dans la distribution des produits nous a préparés à suivre le développement de notre germe nocif dans le travail de la production.
B. De la concentration dans V agriculture.
Nous avons signalé ci-dessus à propos de l'industrialisme, comment les phénomènes observables dans l'ordre du travail humain appliqué à la terre formaient un ensemble étroitement entrelacé : crises agraires malaisément séparables des crises agricoles, le sol et les produits du sol simultanément matière première aux opérations dictées par la cupidité en dépit du bien social.
Nous reprenons notre exposé, avec la division de plus en plus factice à mesure que nous aboutissons plus près du stade final, la concentration financière : travail, produits, sol.
L'industrialisme en tant que déformant le travail agricole, sub-
(i) Lambrechts, Les grands magasins et les sociétés coopératives de consommation.
siste toujours, et produit son œuvre spécifique antisociale (v. plus haut). Mais en tant que moyen d'arriver à la concentration, il a passé tout à fait à l'arrière-plan.
La création de sociétés anonymes sous prétexte d'exploitation agricole proprement dite a été abandonnée, un peu parce que le rendement était médiocre, même lorsque la récolte était vendue à l'avance comme c'était le cas pour les sociétés coopératives de consommation, surtout parce qu'on avait d'autres moyens. Nous y avons fait allusion et nous allons y revenir à l'instant.
Les intégrations par l'industrie, qui furent la cause des jacqueries les plus sanglantes dans l'Angleterre du XVIJe siècle, lorsque, selon l'expression du chancelier Moore «le mouton mangeait l'homme > ne sont plus que des cas trop restreints (^), souvent même trop passagers, pour constituer un facteur social. On a pu signaler à la tribune du parlement anglais en 1913, un renouveau isolé : la destruction de plusieurs villages dans le Wiltshire par des firmes, de boucherie, en vue de l'élevage du mouton, mais le cas était isolé, la législation anglaise sur l'expropriation forcée bien adaptée a arrêté le mal et mit l'opinion publique en éveil pour rendre impossible une seconde édition de la crise fomentée autrefois par les firmes de drapiers en quête de laine. (^)
Pour l'étude de la concentration, nous cessons de nous intéresser à l'industrialisation de l'exploitation agricole.
Bien que l'ordre chronologique n'ait pas une signification bien grande dans la présente étude et que nos lecteurs savent que nous détaillons, par besoin didactique, une situation qui se présente en bloc dans les faits, nous allons passer en deuxième lieu à la concentration des produits du sol, facteur de la concentration du sol, à un moment donné.
I. La concentration commerciale opère sur toutes sortes de produits, mais de préférence sur les plus nécessaires, parce que là le champ est plus vaste et l'action des crises artificielles, paniques et jeux de bourse, plus efficace. Voilà pourquoi les produits de consommation quotidienne, le pain et la viande, étaient tout désignés à la rapacité des spéculateurs. Ils arrivèrent sans trop de peine à leurs fins du jour où ils firent admettre la fic-
(i) V. Passama. Les formes modernes de la concentration, op. cit. (2) Les firmes se piquant d'émulation, se vantaient d'avoir rasé qui 500, qui 1000, qui 3000 villages pour les convertir en pâturages.
tion du marché c mondial». Aux réunions locales, qui mettaient en présence les producteurs et les consommateurs, se substituèrent une demi-douzaine de places de banque, d'où des courtiers spéculateurs dirigent seuls les prix, que les pouvoirs publics accréditent comme mercuriales officielles. Les journaux en suite transmettent, jusque dans les moindres villages leurs cours avec le cortège de nouvelles tendancieuses qui leur donnent quelque vraisemblance.
La mobilisation fictive par la vente à terme aidant, la concentration opéra avec une telle rapidité que déjà à plusieurs reprises on a pu entrevoir le spectre du monopole (Episode de Leiter à New-York, des Beaf Barons à Chicago, etc.).
Le premier résultat de cette concentration, c'est la disparition de la classe moyenne rurale. Le petit paysan propriétaire pouvait bien lutter contre les chances de troubles atmosphériques relativement rares, mais non contre la mévente persistante, contre les coups de bourse déjouant toute prudence humaine. Privés d'abord de leurs épargnes et de leur capital ensuite, puis endettés dans l'agonie de leur lutte suprême, ils sont déjà à la merci des financiers avant que le stade final de la concentration financière soit atteint. Ils s'en vont, laissant la terre nourricière entre les mains des prêteurs d'argent, banquiers ou spéculateurs enrichis ; et le rôle antisocial de la concentration devient apparent.
Une partie de la terre devient stérile, étant affectée au luxe des manieurs d'argent ou de leurs descendants oisifs : chasses, parcs et châteaux remplacent les sillons de blé. Une autre partie est livrée à l'industrialisation, dont nous avons suffisamment traité. Ces exploitations domaniales ne se prolongent guères, si elles ne sont pas maintenues artificiellement par des lois politiques (majorats) car la concentration n'est pas avantageuse à la production agricole et accule rapidement leurs propriétaires à l'endettement auprès de ces mêmes banquiers qui dévorèrent la substance des classes moyennes rurales.
Les manieurs d'argent n'ont que faire du sol. Pendant quelque temps encore ils pourront se repasser la propriété des grands domaines qui leur sont échus par le processus normal de l'usure, tantôt en spéculant sur la naïveté ou sur la vanité d'un des bénéficiaires de la concentration, un enrichi rêvant de la féodalité, tantôt en les morcelant à nouveau pour attirer dans le piège les prolétaires ruraux rêvant l'affranchissement. Mais bientôt le besoin
se fait sentir de sortir plus facilement de ces transactions, et le législateur crée le titre de propriété du sol endossable, comme il avait organisé la vente des produits.
Nous avons déjà vu le lien qui rattachait l'étape de la mobilisation du sol à l'industrialisation agricole. En voici un autre le rattachant à la concentration des produits du sol.
Nous frisons le domaine de la concentration financière, puisque nous voyons toutes les voies, distantes d'abord, converger vers leur centre.
La concentration financière s'accommode de toute espèce de matière première, puisqu'elle vit seulement de différences, et rien ne nous garantit qu'elle ne reprendra pas quelque jour la question de la mobilisation du sol par la transmission au porteur du titre représentatif de la propriété.
Cependant, continuant l'ordre chronologique auquel nous venons de recourir il y a un instant, nous devons constater que si, à un moment donné, la question de la concentration agraire, celle qui concerne le sol, se représente dans notre exposé, c'est non comme matière première d'une concentration nouvelle, mais comme instrument pour accélérer et rendre plus aisée la concentration des produits du sol.
Nous avons déjà entrevu la concentration agraire à l'occasion de nos recherches sur l'industrialisme.
La formule historique, c'est le Latifundium. Pour juger l'importance et la gravité sociale de cette concentration, il suffit de reprendre la législation agraire de la Rome antique; le nombre des lois, le nombre des tentatives de morcellement par l'autorité et le nombre des crises sanglantes constituent trois arguments péremptoires. Nous n'allons pas reprendre cette matière souvent traitée par les historiens et les économistes.
Sauf certaines régions d'Europe où le latifundimn du banquier juif joue un rôle politique et social, nous pouvons nous désintéresser de ce qui n'est plus qu'une formule historique.
Le point de départ du nouveau mode, c'est, nous l'avons dit plus haut, la distinction entre la propriété ou même la possession et l'avantage économique que, faute d'un terme plus usuel, nous avons appelé le droit de commandement.
Ce. droit de commandement, c'est, si vous voulez une comparaison, le droit que s'arrogeait le juge dans la fable de VHuître et les deux plaideurs, c'est encore le droit de s'emparer du fruit,
d'en exprimer le jus à son profit et d'abandonner ensuite la nonvaleur à celui qui avait le fruit.
Four qui vit seulement de différences, le produit est encombrant, la propriété encore plus encombrante. On va donc s'en désintéresser et trouver le moyen de s'assurer la disposition de la matière utile au jeu des différences.
Pour l'agriculture, voici ce que cela signifie et ce qu'il advint. Les faits les plus apparents se passent dans le sud américain ; d'autres plus près de nous, non moins fructueux sans doute, sont mieux voilés. Ils intéressent le blé, la viande, le café, le pétrole : toutes matières fondamentales dans le budget des masses.
La main-mise du commerce sur les produits du sol a été l'instrument. La suppression des relations directes entre les producteurs et les consommateurs était contraire aux doctrines scientifiques, à celles qu'on nous vante encore lorsqu'il s'agit d'éliminer les classes moyennes: mais quand la cupidité parle, la doctrine se tait. Généralement elle fait mieux : elle évolue elle-même, absout, ordonne ce qu' hier elle condamnait. Il est si bon de se tenir du côté du manche! (v. Ille Partie, ch. II).
Peu de nations exportent encore du blé et de la viande; il ne fut pas difficile aux concentrations commerciales de s'assurer une influence prépondérante sur ces marchés. Le pétrole et le café sont encore plus parqués : la chose fut plus aisée.
Cependant cette concentration était imparfaite : la collaboration de la concentration financière donna les forces nécessaires pour aller jusqu'à l'orée du monopole.
Les mêmes banques qui soutenaient la concentration des produits, se firent prêteurs d'argent aux producteurs. La facilité du crédit et l'adresse des courtiers firent le reste. Désormais des étendues immenses de terres ne produisent plus que pour voir la récolte passer dans la branche exportation de l'intégration financière, à des prix fixés sans discussion par l'acheteur. Au Brésil, un Etat fédératif a imposé par la contrainte légale ce que l'endettement individuel ne réalisait pas assez vite. C'est un des aspects de cette curieuse valorisation : il y en a bien d'autres qu'on pourrait souligner, si on avait accès aux cdocuments de caisse» comme on dit en style commercial, (i)
(i) Cf. Lambrechts: passim dans le Bulletin de l'institut international de classes moyennes, op. cit. années 191 1 — 1914.
Réservons une partie de notre matière présente pour le moment où nous traiterons de la concentration financière.
Pour l'agriculture, le droit de commandement c'est l'asservissement en bloc de tous les propriétaires, comme l'industrialisme signifie l'asservissement des paysans. On reçoit la permission de travailler, comme aux temps de la Rome ancienne, caractérisés par Horace:
iStc vos non vobis fertis aratra.^ Le marché libre a cessé d'exister, le produit appartient à un maître unique qui abandonne du bénéfice ce qu'il faut pour ne pas tarir la source du profit, et encore! Car ainsi qu'on l'a vu par l'histoire de la valorisation, la banque fait jeter à la mer les fruits de la terre comme elle fait fermer les usines, sitôt qu'elle a la puissance absolue. La raréfaction du produit sert mieux les intérêts du capitalisme que l'abondance de la fertilité naturelle.
Ainsi donc, la concentration des produits a précédé la concentration du sol; celle-ci s'opère maintenant sous forme de commandement, et c'est par ce moyen qu'elle a renforcé le monopole des produits.
Tout cela est tellement opposé à la marche naturelle du développement de l'humanité qu'on doit aboutir nécessairement à la crise, lorsqu'une partie notable des groupes régionalisés marche dans cette voie. La seule présence d'un problème agraire est déjà un phénomène inquiétant pour qui a mémoire du passé: «la question agraire a toujours apparu dans les époques où la violation du droit naturel avait faussé les rapports de l'homme avec la terre... La cause première de ces violations a toujours été et sera toujours la cupidité» (i).
Nous avons suivi avec quelque détail le processus du développement de notre germe nocif dans l'agriculture, afin de mieux mettre en évidence son œuvre funeste.
Deux choses ont frappé tous ceux qui ont étudié les crises agraires dans le passé : la rapidité de la marche du mal, la gravité de la situation qu'il engendre. L'élimination des classes moyennes rurales entraîne tout de suite un trouble plus grand que celui qui résulte de l'élimination des classes moyennes urbaines ; elle mène toujours à des crises sanglantes.
On en peut indiquer plusieurs raisons. L'une, c'est que la
\\) M. de la Tour du Pin. Op. cit. p. 51.
classe des paysans constitue le nombre ; une autre, c'est que leur désertion restreint la production des aliments ; une autre encore, c'est leur inaptitude à se transformer en producteurs industriels ; une autre encore, c'est l'encombrement que leur afflux produit dans les rangs des travailleurs urbains et dans la population congestionnante des miséreux.
Nous reviendrons sur l'argument historique.
En vertu de leur action propre, et des situations qu'elles créent ces trois branches de la concentration agricole doivent logiquement contrarier les tendances fondamentales de la vie de nos entités sociales.
L'incertitude, l'insuffisance de pain quotidien, les affres du chômage et les conditions de vie des émigrés ruraux ruinés abattent les' vertus individuelles et familiales. Avec des épaves pareilles on ne fonde ni une famille stable, capable de remplir sa fonction d'expansion et de s'unir par la tradition des fortes solidarités, ni un groupe régionalisé paisible, viable.
A l'influence conservatrice que les classes moyennes rurales mettaient à la disposition des pouvoirs directeurs du groupe, se substitue une pression égoïste des manieurs d'argent, pression qui inquiète les hommes publics et dont nous aurons encore à nous occuper au point de vue du sort des Nations.
Pour résister à cette pression et aux intérêts qu'elle sert, les chefs des nations ne trouvent qu'une masse de prolétaires aigris attendant leur «retour à la Terre» d'un changement violent.
Voilà l'œuvre de la concentration dans l'ordre agricole, et l'on peut juger d'après cela, s'il y a lieu de s'étonner d'une crise comme celle dont nous cherchons à connaître l'enseignement, dans une société infestée de pareils agents nocifs.